Presse ancienne

Les livres avec Eulalie Par | 19H17 | 24 juillet 2018

La prison dorée de Gustave Masure, rédacteur en chef du Progrès du Nord

La prison ! Jusqu’au vote de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, la menace est réelle pour les journalistes dont les écrits déplaisent au pouvoir en place. Excitation à la haine du roi, du gouvernement, publication de fausse nouvelle, diffamation, etc. les motifs ne manquent pas pour les conduire en prison. Des publicistes passent ainsi plusieurs jours, plusieurs semaines, voire plusieurs mois sous les verrous. Pourtant leurs conditions de détention ont parfois été loin d’être rigoureuses. Ainsi, sous le Second Empire, Gustave Masure, rédacteur en chef du Progrès du Nord, quotidien « socialiste », dicte-t-il pratiquement ses conditions de détention à un préfet du Nord bien embarrassé.

Selon les époques, les journalistes n’ont pas été traités avec les mêmes égards. Sous la Restauration, en 1823, Vincent Leleux, directeur du quotidien lillois L’Écho du Nord, est condamné à trois mois d’emprisonnement. Il a osé dénoncer les conséquences de la guerre d’Espagne pour l’industrie française. Il se voit refuser l’autorisation d’effectuer sa peine, pour des raisons de salubrité, à la maison du Raspuck plutôt qu’au Petit-Hôtel. Cette prison a la réputation d’une « véritable école du crime et du brigandage ». L’insalubrité le dispute à la malpropreté et les prisonniers, ayant commis les délits les plus divers, se côtoient. Leleux cohabite ainsi avec l’homme qui s’était introduit chez lui quelques mois plus tôt pour le voler. En juin 1833, il est une nouvelle fois emprisonné. Cette fois, au Raspuck ! et, le ministre de l’Intérieur attire l’attention du maire de Lille : « veiller à ce que, pendant la détention, les abus qui ont eu lieu durant celle qu’il a subie précédemment ne se renouvellent pas. […] la sévérité […] et la non-interruption de la détention qui doit être subie n’exclut pas les égards que réclament l’humanité et la position des condamnés. »

Dans les années 1860, si la presse bénéficie d’une plus grande liberté, la prison pèse toujours sur les journalistes. Depuis la révolution de Juillet, leurs conditions de détention ont certes évolué. À Lille, une nouvelle prison a été construite à côté du palais de justice, sur les berges de la basse-Deûle. À Paris, la détention est même plutôt confortable. Ancien rédacteur en chef de L’Écho du Nord qui s’est « dépouillé de son enveloppe gouvernementale » depuis qu’il a été autorisé à faire paraître en janvier 1867 Le Progrès du Nord, Gustave Masure n’a guère la sympathie de la police impériale. Elle le décrit comme un « écrivain antisocial », certes avec « assez de talent », mais au « caractère fourbe, capable de conspirer dans l’ombre et d’organiser les plus infâmes complots ». En voilà assez pour redoubler de surveillance. Le 1er mars 1868, il est déjà condamné à huit jours de prison. Condamné, mais décidé à dicter les conditions de sa détention. Pourquoi les journalistes lillois seraient-ils moins bien traités qu’à Paris ? Là-bas, depuis 1831, la prison Sainte-Pélagie a été dévolue aux prisonniers politiques. Chacun y circule librement, on peut se faire apporter ses victuailles, ceux qui ont les moyens peuvent loger dans une cellule individuelle, et on y reçoit… même des dames.

« Il est d’usage à Paris… »
Masure entend bien faire jouer la « jurisprudence ». Avant son incarcération, il confirme au préfet son « intention de [se] constituer prisonnier dans les premiers jours de la semaine prochaine ». Il demande « à résider dans une chambre particulière », d’y transporter sa literie, des sièges, sa table, de faire apporter sa nourriture du dehors, de recevoir les personnes qui « voudront [le] visiter » et bien sûr de « continuer à s’occuper de la rédaction de [son] journal ».
Embarras du préfet ! Une rédaction peut-elle « en quelque sorte [être] transportée en prison » ? La demande est, ici, inattendue, aussi s’empresse-t-il d’interroger son ministre « sur ce qui se passe à Paris ». Pas question de meubler à sa fantaisie un local où l’on doit subir une condamnation, répond le ministre. Mais… une chambre particulière, la nourriture venue de l’extérieur, la permission de recevoir des visites, « il est d’usage à Paris de les accorder ». Quant à la faculté de rédiger son journal, donc de recevoir à cet effet les documents nécessaires, « cette faveur est rarement refusée à Paris ». Dans une période où l’opposition se fait entendre souvent avec virulence, le ministre veut éviter toute polémique qui porterait préjudice au régime : une « rigueur inusitée motiverait des réclamations dont toute la presse ferait grand bruit sans qu’il en résultât aucun avantage pour l’administration ». Une liste d’une douzaine de personnes autorisées à visiter le futur prisonnier : ses frères, sa sœur, son beau-frère, des employés du journal, son médecin, des amis dont le directeur du café Jean, est dressée. Satisfaction obtenue, le 6 mai, accompagné d’une quinzaine de personnes, Masure se constitue enfin prisonnier.

Défendu par un jeune avocat, Léon Gambetta, qui remplace un ténor du barreau, Masure échappe à deux reprises à la prison. Notamment après avoir relayé la souscription lancée par Charles Delescluze dans son journal Le Réveil pour l’érection d’un monument à Baudin, ce député mort le 3 décembre 1851 en tentant de soulever la population parisienne. L’homme est l’un des meilleurs opposants au régime et il est, une nouvelle fois condamné en novembre. Et lourdement : deux mois de prison ! Désormais, il connaît la procédure et ne gagne sa cellule qu’après avoir réclamé
« différentes facilités ».

Invoquant encore et toujours Sainte-Pélagie, Masure pousse un peu plus loin les avantages acquis. L’horaire des visites autorisées doit être spécifié et leur durée est limitée à deux heures. Cela ne convient pas à son avocat, Pierre Legrand, et le préfet fait exception. Quelques semaines plus tard, Masure exhibe un certificat médical de son médecin, le bouillant Achille Testelin. Il souffre « d’insomnie persistante et de dyspepsie flatulente » et sollicite l’autorisation de sortir discrètement de la maison d’arrêt de 7 heures à 10 heures du soir. « À la rigueur trois sorties par semaine, avance-t-il, si vous pensez qu’il serait convenable de ne pas m’en accorder davantage. » Cette fois, malgré toute sa bonne volonté, le préfet ne lui propose que le transfèrement dans une maison de
santé. Mais les conditions y seront-elles aussi douces qu’en prison ?

Après la chute de l’Empire, l’abandon de ce régime à la pistole que beaucoup avaient cru rentrer dans les mœurs suscite bien des regrets. En août 1871, Édouard Losson, rédacteur du Travailleur du Nord qui a soutenu la Commune de Paris est condamné à deux ans de prison. Il écrit au préfet, ses amis frappent à la porte du ministre. Rien n’y fait. « Même sous l’Empire, qui cependant n’a reculé devant rien d’odieux, se lamente-t-il dans Le Progrès du Nord, les condamnés en matière de presse étaient presque assurés de rencontrer certains égards. » Ce qui lui vaut cette réplique cinglante du quotidien bonapartiste Le Mémorial de Lille : « Ne vous plaignez donc pas, ou vous feriez croire que vous regrettez la tyrannie ! »

Jean-Paul VISSE

Ce feuilleton sur l’histoire de la presse ancienne est publié en partenariat avec la Société des Amis de Panckoucke (panckoucke.blogspot.fr)

Article paru dans le n°26 de la revue Eulalie, publié par l’Agence régionale du Livre et de la Lecture Hauts-de-France.

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