HISTOIRE

Petite histoire Par | 07H40 | 20 mai 2015

6 avril 1580 : et la terre trembla dans le Nord – Pas-de-Calais

Des milliers de morts. La terre a tremblé au Népal il y a quelques semaines. Impensable sur nos terres. Car le Nord – Pas-de-Calais n’est pas en zone sismique ? Pas exactement. Le 6 avril 1580, un séisme a ébranlé à la fois l’Angleterre, la Belgique et la France. Même si nos chers voisins anglais l’appellent “le séisme de Londres”, la zone d’épicentre se trouvait bel et bien entre Calais et Douvres, à la rencontre de la Manche et de la mer du Nord. Un peu d’histoire.

carte-sismique

“Carte des effets sismiques du séisme du détroit de Calais du 6 avril 1580 d’après les données SisFrance”. © BRGM SisFrance.

Il est un peu plus de 16h, ce mercredi 6 avril 1580. En Angleterre, en Belgique et en France, les animaux sont pris panique, les lapins sortent de leurs terriers affolés, les cours d’eau se retrouvent déviés de leurs trajectoires. Vers 18h, dans les bourgs, les maisons se fissurent, les cheminées sont ébranlées, des édifices s’effondrent. Les tremblements durent environ six à sept minutes. Suffisamment pour marquer les esprits, car quatre cents ans plus tard, il existe encore une bonne documentation sur ce jour-là, notamment grâce aux récits de personnalités littéraires comme Pierre de l’Estoile dans ses “Mémoires-Journaux”. “Ce mercredi 6 avril 1580, advint un tremblement de terre espouvantable à Paris, Chasteau-Thierri, Calais Boulogne et plusieurs autres villes de France.” La France, de la Picardie à la Champagne en passant par la Normandie, n’est pas le seul pays touché : la Belgique (Liège, Bruxelles, Anvers, Bruges) et la Grande-Bretagne (Norfolk, Essex, Kent, Sussex, Surrey) recensent également les dégâts.

A Lille, “tomba l’aiguille du petit clocher de Notre-Dame-de-Lorette”

Aujourd’hui, c’est notamment grâce à l’un des articles les plus complets écrits sur le sujet, celui de Melville et. al Historical seismicity of the Strait of Dover Pas-de-Calais, 1996, que l’on peut se replonger dans le séisme.  Près de 104 témoignages ont été validés et représentent les sources primaires qui ont permis de retracer l’histoire de ce séisme. Ainsi, selon les annotations de la bibliothèque de Courtrai en Belgique: à Lille, “tomba l’aiguille du petit clocher de la chapelle Nostre-Dame de Lorette” ; à Calais, le beffroi fut séparé en deux et la partie restée debout sauva la vie du guetteur et de sa femme ; à Boulogne-sur-mer “si solides qu’ils soient les édifices de la ville furent secoués comme feuille au vent”, dans les maisons “on vit les tables et les convives s’élever presqu’à la hauteur de deux pieds” ; à Rumégies “la terre trembla si fort que pots, poêles, plats, chaudrons tombèrent (…); plusieurs personnes furent ruées par terre”. Bien entendu, les dégâts les plus violents étaient concentrés à Douvres, la zone d’épicentre où une partie des falaises et des murs du château se sont effondrés dans la mer. Après le choc principal, des répliques ont été ressenties le soir même entre 21h et 23h et pendant la journée du lendemain.

Qu’ont pensé les populations de ce “grand et espouvantable tremblement de terre ?”, comme le qualifie le registre aux mémoires de Douai. L’explication évidente pour l’époque était bien entendu le châtiment divin. Sachant qu’en plus, le séisme a eu lieu pendant la semaine sainte… D’après les témoignages recueillis, des processions ont été organisées quelques jours après les secousses pour “implorer la miséricorde de Dieu”. A Amiens, une procession générale a eu lieu le 15 avril 1580, une autre à Beauvais “afin qu’il pleust a Dieu de destourner sa colère de son peuple”. Cette pratique durera jusqu’au XVIIIe siècle.

Que dit la science ?

Ce séisme est-il vraiment notable dans la région ? “Le séisme de 1580 fait partie des séismes historiques les mieux connus. Au vu des dégâts, sa magnitude est estimée à 6 au moins”, indique Francis Meilliez, professeur de géologie à l’université de Lille 1 et président de la Société Géologique du Nord.

Le déplacement sur la faille s’atténue au fur et à mesure qu’on s’éloigne de l’hypocentre, ajoute-t-il. Le choc n’a pas été ressenti de la même manière et la violence était concentrée sur les régions situées près de la Manche, la zone d’épicentre”. Melville rejoint cette idée et explique dans son article que la durée du tremblement de terre n’était pas la même selon les régions françaises, belges ou anglaises. A titre d’illustration, à Dunkerque le séisme était estimé à “trois Notre Père“, tandis qu’à Valenciennes et à Beauvais il aurait duré “la moitié d’un quart d’heure“.

Les dégâts causés sont les traces qui permettent de confirmer l’importance d’un tel événement dans le patrimoine architectural. Pour une région qui a une sismicité plutôt faible, comme celle du Nord, la violence des dégâts a certainement marquée les esprits pour que l’histoire de ce séisme ait traversé toutes ces années. Thierry Camelbeeck, chercheur à l’Observatoire royale de Belgique : “une magnitude de V ou de VI minimum est déjà très importante pour des régions à faible sismicité comme le Nord. Les dégâts affectent le paysage et les populations”. D’après l’article de Melville, à Douai l’intensité était estimée à VI et les pierres des cheminées tombaient dans plusieurs maisons; à Béthune, la plupart des murs de la ville se sont effondrés; à Saint-Amand-les-Eaux plusieurs ustensiles de cuisine tombèrent et les gens furent jetés au sol. A Abbeville, l’intensité était entre IV et V, le choc n’a presque pas été ressenti par les populations. C’est à Calais que l’on a recensé des pertes humaines, des personnes tuées par l’écroulement des cheminées.  Avec les siècles d’écart, il est difficile de donner un chiffre exact.

Et demain ?

Le séisme de 1580 n’est évidemment pas le seul à avoir marqué la région nordiste . Il fait partie d’une série de trois séismes, récurrents de 200 ans environ  (1382 – 1580 – 1784) avec l’épicentre localisé dans la Manche. Le dernier aurait dû frapper autour de 1980. “Il aurait donc près de 35 ans de retard”, indique Francis Meilliez. D’autres séismes, dont l’épicentre se trouvait en Belgique cette fois, ont également ébranlé le Nord, comme ceux qui ont touché Arras le 2 septembre 1896 et le Nord le 11 juin 1938. Certaines zones comme le sud de la Manche, Mons et Maubeuge sont actives et restent sous surveillance.

Un peu plus de DailyNord ?

3 Commentaires

  1. Ce qui est intéressant, c’est que ce séisme a entraîné un raz-de-marée (en français de 2015 on dit “tsunami”) qui a submergé les côtes françaises entre Calais et Dunkerque. Pile là où maintenant nous avons l’une des plus grandes centrales nucléaires d’Europe. Ceci posé, Wikipedia nous dit (http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_de_1580_dans_le_Pas_de_Calais) que la chose a été étudiée pour la construction de ladite centrale et pour celle du tunnel. Donc tout va bien.

  2. “1580…dans le Nord Pas de Calais”… bah, mieux vaut lire ça que d’être aveugle…

  3. Je crois que l’histoire se répète…

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