Deux mois de campagne avec Bruno Ficheux (4/5) : un premier tour en forme de victoire

Quatrième épisode de notre grand format sur la campagne d’un candidat aux Départementales, le maire d’Estaires, Bruno Ficheux. Dimanche 22 mars, c’était le premier tour. Un round en forme de victoire. Coulisses.

Textes et photos : Nicolas Montard

9h45, Merville, Morbecque, Hazebrouck : confidences pendant la tournée des bureaux de vote

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Dimanche matin. La Flandre a cette drôle allure des jours d’élections : dans les rues, des silhouettes filent de bon matin, quand, devant les panneaux électoraux, l’on retrouve les voisins et connaissances pour échanger les derniers potins. A Merville, la salle des fêtes, « 300 mètres derrière la mairie », est l’une des places où il faut être. L’élection est historique d’ailleurs pour la cité : avec ce vote, elle perd son rôle de chef lieu de canton. « Pour nous aussi d’ailleurs, ça change, décrypte Bruno Ficheux, le pas toujours alerte. A Estaires, comme nous représentions 30% du canton en termes de population, nous avions une dotation spéciale. Demain, ce ne sera plus le cas ». En compagnie des assesseurs, le candidat consulte les premiers résultats de participation : 9% si l’on fait la moyenne des deux bureaux côte à côte. « L’an dernier, aux Municipales, c’était le double », lâche un Mervillois aux affaires. « A Estaires, c’est un peu mieux, mais c’est normal, je suis le maire, ça mobilise un peu plus », renchérit un Bruno Ficheux, cette fois-ci en costume pour la tournée des bureaux de vote : « Une tradition républicaine. C’est important de saluer les bénévoles qui font ça toute la journée. Si je fais ça pour gagner des voix en dernière minute ? J’espère que les électeurs qui arrivent au bureau de vote savent déjà pour qui ils vont voter… »

On embarque avec lui dans son Audi. Un moment particulier. A cet instant, Bruno Ficheux n’a plus à penser à la campagne proprement dite. Les dés sont jetés, alors, c’est l’occasion de se laisser aller à quelques confidences, plus intimes. Ce qu’il a fait la veille ? « Samedi matin, j’étais en mairie, l’après-midi, je suis allé à Lille avec mon fils, notamment au Furet du Nord. » Tout en suivant à distance la course cycliste de l’aîné dans la Sarthe, qui récidivera cet après-midi en Mayenne. Une tradition, le cyclisme, pour une famille où la compétition fait partie de l’éducation : « Même quand on joue aux boules ou au bowling, c’est pour gagner. Je les ai élevés comme ça. » Ils sont apparemment fiers de leur père, comme lui voue une admiration sans borne au sien, décédé un samedi matin en mairie  en 1998. « Mon père, je ne lui arrive pas à la cheville. C’était presque l’élu parfait. D’ailleurs, je pense qu’il serait à l’UDI ou au Modem aujourd’hui ! C’était quelqu’un d’archi-présent sur le terrain. A l’époque, je ne comprenais pas forcément quand il arrivait en retard au repas du dimanche midi à 14h au lieu de 12h30, quand il était constamment absent. Pour ma mère, c’était un fantôme. Aujourd’hui, je le comprends et j’excuse ses choix. » Un ange passe, alors que la voiture s’arrête. « En tout cas, ça doit le faire marrer de me voir là aujourd’hui !

La mauvaise conscience du maire

Nous sommes arrivés à Morbercque, l’une des plus grandes communes du Nord – Pas-de-Calais en terme de superficie… mais surtout celle où Jérôme Darques, le maire, a longtemps laissé entretenir le doute quant à une candidature dissidente à droite. « Heureusement qu’il n’y est pas allé. Sinon, nous aurions eu du mal. » D’ailleurs, comment sent-il le résultat, à quelques heures du verdict ? Toujours aucune idée. Juste la certitude que s’il est troisième, il fera campagne pour le PS en appelant les maires du secteur à s’engager pour Jacques Parent, son meilleur ennemi. Qui en ferait de même ? « Aucune idée, il est imprévisible. ». Au sein du bureau de vote, sous les jolies poutres, ce n’est pas la foule des grands jours. Sur la table d’entrée, les bulletins de vote FN sont bien plus nombreux que les autres. Pour le tandem Ficheux-Depelchin, la pile a baissé, même si le candidat semble dubitatif : « Vous ne trouvez pas qu’on ne voit pas bien la couleur bleu pâle et la police sur notre bulletin ? » On est bien obligé d’acquiescer : ce choix n’était peut-être pas le plus opportun.

En remontant dans l’habitacle, Bruno Ficheux sort son portable pour nous montrer le SMS envoyé à ses colistiers le matin-même : un long message de remerciement, mais aussi une consigne impérative pour le soir : ne pas parler à la presse avant qu’ils ne se soient concertés à quatre, quel que soit le résultat. « Nous devons avoir le même discours. Tout sera analysé. ». Les confidences reprennent. Comment décompresse-t-il ? Le vélo, la passion familiale ? « Non, depuis un an, je n’en fais plus. Je n’ai plus le temps, et si je prenais le temps, ça me donnerait mauvaise conscience. » Le boulot de maire est très prenant, il faut être sans cesse sur la brèche, la veille au soir, il était à un bal folk d’une association. « J’hésitais à y aller. Mais quand vous voyez le boulot abattu par les bénévoles, vous êtes obligé, c’est normal de les encourager, ça fait partie du job. » En parlant de job, la veille, le matin, cette fois-ci, il a aussi remercié ses adjoints qui se sont beaucoup investis durant deux mois, alors que leur maire faisait campagne en même temps. « Du coup, j’acceptais des rendez-vous jusqu’au dimanche midi ».

Hazebrouck, la ville-centre. Dans le quartier de la pharmacie de sa co-candidate, Bruno Ficheux cherche l’entrée de l’école. A 11h, il y a un peu plus de monde : « Mais pas de jeunes, vous avez remarqué ? Depuis ce matin, j’ai dû voir une seule personne de moins de 30 ans. C’est inquiétant. » Il devise joyeusement avec l’adjoint aux Sports d’Hazebrouck, installé sur une estrade. Jette un coup d’oeil aux corbeilles dans les isoloirs, au tas de bulletins. « On cherche des petits signes, même si ça ne sert à rien. Ma première indication, ce sera ce soir à Estaires : si on est en dessous de 47% à Estaires, où les gens votent plus pour moi, ce sera dur. Si c’est 47 à 52, c’est pas trop mal. 52% c’est bon. » Quelques minutes plus tard, il nous redépose à Merville. Lui va chercher son fils pour continuer la tournée des bureaux : « J’adore les jours d’élection ! » Rendez-vous à 17h30 à la salle Georges-Ficheux, à Estaires.

Trucs et astuces des candidats lors des tournées des bureaux de vote. Jeter un coup d'oeil dans les poubelles pour voir les bulletins de vote délaissés. Marche aussi avec la pile de bulletins à l'entrée.Dans cette école de Flandre, les résultats seront indiqués à la craie. Logique.

 17h30, bureau de vote d’Estaires : dépouillement et proclamation des résultats locaux

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Salle Georges-Ficheux donc. Une salle des sports transformée les jours d’élection en immense bureau de vote, où sont regroupés les cinq bureaux de la commune. A la sortie, une dame lâche, agressive et revancharde : « J’adore le bleu marine ». À proximité des isoloirs, l’ambiance est plus feutrée. Les derniers votants défilent, petit à petit. La participation devrait dépasser donc les 50% à 18h. A 17h51, alors que le binôme FN vient de passer le saluer, Bruno Ficheux lâche enfin un pronostic : « Je pense que nous serons en tête toutes communes confondues.» En attendant les 18h, il analyse les résultats bureau par bureau, car chacun a sa propre sociologie, ses propres habitudes. Mais à l’heure où le dépouillement commence, plus question de se trouver à proximité des petites mains qui ouvrent les enveloppes. Il préfère rester à l’écart, à pianoter frénétiquement sur son smartphone branché sur une prise de courant. Les appels, les SMS s’enchaînent. Les premiers résultats des bureaux du canton ? Pas seulement : il suit en parallèle la course de son deuxième fils, Enzo, en Mayenne. « C’est sa copine qui me tient informé en direct. » On le sent presque plus stressé pour ça que pour sa propre élection. « C’est vrai, fait-il en allant d’un pas décidé claquer la bise à un Estairois : « C’est le moment où on se dit que c’est fini ! »

“Adieu, Jacques”

Tour à tour, on lui amène les résultats pas encore définitifs. « Au 4, tu as l’air largement en tête. Au 5, il y a beaucoup de FN. » Les indications ne sont que partielles, personne ne sait encore quoi en penser réellement. Sur le portable, les scores d’Hazebrouck arrivent au compte-goutte : l’UMP-UDI serait en tête. A Lynde, son binôme serait battu par le FN. « À Lynde », souffle-t-il… Mais le pire coup de grâce viendra de la commune voisine, La Gorgue et de ses 44% provisoires pour le Front National. « Pff… si le maire avait été plus courageux ». Pas encore de nouvelles de Morbecque, en revanche, commune clé du scrutin avec ses 2 700 habitants. Retour aux affaires estairoises. Le bureau n°4 tombe enfin : 42%, talonné par le FN à 40%. Les autres suivront dans la foulée. Bilan des courses pour Estaires, 47,5%. « Pas super, je ne m’attendais pas à un FN aussi haut. Mais adieu Jacques ! s’exclame-t-il découvrant les scores du conseiller général sortant, loin derrière. Avec tout ce qu’il a fait contre nous depuis sept ans, c’est bien fait ». Autour de lui, les sympathisants se pressent, il s’éloigne de temps à autre pour répondre au téléphone. Au fil des minutes, le visage se détend, la victoire au premier tour se dessine, mais il n’en connaît pas encore l’ampleur.

Dépouillement. Déjà, l'UDI-UMP et le FN sont en tête.11:Bruno-ficheux4

 

20h45, Hazebrouck, chef-lieu de canton : la fête peut commencer

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L’équipe de campagne a réservé la salle Ferdinand-Buisson, à deux pas de la mairie. Alors qu’à l’extérieur, c’est morne plaine en ce dimanche soir, à l’intérieur, l’animation bat déjà son plein, en attendant les héros du jour, qui ont donc réussi à sortir en tête au premier tour. L’entrée de Bruno Ficheux se fait telle une rock star dans l’arène. Immédiatement, il s’empare du micro : « Si vous imaginiez ma joie. Mais j’ai une nouvelle un peu triste : il paraît que mon copain Jacques ne fait que 11,85% des inscrits. J’ai le regret de vous dire qu’il ne sera pas au second tour ! » Applaudissements nourris. En leader, Bruno Ficheux monopolise la parole, fait le show. Ses colistiers seront plus discrets et ne prendront qu’un temps de parole réduit…. « car tu as déjà tout dit ». C’est l’heure des embrassades, des enlaçades au son de David Guetta et des Daft Punk. On l’attrape un instant avant de le laisser faire la fête : « C’est bien parti. Mais je suis déjà dans la stratégie du second tour. Il faut remettre le mettre le FN loin derrière. Là, sur le canton, il n’y a que 500 voix d’écarts. Vous avez vu notre campagne ? Vous avez vu la leur ? Les maires vont enfin s’engager, j’espère. » Ce dimanche soir, à 21h30, même si les citoyens sont de nouveau invités à s’exprimer dans les urnes dans une semaine, Bruno Ficheux sait qu’il est déjà conseiller départemental. Mais pas seulement, rappelle-t-il : « Je veux être vice-président, je vous l’ai déjà dit. » Le second tour n’a pas encore officiellement débuté que le troisième a déjà commencé.

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Retrouvez le dernier volet de ce grand format par ici.

L’intégralité des épisodes :

 1/5 : début de campagne dans les communes du nouveau canton. Entre premier porte-à-porte, rencontre avec l’équipe municipale d’un village à propos de l’action d’un conseiller départemental et séance de prises de vue pour la photo de campagne. Lire le premier volet.

– 2/5 : milieu de campagne, la parenthèse estairoise. Où  le candidat nous montre ses talents de dessinateur ; encaisse un tract sans broncher ; fait le marché ; se laisse prendre en photo alors qu’il se prend en photo devant une affiche où il est en photo. Lire le deuxième volet.

– 3/5 : derniers instants avant le premier tour. Au menu : tractage dans les boites aux lettres, striptease, réunion publique et dernières affiches dans la nuit noire.

– 4/5 : un premier tour en forme de victoire. Des confidences personnelles du candidat dans sa voiture pour la tournée des bureaux de vote à  la victoire par KO sur la majorité sortante, en passant par l’interminable attente des résultats.

-5/5 : appelez-le Monsieur le conseiller départemental. De l’entre-deux tours à la demie-déception du soir du second tour, en allant bien sûr jusqu’à l’épilogue. Bruno Ficheux a-t-il réussi à devenir vice-président ?

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