SUR LE PARKING DES JANTES

Réalités Par | 08H13 | 05 septembre 2017

Tuning dans la région (3/4) : “Quand je grave, j’ai l’impression de peindre”

Depuis plus d’une décennie, Brigitte Gravet parcourt les salons et les concours tuning de la région. Pare-brise, pare-soleil, vitres latérales… L’artiste, désormais bien connue dans le milieu, grave les vitres des voitures, par amour du dessin. Un savoir-faire en perdition. Rencontre.

Ca ne s’invente pas, Brigitte Gravet grave le verre depuis qu’elle a 17 ans. Crédit photo : Nicolas de Ruyffelaere

Avec ses cheveux noirs ébène bouclés et coiffés en choucroute, son tatouage de rose sur le bras gauche et ses ongles vernis, elle paraît tout droit sortie d’une série télé des années 80. Brigitte a son style, et elle y tient. Cette Fourmisienne d’adoption, âgée d’une cinquantaine d’années, est agent de nettoyage dans des écoles. Le reste du temps, Brigitte Gravet est artisan graveur. Ca ne s’invente pas. Sa spécialité : les voitures tuning. Onze ans précisément qu’elle fréquente ce milieu. Assiettes, verres… sur son stand elle propose des gravures et des impressions photo sur toutes sortes d’objet. On est dimanche 25 juin et la quinquagénaire expose au salon tuning organisé en plein air sur un parking, derrière la gare routière du Cateau-Cambrésis, dans le Nord. Il est 17h30, c’est l’heure du départ. « Ah bah je vous l’avais dit qu’il fallait venir de bonne heure ! Le temps qu’on remballe et après on se sauve. On a une heure jusqu’à Fourmies », lance-t-elle après avoir rangé un carton dans la voiture qui remorque son stand fourgonnette. L’artiste auto-entrepreneuse n’est pas du genre à se laisser abattre. Elle dit elle-même aimer le contact avec les gens. Brigitte se déplace un peu partout dans les Hauts-de-France et pousse même jusqu’à Saint-Dizier, dans la Marne. « Maintenant je ralentis car au niveau du travail c’est très dur », confie-t-elle. Son emploi du temps est pourtant chargé : quasiment un événement toutes les semaines pendant six mois, entre mai et octobre.

Le sacrifice d’une passion

Brigitte arrive tôt le matin pour les concours de tuning. Souvent elle n’a pas vraiment le temps d’aller regarder les voitures. Elle profite parfois d’un petit moment où son mari prend le relais au stand pour se promener. Patrick est magasinier chez Renault. C’est son truc à lui le tuning et il a initié sa compagne. Aujourd’hui il n’expose plus. Sa belle voiture est rangée au garage et il aide Brigitte avec son petit business de gravure. Son couteau toujours attaché à la ceinture en cuir que sa femme lui a offerte, il garde l’œil ouvert pour éviter de nouveaux vols, et il tient la boutique. Patrick « imprime les dessins » aussi. Il est « caché dans sa cahute », comme dit Brigitte avec malice. Elle préfère blaguer car elle sait bien que son époux sacrifie ses weekends pour l’accompagner. La graveuse a peur de conduire, elle n’a donc jamais passé le permis.

On lui demande souvent des dessins sur la mort, mais Brigitte préfère le monde féérique. Crédit photo : Nicolas de Ruyffelaere

Les fées plutôt que la mort

Ce qui plaît à Brigitte dans le tuning « c’est dessiner sur les voitures ». Son univers créatif va puiser dans « tout ce qui est féérique… les fées, avec un paysage derrière. « La mort pas trop… j’ai déjà peur de la mort à la base. Mais on me demande des têtes de mort, en dessin. Il y a trois ans c’était la mode, on ne voyait que ça… des faucheuses, des cercueils. Je le fais mais je n’aime pas. » Elle ne va pas non plus jusqu’à rater le dessin, quand même. La quinquagénaire est tombée dedans quand elle avait 8 ans, avec son grand-père peintre et photographe. Elle a démarré par la peinture. « Il m’a appris la technique du fuseau, à écrire avec un crayon gris comme on l’appelle. » Cela sert à « faire ressortir le dessin » comme lui expliquait son aïeul. « Le fuseau permet de faire les ombres. C’est pour ça que les autres ne peuvent pas me copier. Quand je grave, j’ai l’impression de peindre avec mon crayon. » Pas de formation académique, donc, pour Brigitte, qui a tout appris sur le tas, en commençant sur des verres et des pots de fleurs. « Au début je dessinais des Mickey, des Donald… beaucoup de petites choses. Il a suffi que je grave une fois un paysage pour que les gens m’en redemandent ». La première voiture qu’elle a gravée, c’était celle de son mari. Elle lui a dessiné des petits tigres sur le pare-soleil. Elle reste particulièrement fière d’un aigle gravé sur tout un pare-brise arrière, avec plein de détails dans les ailes. Et pour la créatrice, les autocollants sont sacrilèges : « Coller ça s’efface, une gravure ça reste. A moins de casser le carreau… » Le plus dur à dessiner ? « Les ronds ! » répond-t-elle sans hésiter. « Même au bout de 35 ans c’est très dur ». Elle assure n’avoir jamais raté un dessin ou cassé une vitre. « La tremblote viendra peut-être un jour, mais de toute façon je n’opère pas ! » 

La graveuse assure n’avoir jamais eu la tremblote ni n’avoir jamais raté un dessin. Crédit photo : Nicolas de Ruyffelaere

Le client est roi

Les voitures, Brigitte s’en moquerait presque au final. « Pour moi, c’est pour mettre son derrière dedans et rouler ! » Aujourd’hui sur le parking, il n’y a pas grand-chose qui lui tape dans l’œil. Elle n’aime pas quand « ça traine par terre ». Si elle avait de l’argent, elle investirait plutôt dans la décoration intérieure de sa maison. « Je n’aime pas trop les voitures bariolées, mais ce qui est simple et beau ». Idem pour ses gravures. Brigitte réalise un visage pour 30 euros en moyenne. Un dessin au format A4 va chercher dans les 40 euros. L’artiste raconte avoir toujours apprécié la rareté des motifs sur les vitres. Un paysage sur le pare-brise arrière, ça passe. Si en plus les vitres latérales sont gravées, alors là non, « ça fait foufouille ». Même si, au final, le client est roi… « Si on me dit d’en faire partout, j’en fais partout », explique-t-elle dans un sourire. Quand on lui demande conseil, elle préfère recommander la sobriété. Quitte à se faire moins d’argent.

C’était mieux avant

Brigitte semble nostalgique de la grande époque du tuning. « En temps normal on devrait avoir trois fois plus de monde. Depuis l’année dernière, tout le monde se casse la figure. » Selon elle, c’est à cause de « la mentalité du tuning. L’esprit du tuning pour Brigitte c’est de personnaliser sa voiture soi-même. Elle regrette qu’aujourd’hui la voiture tuning sorte du garage sans transformation, égratignant au passage les juges des concours, qui récompenseraient les copains plutôt que les bricoleurs. « Comme à l’école quand on était petit » déplore Brigitte. Malgré tout, la graveuse est contente de venir car elle choisit ses événements, fidèle à certains organisateurs depuis plus d’une décennie. Même si elle se déplace parfois à pertes. « J’ai beaucoup de trous dans mon calendrier maintenant. Et puis beaucoup de gens m’ont imitée, donc j’ai moins de travail ». Comme beaucoup de graveurs, Brigitte utilise un Dremel (marque d’outil de bricolage NdlR), qu’elle peut remplacer jusqu’à deux fois par an. Pour graver deux voitures, elle a besoin d’une fraise avec un embout en diamant, qui lui coûte quinze euros en moyenne. Brigitte vend un verre gravé à 5 euros quand d’autres le vendraient trois fois plus cher. « Les gens ne disent pas que c’est cher, mais on voit qu’il n’y a pas d’argent. Certains auraient envie de se faire plaisir ».

Brigitte, qui ne conduit pas, est toujours accompagnée par son mari Patrick. Crédit photo : Nicolas de Ruyffelaere

Personne pour reprendre le flambeau

Le savoir-faire de l’artiste pourrait ne jamais se transmettre. Personne n’est encore venu frapper à sa porte pour apprendre à graver. Ses 5 enfants apprécient son talent, mais personne n’a voulu reprendre le flambeau de la gravure. « Aucune de mes filles ne m’a jamais acheté un verre ou quoi que ce soit d’autre ! » dit-elle en riant. Brigitte aimerait bien exposer dans des galeries d’artisans. Toutefois, l’emplacement lui reviendrait trop cher. « Je suis à 1 000 euros sur six mois. Aujourd’hui j’ai fait 60 euros… après il faut retirer 22% d’impôts et mon gazole. Mais je passe un bon moment, si je restais chez moi je m’ennuierais ! » Son rêve : ouvrir une boutique d’artisanat. Et puis passer des après-midi gratuitement dans des écoles avec des bouts-de-chou, très peu pour elle. Sans compter que c’est dangereux. Brigitte s’est elle-même, une fois, couper des cheveux qui pendaient au-dessus de son appareil à graver. Elle a carrément dû couper la mèche. Elle en a pleuré, alors aujourd’hui elle attache ses cheveux.

Retrouvez les premiers épisodes de la série

“Ici, c’est pas du tuning dégueulasse”

Mon premier rassos : “Faites attention, ça va vous plaire”

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