Les éditions Dumerchez

Les livres avec Eulalie Par | 15H24 | 07 février 2017

Trente ans d’audace et de création

Installé à Creil, sa ville natale, Bernard Dumerchez se consacre depuis 1983 à l’élaboration d’ouvrages où se renouvelle sans cesse un dialogue fécond entre art et écriture. Riche d’environ cinq cents livres, entre éditions courantes et bibliophilie, son catalogue impressionne par sa cohérence et les grands noms de la création contemporaine qui s’y côtoient.

B. Dumerchez 21.07.16 (1) - copie

Bernard Dumerchez.

C’est sur les conseils de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, dont il était le stagiaire à la fin des années 1970, que Bernard Dumerchez s’est lancé à son tour dans le métier. « Le plus difficile sera de durer », l’avait prévenu son mentor qui lui laisse un magnifique souvenir. Après avoir envisagé d’être libraire puis représentant en librairie, Bernard Dumerchez – qui admet n’avoir aucune fibre commerciale – décide donc de créer sa propre maison en collaboration, dans un premier temps, avec le publiciste Fred Naoum. Il choisit de l’appeler ADN Dumerchez, une référence à l’Alliance du Nord, groupe armé d’Afghanistan dirigé par le commandant Massoud qu’il admire.

« Au tout début, je n’avais pas de ligne éditoriale, je souhaitais seulement faire des livres qui me plaisaient, explique-t-il. Mais l’idée d’y associer des artistes était présente dès l’origine. C’était un prolongement de ma vie, l’art a toujours été essentiel pour moi, même si mes goûts ont évolué avec le temps. » En 1985, Histoires de la médecine de l’obstétricien Jean-Henri Baudet (préfacé par François Cavanna) est ainsi illustré par le peintre yougoslave Vladimir Velickovic.

Au fil des années, la maison Dumerchez a édité des ouvrages de toutes sortes, et même du théâtre ou des romans très courts, mais son image est associée au livre d’artiste et à la poésie. Parmi les collections qui ont émaillé son existence, la plus emblématique est sans doute « Double Hache », née en 1990 sous la direction d’Hugo Horst, alias Hubert Haddad, qui l’envisage comme « une constellation de poètes gravitant autour d’une belle idée de liberté et de création continue. »

Parmi ces poètes, on retrouve les signatures de Michel Butor, Pierre Garnier, Bernard Noël, Werner Lambersy, Titus-Carmel… Les ouvrages à la couverture blanche illustrée par un artiste, sont cousus et imprimés au plomb sur papier Centaure ivoire ou vélin d’Arches. L’objet-livre est toujours capital dans la démarche de l’éditeur qui s’entoure de partenaires reconnus pour leur pro- fessionnalisme comme François Huin, de l’imprimerie SAIG à l’Haÿ-les-Roses, qui travaille de manière traditionnelle sur des presses typographiques.

Des livres à la croisée des arts
« Pour les ouvrages de bibliophilie, s’il fallait définir mon travail, réfléchit l’éditeur, je dirais qu’il s’agit certes de livres de rencontres mais surtout de livres hybrides créés selon divers procédés. Au-delà de l’impression, chacun est unique parce que travaillé à la main par l’artiste et différemment d’un exemplaire à l’autre. » Leur tirage se limite en général à cinquante exemplaires dont la réalisation peut prendre plusieurs années, ce qui exige des moyens financiers. « Équilibrer les comptes est une obligation légale. Je n’ai pas de fortune personnelle, je me suis parfois endetté mais les choses sont toujours rentrées dans l’ordre. »

Il arrive que certains livres, dont la plupart sont acquis par des particuliers, prennent une valeur considérable sur le marché de l’art. Un exemplaire d’Empreintes de Catherine Zittoun et Zao Wou-Ki paru en 2003 et enrichi de deux encres de Chine du peintre, a ainsi été adjugé à 15 000 euros en 2007 lors d’une vente aux enchères au profit de la fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France. Il faisait l’objet d’une souscription à 400 euros au moment de son édition.

« Quand j’ai commencé à faire des livres, se souvient Dumerchez, j’avais du mal à m’en séparer, je préférais les garder comme un collectionneur. Puis mon grand ami Roland Topor m’a aidé à comprendre que vendre était la condition pour pouvoir continuer. Garder est absurde, il faut au contraire que les choses se diffusent, qu’elles aient leur propre vie. » Malgré le prix et la rareté de certains titres, il se défend d’avoir une approche élitiste. « Lors des souscriptions, on me paie parfois en plusieurs années avec de petites sommes. Mes livres sont par ailleurs visibles dans des expositions et à la BnF où ils seront peu à peu numérisés et accessibles à un public plus large. »

Croire à ce que l’on fait
Le « poète de l’édition », selon l’expression de Fernando Arrabal, se considère comme un élément déclencheur dans la relation entre auteurs et artistes. Il confesse le regret d’avoir dû renoncer à des projets avec Hugo Pratt, Francis Bacon ou Romain Gary, mais ce qui l’anime avant tout, c’est la création au présent et les projets en cours.

Dernièrement, il a édité deux ouvrages autour d’Arthur Rimbaud. Un remarquable livre d’artiste d’abord : Rimbaud selon Harar, par l’écrivain Alain Sancerni et le plasticien Joël Leick. L’édition courante du texte est publiée dans la collection « Double Hache ». En parallèle, il coédite Passages avec Shama Books et le Centre français des études éthiopiennes. Il s’agit de la première traduction bilingue français/ahmarique des textes phares du poète. À Harar, où il vécut plusieurs années vers la fin de sa courte vie, ayant rompu avec la poésie, on connaît seulement Rimbaud comme un explorateur, un caravanier polyglotte qui fréquentait les princes. Son œuvre de poète y sera enfin à la portée de tous.

Plus de trente ans après ses débuts, Bernard Dumerchez confirme que l’important est de durer et de croire à ce que l’on fait. Sa pro- pension à douter ne l’a pas empêché d’avancer et de développer un catalogue ambitieux sans jamais rechercher les honneurs. Au sujet des évolutions de notre société, il est plutôt confiant : « Le rôle d’un artiste, c’est celui qu’on veut bien lui attribuer. Ce qui compte, ce n’est pas l’artiste mais ce qu’il fait. C’est l’œuvre d’art qui te permet quasiment de vivre, de respirer, de penser. Et sans faire preuve d’un optimisme béat, on peut estimer que malgré les difficultés, la culture arrive toujours à se frayer un chemin. »

Alexandra Oury

Éditions Dumerchez
1, rue georges stephenson 60 100 Creil
bernard.dumerchez@sfr.fr

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