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Vie littéraire

Les Parleuses : les voix du matrimoine littéraire

DailyUne Par | 02 août 2021

Pour réhabiliter des autrices oubliées, effacées ou minorées, la fondatrice du festival lillois Littérature, etc., Aurélie Olivier, a lancé Les Parleuses en 2019. Un projet mêlant ateliers d’écriture, séances de lectures par arpentage et chaîne de podcasts à écouter à volonté pour redécouvrir de grandes plumes du passé. Un article extrait de notre page “Les livres avec Eulalie”.

 

Aurélie Olivier, fondatrice du projet Les Parleuses

Valérie Solanas, Gabrielle Wittkop, Sei Shònagon, Paulette Nardal. Ces noms ne vous disent rien ? C’est normal, ces écrivaines comptent parmi les grandes oubliées de la littérature mondiale. Pour les rendre un peu plus visibles, la fondatrice et directrice du festival lillois Littérature, etc., Aurélie Olivier, a eu une idée. « Un soir, j’ai relu mes Lagarde et Michard, pris de plein fouet l’invisibilisation des femmes autrices, et eu envie d’une version un peu plus représentative de ce qui s’est vraiment passé au cours des siècles », se souvient la jeune femme de 35 ans, qui vit et travaille entre l’Île-de-France et les Hauts-de-France.

À l’époque, en 2018, elle sous-loue l’appartement de l’élue écologiste au conseil de Paris Alice Coffin et sa compagne, l’ingénieure spatiale Silvia Casalino, toutes deux militantes féministes. Dans leur bibliothèque, elle découvre How to Suppress Women’s Writing [Comment effacer l’écriture des femmes, NDLR], un essai de l’écrivaine américaine de science-fiction Joanna Russ publié en 1983, jamais traduit en français.

« Dans ce livre, Joanna Russ montre toutes les stratégies mises en place pour faire disparaître les femmes du champ littéraire. Cela m’a beaucoup inspirée. Cette expression qui revient souvent pour dénigrer leurs écrits, “histoires de bonnes femmes”, dit tout de l’ignorance et du mépris qu’on peut leur porter. Et quand par miracle on concède à leur faire une toute petite place, c’est toujours en réduisant la puissance de leurs récits, de leurs écritures », déplore Aurélie Olivier.

Des podcasts pour laisser une trace
Cet état des lieux est le point de départ d’une réflexion menée avec Pascaline Mangin, présidente de l’association Littérature, etc., ainsi que d’autres membres du bureau, comme Anna Rizzello et François Annycke. « J’ai très vite pensé au format podcast, pour participer au travail de mémoire, observe Aurélie Olivier. L’idée c’est de laisser une trace, pour que les générations suivantes puissent bénéficier de ce défrichage que nous aurons effectué. » Le format retenu ne se résume pas à la captation sonore, loin de là : Les Parleuses – en référence au livre éponyme écrit par Marguerite Duras et Xavière Gauthier, paru aux éditions de Minuit en 1973 – se dérouleront finalement sur trois temps.

Un atelier d’écriture de deux heures (« pour dire qu’il ne faut pas s’empêcher d’écrire malgré tous ces freins »), organisé en même temps qu’une séance de lecture par arpentage d’un texte peu connu (« on peut imaginer que les douze personnes qui le lisent vont en parler à d’autres, le faire vivre »), et, enfin, en guise d’aboutissement, l’enregistrement en direct, devant un public d’une petite trentaine de personnes, d’un texte de création. Celui-ci met en lumière le travail d’une grande autrice disparue écrit et lu par une autrice d’aujourd’hui.

Pour permettre au projet de voir le jour, un financement participatif est lancé fin 2018. Il permet à l’association de réunir 5.000 €, en  complément des financements publics des deux régions d’appartenance de l’association. Et ainsi d’assurer la gratuité de l’événement pour tous les participants, de même que la rémunération (au tarif CNL) des écrivaines sollicitées ainsi que de toutes les personnes mobilisées autour du projet.

 

Binômes d’écrivaines
La séance pilote des Parleuses est organisée en février 2019 à la bibliothèque municipale Rainer Maria Rilke, à Paris. « Sa spécificité, c’est d’avoir un fonds de science-fiction. On a voulu imaginer quelque chose autour de ce genre, et c’est ainsi qu’un dialogue s’est noué entre Ïan Larue, qui venait de sortir Libère-toi cyborg ! dans la collection Sorcières chez Cambourakis, et l’américaine James Tiptree [1915-1987, NDLR] », explique Aurélie Olivier.

En tout, seize épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun ont été enregistrés depuis, disponibles sur le site du festival et la plateforme d’écoute SoundCloud. « C’est un peu la mode, en ce moment, de parler des femmes, constate l’autrice Fanny Chiarello, qui s’est prêtée au jeu du binôme avec Carson McCullers. Mais bien souvent ce sont des hommes qui le font, et pas toujours bien, en mettant toujours les mêmes noms en avant. Ce qui me plaît, dans Les Parleuses, c’est aussi d’entendre des femmes parler de travaux de femmes. »

Désormais, à chaque autrice qu’elle rencontre, Aurélie Olivier pose la même question : « Et toi, de qui aimerais-tu parler ? » « Cela nous permet de faire énormément de découvertes – le chantier est immense ! », remarque Aurélie Olivier, qui s’est plongée avec bonheur dans les univers de la romancière québécoise Hélène Monette (1960-2015) ou de la poétesse belge Yvonne Sterk (1920-2012). L’association reçoit désormais des invitations de toute la France, mais aussi de pays frontaliers comme la Suisse ou la Belgique.

Dans la région, Estelle-Sarah Bulle (Là où les chiens aboient par la queue, aux éditions Liana Levi) – en résidence à la villa Marguerite Yourcenar – et Lucie Baratte (Le Chien noir, aux éditions du Typhon) seront les prochaines, au mois de juin, à se prêter à l’exercice. « J’ai choisi de raconter Violette Leduc, très étudiée dans le monde universitaire, mais peu connue du grand public, explique Estelle-Sarah Bulle. C’est dommage, parce qu’elle a un style magnifique ! Elle aborde le désir féminin de manière très crue, pas du tout édulcorée. Pour ces messieurs de Gallimard, dans les années 50-60, ça ne se faisait pas. Elle a donc été censurée, en dépit du soutien constant de Simone de Beauvoir. »

Lucie Baratte a quant à elle porté son choix sur une précieuse du XVIIe siècle, Marie-Catherine d’Aulnoy. « Une contemporaine de Charles Perrault, la première femme en France à écrire des contes littéraires, s’enthousiasme la Lilloise. À travers cette figure très brillante, j’aimerais évoquer toutes ces précieuses qui tenaient salon, écrivaient et cultivaient l’art de la conversation. Et qui sont seulement passées à la postérité par le surnom de “précieuses ridicules” dont Molière les a affublées… »

Clémence de Blasi

Les Parleuses, à écouter sur le site litterature-etc.com, et sur Soundcloud.
À paraître : Lettres à un·e jeune poéte·sse, sous la direction d’Aurélie Olivier, aux éditions de l’Arche, 10 septembre 2021. Avec Édith Azam, Rébecca Chaillon, Adel Tincelin, Ryoko Sekiguchi, Nathalie Quintane, Liliane Giraudon, Sandra Moussempès, Chloé Delaume, Michèle Métail, Ouanessa Younsi, Rim Battal, RER Q (etaïnn zwer, Claire Finch, Élodie Petit, Camille Cornu, Wendy Delorme, Rébecca Chaillon), Lisette Lombé, Milady Renoir, Marina Skalova, Sonia Chiambretto et Sophie G. Lucas.

Article paru dans le n°32 de la revue Eulalie, publié par l’Agence régionale du Livre et de la Lecture Hauts-de-France.

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