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Obriart, L’art et la manière

DailyUne Par | 12 août 2021

Penser le livre sans dissocier le fond et la forme est l’axe que s’est donné la maison d’édition lilloise Obriart. Pour Cyprienne Kemp, sa directrice, le livre n’est pas qu’un support : l’histoire commence dès sa conception. Un article extrait de notre page Les Livres avec Eulalie.

L’éditrice Cyprienne Kemp dans son atelier de création de livres – © G. Ortenzio

Ce pourrait être le patronyme d’un mystérieux chevalier. Mot valise forgé avec les termes obrir (ouvrir) et art, « Obriart » suggère l’idée d’une porte d’accès à l’art. C’est la mission que s’est donnée Cyprienne Kemp, directrice depuis un peu plus de dix ans d’une maison d’édition lilloise tournée vers la création et la publication d’ouvrages plus particulièrement destinés aux enfants. Cet ADN est le fruit de son propre cheminement. Diplômée de l’ESAT à Roubaix, Cyprienne Kemp est allée étudier la sculpture à Bruxelles avant de passer un CAP Métaux précieux à Saumur. Autant d’étapes qui lui ont permis de prendre conscience de l’importance de la matière dans le processus créatif, mais aussi de réfléchir à l’acte même de créer. « Je voulais travailler dans l’art, explique la jeune femme. Mais surtout créer, donc expérimenter. À l’école, on ne nous enseigne pas à expérimenter, mais à réussir. Or le principe de la création, c’est d’aller toujours plus loin et de se nourrir du vécu. »

Le livre d’art, elle le découvre à la faveur d’expositions, notamment celle consacrée par le LAM – musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq – en 2003, à l’artiste Robert Filliou, proche du mouvement Fluxus, qui questionne les formes d’art, son statut et sa place même dans la société. Celui qui considérait que « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » influence beaucoup la jeune femme qui présente un livre d’art pour son diplôme de fin d’études, ce qui lui vaut les félicitations du jury. « Et puis j’ai mis ça de côté pendant quelque temps, raconte-t-elle. Mais après un stage de reliure, je suis retombée dedans. »

 

Illustration tirée de Gilgamesh – © Adley

Des livres accessibles

Sauf qu’en 2010, quand elle se lance, il est encore trop tôt. La jeune femme achoppe à faire comprendre le medium livre d’art : « Ma conception d’un livre d’art, c’est quand le fond et la forme sont pensés comme une œuvre d’art. Le livre n’est alors plus simplement un support et fait partie de l’œuvre ». Comme elle l’explique, il y a globalement deux écoles dans cette discipline : la française, née à la fin du XIXe siècle, et qui réunit un artiste connu et un auteur connu, et l’américaine, mouvement new-yorkais des années 1970 précurseur des fanzines. « Mais ce n’est pas parce qu’un artiste fait un livre que c’est forcément un livre d’artiste… », nuance Cyprienne Kemp.

Au-delà de la définition, toute la difficulté est aussi de rendre le livre d’art accessible au grand public, hors des réseaux et des salons spécialisés ou ceux des bibliophiles. « C’est très difficile à exposer, explique-t-elle. Une sculpture, un tableau, on sait qu’on ne peut pas y toucher. Mais un livre d’art, si on ne le feuillette pas, on ne peut pas l’appréhender dans son ensemble. »

Après une pause, Cyprienne Kemp a repris son projet en 2014, en l’orientant moins vers la pièce unique, qu’un travail d’édition qui laisse s’exprimer de jeunes artistes dans un objet très qualitatif. « Je conserve la forme classique du livre, mais je suis attentive à tous les détails : le papier, le pelliculage… Le texte et l’image doivent toujours se répondre, de même que la typographie et le format. » Ses ouvrages sont plutôt destinés à la jeunesse. Un public plus sensible à des formes moins conformes du livre, mais aussi une façon de toucher in fine les adultes, puisqu’ils restent les prescripteurs.

 

Un pied à l’étrier

« Je veux des livres sans esbroufe, à hauteur d’enfant », explique l’éditrice en déroulant par exemple le leporello Là-bas, de Cécile Metzger, un travail graphique tout en délicatesse sur le thème de la peur de l’inconnu. L’enfant est lui-aussi invité à jouer les artistes en coloriant la couverture. Dans la collection Mythologies, des marottes à découper permettent de se rejouer l’histoire.

La collection Des plis s’adresse elle à tous les publics avec un format qui laisse libre cours à l’imagination : un A3 dépliable et quatre images, avec ou sans texte pour raconter une histoire, tiré à 300 exemplaires numérotés et vendus au prix modique de 4 €. Un pied à l’étrier pour de jeunes artistes que Cyprienne Kemp repère sur Instagram. « J’essaie de construire une autre forme d’édition en respectant tous les maillons de la chaîne du livre et en trouvant un juste prix pour tout le monde, commente-t-elle. Je ne pratique pas de pilon, car j’imprime des quantités raisonnables et réédite au besoin. Je veille aussi à imprimer dans le cadre d’un écolabel, en privilégiant des imprimeurs français ou belges, des encres végétales et du papier équitable (FSC et PEFC). Je crée de beaux objets dans un écosystème sain. » En somme, l’art, mais pas sans la manière.

Marie-Laure Fréchet

105 rue de Prague, 59000 Lille
06.20.77.35.12 – https://obriarteditions.art/

Parution : Gilgamesh

Personnage héroïque de la mythologie mésopotamienne, Gilgamesh ne pouvait que trouver sa place dans les ouvrages d’Obriart, d’autant que la maison d’édition possède déjà une collection dédiée à la mythologie. Le projet s’est monté en co-édition avec la revue belge Vite. Et il ne fallait pas moins de quatre artistes pour raconter cette grande épopée selon un procédé de cadavre exquis qui s’est révélé d’une fluidité étonnante, malgré la diversité de styles des auteurs. « J’ai simplement posé les jalons, explique Cyprienne Kemp. Et imposé deux couleurs Pantone pour créer une unité. » Un ouvrage graphique palpitant.

De Dennis Marien, Cecilia Valagussa, Adley et Marie-Brune de Chassey. 168 p., 35 €.


Article paru dans le n°33 de la revue
Eulalie, publiée par l’Agence régionale du Livre et de la Lecture Hauts-de-France.

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