Deux mois avec le candidat Bruno Ficheux (2/5) : milieu de campagne, la parenthèse estairoise

Suite de notre très grand format. DailyNord accompagne Bruno Ficheux, candidat aux Départementales, lors de sa campagne. Comment réagit un candidat quand il découvre en direct un tract qui le dégomme ? Ça se passe ici et nulle part ailleurs.

Textes et photos : Nicolas Montard

Samedi 28 février, 13h, Estaires : cours de dessins au Café de la Mairie

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13h, un mois après le début de la campagne. Rendez-vous est donné au café de la Mairie d’Estaires, un bistrot sombre tout en longueur tenu par un ancien jockey aux 300 tiercés gagnants. Le candidat-maire salue les habitués du comptoir, un par un. Arrivé jusqu’à nous, il s’excuse de ne pas nous recevoir dans son bureau à l’hôtel de ville voisin, car bien évidemment, il est interdit d’utiliser d’autres fonctions électives pour faire campagne. Une mesure assez hypocrite, non ? « On s’y plie, on n’a pas le droit à l’erreur. »

Les journées sont toujours aussi chargées pour celui qui a pris l’essentiel de ces congés cet hiver afin de battre le pavé flamand. Deux semaines auparavant, il a réuni les bénévoles de l’équipe de campagne pour les remerciements d’usage et les dernières instructions. Quelques jours plus tard, il s’affichait au Gymnase à Lille en compagnie des autres candidats UDI, sous le patronage de Jean-Christophe Lagarde, « un gars bien ». Entre temps, il a tracté, rencontré des élus. Mais pas seulement : ce matin, il était de nouveau en bordure de l’ex-RN 42 pour discuter cette fois avec une association de riverains. Ensuite, il a enchaîné par une réunion à Hazebrouck avec ses co-candidats, où ils ont finalisé le prochain document de campagne. Sous le signe du changement de ton. « Je me rends bien compte en porte-à-porte qu’il faut communiquer autrement, car les départementales c’est vraiment loin et flou pour les gens. Sur le marché, on m’a encore dit « Vous ou un autre… » Alors, le candidat, connu dans le secteur pour ne pas hésiter à se mettre en scène – on l’a vu plonger dans une piscine gonflable sur un parking de supermarché… pour militer pour une piscine intercommunale ou faire une conférence de presse concernant l’avenir de l’aérodrome de Merville… dans un avion en vol – a décidé de changer quelque peu de stratégie. A la place du tract classique, il souhaite désormais distribuer un petit livret aux allures de BD, format A6 de 16 pages, très didactique « que l’on n’a pas envie de jeter. Ça parle du département, des missions du département, du bilan des sortants, de nos propositions. Avec des choses très claires ». Sur la petite table, entre deux expressos serrés, il nous présente ainsi le fruit de ses réflexions, des dessins griffonnés sur sa table de nuit, tôt le matin, tard le soir, entre deux réunions, quand l’idée lui vient. « Ce panneau indicateur avec les compétences du département, ça vient d’un panneau que j’avais vu en forêt. J’ai soumis mon dessin à l’agence de communication, ils l’ont fait au propre. Je suis un peu comme le Français lambda. Qu’est-ce-que j’ai envie de voir, qu’est-ce qui va m’intéresser ? » Quitte à jouer sur des arguments faciles et quelque peu poujados, comme cette page choc « Alerte la maison brûle ! » pour qualifier les finances du département. Y figurent les vingt millions d’euros pour le projet de nouvel hémicycle du Département, les 1,5 millions du bide Nord Magnetic, un festival organisé par le conseil général, etc. Quand on le titille un peu, le candidat le reconnaît : ces montants sont presque une paille dans le budget d’un département qui brasse 3,6 milliards.« Mais n’oubliez pas : le Nord est à 30 millions d’euros de la mise sous tutelle ».

Pas de ni-ni s’il n’est pas au second tour

L’actualité des dernières semaines, c’est aussi le psychodrame du Doubs, avec son duel FN-PS au second tour de la législative partielle, et les atermoiements de l’UMP autour du ni-ni. L’occasion d’en savoir un peu plus sur les consignes que pourrait donner le candidat UDI. Quid en cas de confrontation PS/FN au second tour ? « Je choisis le front républicain. » Et donc Jacques Parent, son meilleur ennemi local, ex-maire de Merville, conseiller général sortant, qui, croit savoir Bruno Ficheux, a décidé de sortir un tract haineux à son encontre la semaine suivante. Imagine-t-il pour autant être éliminé au premier tour ? Le candidat reste prudent : « Le FN sera en tête au premier tour, je pense que nous suivrons. Mais, même si vous avez de bons a priori, c’est difficile de savoir. Autour de vous, les gens sont bienveillants, ils vous disent que la campagne est belle. Au final, ce sont les électeurs qui décident. » Et si les politiques étaient dans la tête des votants, ça se saurait. Réponse définitive dans moins d’un mois. Le soir du 29 mars, Bruno Ficheux saura s’il prend du poids politique et devient un élu incontournable dans une Flandre qui ne compte que peu de leaders. De quoi prétendre à une investiture pour les futures législatives de 2017 ? « J’aime beaucoup le terrain local, que l’on peut pratiquer en tant que maire et conseiller général. Je ne suis pas sûr que cela soit possible en tant que député. En tout cas, dans nos petites villes, jusque 25 000 habitants, j’estime que le député doit pouvoir être maire, pour ne pas être hors-sol ». Bref, la porte reste entrouverte.

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Jeudi 5 mars, 10h, Estaires : on a fait le marché avec Monsieur le maire et son tract assassin

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10h, retour à Estaires en bord de Lys, son Café de la Mairie, son église, son hôtel de ville imposant… et son marché. Il n’y a pas encore foule des grands jours, mais à deux pas de la friterie marquée d’un baudet, l’emblème local, un groupe est déjà à l’ouvrage, en train de distribuer des tracts. Vérification faite, il ne s’agit pas du clan Ficheux, mais du binôme PS Parent-Polnecq. Les militants n’hésitent pas à interpeller les passants au slogan « Vous avez le droit de savoir ». Celui-là même que l’on retrouve au début du tract. Au-dessus d’un « je suis charlie… pour la liberté d’expression » qui ferait se retourner les dessinateurs dans leur tombe, Bruno Ficheux, caricaturé en Supereuro (un costume de Superman, mais avec des euros…) en prend pour son grade. Il veut cumuler les mandats, les rémunérations, raconte n’importe quoi. L’argumentaire politique vole à ras-le-goudron et l’attaque ad hominem sent le ressentiment à plein nez. A son arrivée, Bruno Ficheux, tout sourire, s’en saisit directement et le lit, sans ciller. Commentaire à chaud : « Des quatre listes candidates, il ne s’intéresse qu’à une seule. Et qu’à moi… Vous ne trouvez pas que ma caricature est ratée ? Je n’ai pas le nez aussi pointu ! Jacques Parent a beau jeu de dire qu’il ne se consacrera qu’à son mandat. Normal, il a perdu les autres ! Enfin, bref, je trouve ça pas très démocrate, mais honnêtement, je m’attendais à bien pire que ça. » Même s’il sait bien qu’il en restera quelque chose dans l’esprit des gens. « C’est comme ça. Mais rien qu’en termes financiers, si je suis élu, je mets de côté mon travail chez Roquette. Donc, en cumulant toutes les rémunérations, je toucherai moins qu’aujourd’hui ». Façade ou non, on le sent finalement moins touché que les bénévoles de son équipe de campagne, arrivés pour tracter à leur tour. Eux semblent accuser le coup et aimeraient qu’il réponde. Lui assène que « ce n’est pas la peine ». Avant de reprendre, à notre attention : « Il faut passer dessus. Sinon, vous ne dormez plus. C’est aussi ça, la réalité du monde politique ».

La réalité de ce jeudi matin, c’est également le marché d’Estaires. Face au numéro 1 de la Place de l’Hôtel de ville, la maison où il a vécu une partie de son enfance, Bruno Ficheux est comme un poisson dans l’eau. En terrain conquis, ravi que les travées aient retrouvé un peu de vigueur après un hiver mi-figue mi-raison en termes de fréquentation, il salue d’un signe de tête, d’une poignée de mains, d’une bise. Il s’arrête parfois pour discuter quelques instants. Sans tracts sur lui. « Pas la peine, les gens me connaissent ». Il évite aussi soigneusement de croiser les bénévoles adverses. « Il y en a un qui est plutôt violent, autant éviter les problèmes ». Ici, la discussion s’engage avec une administrée qui se plaint de l’état du cimetière. Là-bas, on parle de maltraitance de chevaux dans une bâtisse un peu à l’extérieur de la cité. En même temps qu’il fait campagne, le maire prends le pouls de sa ville, enregistre les doléances, les encouragements. Même s’il n’est pas dupe, reconnaît-il en pestant sur un collant CGT collé sur un panneau indicateur : « J’ai serré quelques mains qui voteront FN au premier tour. C’est normal quand on voit l’exemple qui est donné là-bas à Paris, tous partis confondus… »

85% de la campagne est déjà faite

A un peu plus de quinze jours de la première échéance, le candidat estime que la campagne est à 85% jouée. La plupart des tracts sont distribués, le petit livret qu’il nous présentait quelques jours auparavant arrive le soir-même. Lundi, lors de l’ouverture officielle de la campagne électorale, les affiches seront collées. Et dans cette élection départementale loin de passionner les foules, il sait bien que le contexte national prime presque plus le programme. Alors, il faut juste éviter les embuches. « Quand vous n’avez personne de votre camp en dissidence, déjà, vous avez fait une bonne partie du chemin. » Dans son cas, un maire local, Jérôme Darques, à Morbecque, a longtemps laissé entretenir le doute, puis l’a appelé  quelques jours avant la date fatidique du dépôt des candidatures le 16 février pour lui annoncer son retrait. L’horizon est aujourd’hui dégagé pour celui qui se prépare à l’échéance depuis juillet. « Avec le recul, je pense qu’on a un bon quatuor qui représente bien le territoire géographiquement. ». La partie semble donc bien engagée dans cette campagne des départementales… pourtant en retrait médiatiquement par rapport à celle des régionales et ses candidats stars comme la possible Marine Le Pen et le désormais officiel Xavier Bertrand, dont il n’est « pas un fervent admirateur. J’aurais aimé que Jean-Louis Borloo y aille. Si Valérie Létard se décidait, je serai aussi derrière elle, à 101%. Je ferais même son chauffeur ! » Quitte à lui pardonner sa démission au bout d’à peine quelques semaines en 2010 ? “J’ai réagi comme vous. Ensuite, elle m’a expliqué.” On n’en saura malheureusement pas plus et de toutes façons, une jolie blonde et ses trois enfants nous interrompent pour une poignée de mains. « Une ex-femme battue que j’ai relogée. Elle, je suis sûr qu’elle va voter pour moi ! Mais plus sérieusement, trois-quatre jours avant de mourir, ça restera une fierté d’avoir pu l’aider en tant que maire ».

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Lundi 9 mars, 9h, Estaires : collage de la première affiche (avec selfie)

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Estaires, nouvelle commune fétiche de DailyNord. Place Blanquart, les panneaux électoraux sont en place, numérotés et vierges de tout affichage. Une fourgonnette arrive. Un couple en sort. Ce sont des bénévoles, membres de l’équipe municipale, déjà croisés sur le marché. Bruno Ficheux se gare quelques minutes plus tard. Egal à lui-même, détendu, bavard, il prend d’abord des nouvelles de Doriane, qui a eu un coup de fatigue la veille, lors d’une énième séance de porte-à-porte. Tout va bien. Une sacrée journée ce dimanche d’ailleurs : début à 8h30, pause déjeuner d’une demie-heure, de nouveau une partie de l’après-midi sur le terrain, avant une rencontre avec un club de sport hazebrouckois. Pas trop dure la campagne pour la vie de famille ? « C’est pas idéal, je ne suis déjà pas beaucoup là en temps normal, alors maintenant… » A cet instant, le père de deux enfants (19 et 21 ans) qui vivent aujourd’hui dans l’ouest de la France, ne souhaite pas s’étendre beaucoup plus sur le sujet. Avant d’ajouter : «  La campagne des Départementales est tout de même moins difficile que celle des Municipales beaucoup plus personnelle. Mais la politique, c’est un sacrifice, une passion, un investissement. Quand je pense à ce que doivent subir les présidents ou les ministres, c’est inimaginable. »

Après avoir revérifié une dernière fois qu’il peut bien afficher sa bobine sur le panneau n°1, c’est lui qui se saisit de l’affiche. Un peu de colle, il l’aligne. « Bon, ce n’est pas tout à fait droit, mais ça ira ». Une autre couche de colle pour la protéger de la pluie et l’opération est réalisée. « A Merville, j’ai un bénévole qui a commencé à minuit une. Il bossait ce matin, mais ne voulait pas tarder. » Les affiches resteront-elles en place jusqu’au bout ? « 2% de perte en général, dans nos secteurs, les campagnes sont plutôt respectueuses. ». Sans crier gare, il pose alors ses lunettes en équilibre sur une grille derrière lui et se saisit de son portable. C’est l’heure du selfie. Et il faut s’appliquer… politiquement : une photo où on voit sa tête derrière, une autre où c’est celle de sa co-candidate, Catherine Depelchin. Important les réseaux sociaux ? « Oui, ça l’est. Quand une vidéo est vue 1700 fois et a touché 4000 personnes, ça a de l’influence à notre échelle. Mais il ne s’agit pas de lancer un compte juste pour la campagne. Il faut entretenir au long cours. Facebook est très bien, Twitter, en revanche, ça ne décolle pas. Le blog ? Ça appartient au passé, ça ! » Dans la foulée, alors que les colleurs d’affiche ont filé recouvrir les quelques autres soixante-dix panneaux électoraux des visages de Bruno Ficheux, Catherine Depelchin, Jean-Pierre Bailleul et Martine Lorphelin, il sort de la voiture le fameux livret-BD qu’il préparait quelques jours avant. La déception est évidente. Le grammage du papier n’est pas le plus adapté et l’ensemble ressemble plus à un tract publicitaire qu’à un livret que l’on a envie de ranger dans la bibliothèque. « C’est toujours mieux sur ordinateur. On pourrait le faire refaire, mais le budget n’est pas extensible. » Le candidat a mis 6 000 euros de sa poche pour la campagne. Son binôme également. Si tout est fait dans les règles de l’art, ils seront remboursés d’ici quelques mois. Mais ce budget impose de faire des choix précis, « ici, on n’est pas chez Bygmalion », plaisante-t-il. Hors de question par exemple d’envoyer les tracts par la Poste, cela coûterait trop cher. Les bénévoles font d’excellents facteurs, même sans casquette.

Monsieur le maire défend ses poubelles

Une femme approche. C’est la directrice de la halte-garderie, située derrière les panneaux d’affichage. L’occasion pour le maire de nous faire visiter l’une de ses fiertés : sa première réalisation depuis qu’il préside aux destinées d’Estaires, dont il vante la bonne gestion : 18 000 euros de déficit contre 90 000 pour des établissements équivalents. « On apporte un vrai service ». En chaussettes, entre quelques gamins qui se déplacent pas très sûrs de leurs mouvements, il s’assure que tout va bien. S’inquiète des peintures qui s’écaillent à l’extérieur. « Il va falloir que l’on refasse ça très vite. Je suis un partisan du « ne jamais rien laisser s’abîmer » En ressortant, il en profite pour énumérer les réalisations de ces dernières années, visibles autour de nous : la bande cyclable, « qui fait ralentir les voitures de 4 kms/h, c’est une mesure du Conseil Général qui le dit ! », les lampadaires enlevés sur le pont, mais aussi la poubelle à crottes de chiens, 1 100 euros pièce. « Oui, mais vous ne pouvez prendre qu’un sachet à la fois ! », se défend le premier édile, devant notre étonnement concernant le coût. On s’attarde sur la mosaïque Estaires en rouge et blanc qui symbolise l’entrée de ville. Un peu défraîchie et passée de mode, mais pas question de l’enlever : « C’est mon père qui l’a fait installer. Peut-être que ça reviendra à la mode, non ? On ne sait jamais. »

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Retrouvez la suite de ce grand format par ici.

Les différents épisodes :

 1/5 : début de campagne dans les communes du nouveau canton. Entre premier porte-à-porte, rencontre avec l’équipe municipale d’un village à propos de l’action d’un conseiller départemental et séance de prises de vue pour la photo de campagne. Lire le premier volet.

– 2/5 : milieu de campagne, la parenthèse estairoise. Où  le candidat nous montre ses talents de dessinateur ; encaisse un tract sans broncher ; fait le marché ; se laisse prendre en photo alors qu’il se prend en photo devant une affiche où il est en photo. Lire le deuxième volet.

– 3/5 : derniers instants avant le premier tour. Au menu : tractage dans les boites aux lettres, striptease, réunion publique et dernières affiches dans la nuit noire.

– 4/5 : un premier tour en forme de victoire. Des confidences personnelles du candidat dans sa voiture pour la tournée des bureaux de vote à  la victoire par KO sur la majorité sortante, en passant par l’interminable attente des résultats.

-5/5 : appelez-le Monsieur le conseiller départemental. De l’entre-deux tours à la demie-déception du soir du second tour, en allant bien sûr jusqu’à l’épilogue. Bruno Ficheux a-t-il réussi à devenir vice-président ?

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