Les livres avec Eulalie Par | 09H10 | 27 juin 2017

Yves Gibeau, un enfant perdu dans la pénombre d’un grenier inconnu

Yves Gibeau est au purgatoire. Oublié, ignoré des plus jeunes, il est pourtant l’un des écrivains qui porta le plus haut et jusqu’à sa mort leurs valeurs. Le refus de la soumission. Le courage. L’amitié. La mauvaise humeur aussi. La mauvaise foi parfois. L’horreur de la guerre toujours.

Yves Gibeau dans son presbytère à Roucy, dans l’Aisne. © Gérard Rondeau

Le titre de l’article est extrait du texte du Père Courtois aux obsèques d’Yves Gibeau inhumé dans l’ancien cimetière désaffecté de Craonne détruit durant la Première Guerre mondiale.Par où commencer ? Avec Gibeau, inutile de s’interroger. L’homme et l’œuvre sont indissociablement liés, tressés. Pas une page sans le filigrane de l’auteur. Pas un titre qui ne soit porté par ses passions, par sa révolte, par ses larmes.

Le goût des larmes et de la désolation, c’est de ma pauvre mère qu’il m’est venu. Elle a pleuré toute son existence, à longueur de jour, à longueur de nuit (Mourir idiot, Calmann-Lévy, 1988). Tout commence en mars 1915, près de Reims. Un poilu du Midi et elle, fille d’épiciers. Une nuit ou deux. Et puis il disparaît, laissant son pompon et, 9 mois plus tard, le petit Yves. Son beau-père, un adjudant retraité n’a qu’une obsession : en faire un soldat. C’est le début d’Allons z’enfants, son livre le plus célèbre publié en 1952 et adapté ensuite au cinéma par Yves Boisset.

On y suit les aventures du petit Simon Chalumot que son beau-père fait entrer à 13 ans dans une école d’enfants de troupe « gratuites, oui Monsieur — où les fils de soldats pouvaient s’assurer un brillant avenir et l’accorder aux conceptions paternelles » (Allons z’enfants, réédité en 2016 par Le dilettante).

Les militaires qui l’encadrent y rivalisent de sadisme et de stupidité pour effacer à jamais les rêves de l’enfance, pour niveler par l’idiotie et l’ignorance leur intelligence. Le petit Simon, d’abord rebuté dans sa nature, très vite révolté par lucidité, va en devenir le souffre-douleur. « Le dégoût qu’éprouvait Simon pour cette vie d’esclave se changea bientôt en une répulsion maladive, proche de la haine. » Il y apprend aussi la malice, graine de résistance passive. Mais, pour tenir, il a un secret jadis découvert dans le grenier de son grand-père.

« … il était tenté de les revoir tous ses romans. Il y avait si longtemps. Alors on s’est mis à genoux de chaque côté des caisses, et on les a tous sortis. Y’en avait ! Je me suis retenu d’aller pisser des heures, tellement je jubilais. » Les romans, le ciné, le théâtre, ces passions de Simon sont sans cesse menacées par les adjudants, jusqu’à la rencontre d’un professeur de français qui relèvera le défi de l’autorité et veillera à les protéger. On comprend que le livre, vendu à plus d’un million d’exemplaires, ne soit pas encensé par l’armée. Elle le considère comme une provocation et va s’efforcer de le censurer sur la radio publique notamment.

Des enfants de troupes jusque la guerre de 40, voici Gibeau mobilisé puis fait prisonnier dans la poche de Dunkerque. Il part au stalag, s’en évade et va vivre de petits boulots à Paris, puis à Marseille. En 1946, il envoie à Calmann-Lévy le manuscrit de Le Grand Monôme, où il évoque sa captivité. C’est Raymond Aron qui décide de l’éditer puis le présente à Albert Camus. Voici Gibeau journaliste à Combat.

Il écrit aussi dans Constellation, puis bientôt dans L’Équipe. Il suit notamment les Jeux olympiques et la grande boucle de 1954 durant laquelle il dresse un formidable portrait de Louison Bobet : « … en dépit de sympathie et de l’admiration que je lui témoigne [j’aurai toujours] cette gêne […] devant son sourire impersonnel qu’il a pour tous et pour toutes, un sourire qui paraît rarement venir du cœur, qui fait partie, dirait-on, comme les boyaux de secours, le dossard et le gonfleur, de la panoplie du coureur cycliste en représentation. » C’est une époque faste. Il sympathise avec son voisin de palier, Boris Vian, il écrit des chansons, des livres, notamment La Ligne droite, puis Les Gros sous. Il y a encore La Guerre, c’est la guerre... et puis il se tait.

Des amitiés, des textes, une vie

Devenu correcteur à L’Express en 1968 et bientôt l’auteur des mots croisés de l’hebdomadaire [NdR : Lors de sa mort, sa machine à écrire contenait encore la dernière grille inachevée. On y trouve cette définition : Rude façon de faire avec les gens sans plus de bon sens. En 4 lettres…], il y promène sa timidité farouche. « Il connaissait la grammaire comme personne d’entre nous. Le vocabulaire était son empire. Il nous “révisait”. On osait écrire. On avait intérêt à la fermer. On la fermait. » (Jean-Pierre Dufreigne, L’Express, 20 octobre 1994)

L’heure de la retraite sonne en 1981 et il se retire, seul, à Roucy, un petit village de l’Aisne, à deux pas du Chemin des dames, lui qui est né pas très loin de Verdun. Un comble pour l’antimilitariste comme pour le bouffeur de curé qui vient de s’acheter le presbytère de la commune !

En 1988 paraît Mourir idiot. Après 25 ans de silence, le formidable retour au roman d’Yves Gibeau. C’est encore de lui qu’il parle, cette fois à la première personne. « Ils commençaient à rigoler, les gens. J’étais toujours là, pas très jovial d’allure, la peau et les os, mais vivant. Ils me voyaient aller chez l’épicière, ou en revenir. Avec mon cabas en papier réclame et ma laitue et mes œufs rituels. Ou faire les cent pas devant ma baraque, d’un mur à l’autre, pour mes jambes qui se refroidissaient, même les jours de canicule. […] C’est pas commode de mourir, même avec la meilleure volonté. »

Il y parviendra quand même le 14 octobre 1994. Durant toutes ces années picardes, Gibeau est voisin du photographe Gérard Rondeau (décédé le 13 septembre 2016). Ils vont devenir amis et Rondeau va retisser les liens que Gibeau par fierté et modestie a rompus.

À son décès, Gérard Rondeau va publier Les fantômes du Chemin des Dames, le presbytère d’Yves Gibeau (Éditions du Seuil, 2003), un livre de photographies et de témoignages qui accompagna une exposition organisée à l’Historial de Péronne. On y trouve les traces sensibles de l’affection que déclenchait chez beaucoup l’écrivain, tout comme la reconnaissance de son talent. De Daniel Mermet à Michel Braudeau, de Yasmina Khadra à Jean Vautrin, de Charles Juliet à Patrick Poivre d’Arvor, tous disent leur émotion et leur admiration pour un écrivain qui résonne avec Henri Calet, Céline, Manchette, Jacques Perret, Jean Meckert…

Bernard Noël, un autre voisin de l’Aisne écrit : « J’aimais le personnage, son allure, sa manière de parler avec chaleur en n’ayant recours qu’au direct. Cette manière, la même que Doisneau, représente pour moi un monde inaccessible, qui unit qualité d’expression et tournure populaire. »

Robert Louis

Article paru dans le n°23 de la revue Eulalie, publié par le Centre régional des Lettres et du Livre Nord – Pas de Calais

Réagir à cet article

La rédaction de DailyNord modère tous les commentaires, ce qui explique qu'ils n'apparaissent pas immédiatement (le délai peut être de quelques heures). Pour qu'un commentaire soit validé, nous vous rappelons qu'il doit être en corrélation avec le sujet, constructif et respectueux vis-à-vis des journalistes comme des précédents commentateurs. Tout commentaire qui ne respecterait pas ce cadre ne sera pas publié. Evidemment, DailyNord ne publiera aucun contenu illicite. N'hésitez pas à avertir la rédaction à info(at)dailynord.fr (remplacer le "at" par "@") si vous jugiez un propos ou contenu illicite, diffamatoire, injurieux, xénophobe, etc.

Les livres avec Eulalie

Bienvenue sur la page Les livres avec Eulalie, hébergée par DailyNord.

Le Centre régional des Lettres et du Livre Nord – Pas de Calais a pour vocation de promouvoir et de favoriser le développement de la vie littéraire, de la lecture publique, de l’économie du livre et des ressources documentaires patrimoniales et d’actualité, dans le Nord – Pas de Calais. Plus d'infos sur Eulalie.fr, la page Facebook, le compte Twitter @crllnpdc

La page d'accueil des Livres avec Eulalie

A lire sur DailyNord

Un quinquennat à Denain et Saint-Omer

Découvrez le projet

L’unique et le seul dictionnaire officiel du Nord – Pas-de-Calais

Retrouvez toutes les définitions du petit dico décalé du Nord - Pas-De-Calais

Le long de nos frontières disparues

Retrouvez le très très grand format de DailyNord

Commémorations de 14-18 : en fait-on trop ?

14-18 SE CONJUGUE À TOUTES LES SAUCES CES TEMPS-CI. RETROUVEZ NOTRE ENQUÊTE.

“Une métropole forte n’existe pas sans une région”

RETROUVEZ NOTRE INTERVIEW DE PHILIPPE VASSEUR, PRÉSIDENT DE LA CCI NORD DE FRANCE

Pour ne plus jamais louper un excellent article de DailyNord

Lire les articles précédents :
Les secrets de la vidéo canicule de France 3 Nord – Pas-de-Calais

Elle ressort à chaque canicule chez nos confrères qui nous font croire qu'ils détiennent là une perle inédite. Bref, c'est...

Fermer