Le journal d’une femme de chambre

J’ai toujours bien aimé Octave Mirbeau. Le style et les histoires qu’il raconte. Le mélange heureux d’un français on ne peut plus XIX ème siècle et de ses personnages qui préfigurent si bien notre société dite moderne à l’aube du vingtième siècle. Des peintures de moeurs qui sont aussi des revendications qu’on n’ose qualifier de politique pour ne pas faire tendance et qui en fait ne l’est pas tant que çà. Une revendication satirique, alors. L’adaptation à l’écran de son Journal d’une femme de chambre ne pouvait que susciter ma curiosité (Benoit Jacquot, après Renoir et Bunuel). Léa Seydoux trousse une soubrette – on me pardonnera cette fantaisie – que l’on peut considérer comme presque le prolongement d’une Olympe de Gouges, l’héroïne des féministes, un siècle auparavant. Voire d’une Louise Michel. Mais Célestine vire au crime. Elle part avec Joseph (Vincent Lindon), le jardinier qui en a aussi marre qu’elle de cette société coincée entre le progrès technique déifié pour faire diversion et des réflexes ancrés dans le fond des âges qui valident la méchanceté et la mesquinerie, et qui rêve de se faire proxénète. Un bon sauvage qui encaisse sans broncher mais qui n’en pense pas moins. Il est antisémite, le bougre. Mais fascine la jeune femme. Une attirance plus forte que tout et surtout que la morale. Célestine n’a rien contre les cathos, ni contre les juifs. Elle va à la messe même si elle sait qu’elle devra satisfaire le machisme de l’époque et s’allonger ensuite malgré elle. Pour les apprenties-bonnes bretonnes comme elle, la Belle Epoque c’était  faire la domestique ou le boxon. Le service de Madame Lanlaire, la Folcoche de province qui la martyrise mais ne la fait pas plier ou le placement dans la Maison Tellier chère à Maupassant, un destin qu’aurait pu embrasser une Célestine encline aux éclairs de la chair et intéressée mais d’abord amoureuse passionnée.

Contemporain de Mirbeau, l’anarchiste Georges Darien avait écrit Le Voleur, formidable manifeste contre la bêtise et l’injustice de l’époque – on relira son Biribi, implacable charge contre les bagnes militaires où l’on faisait mourir à petit feu les insoumis, dans la veine d’un Albert Londres et ses enquêtes. Le parallèle est évident. Entre Georges Randall, le héros de Darien et Célestine, c’est la même trajectoire de deux âmes blessées qui choisissent et ne se résignent pas. Qui s’engagent sur la voie du crime – le cambriolage de la maîtresse acariâtre pour Célestine, le vol professionnel pour Georges – parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. De grands mélancoliques, sûrement. Des insatisfaits, certainement. Des misfits frappés d’un signe indien qui ressemble au “pas de chance” des grands-mères. Aujourd’hui, on dirait des anti-héros. Mais des anti-héros qui ne veulent rien changer, ne revendiquent rien, n’ont rien de social, ne portent aucun message, ne diffusent aucun modèle. Leurs défauts et leurs cassures sont leurs raisons de vivre et d’espérer autre chose. L’antisémitisme du jardinier est viscéral. Il n’arrive pas à l’expliquer, c’est une haine d’instinct comme on dit la foi du charbonnier. En fait, il aime l’ordre et veut devenir son propre patron. Il est aux antipodes des éructations et de la scène politique du temps, il fréquente les meneurs anti-dreyfusards mais ce n’est qu’un pis-aller. Les spécialistes diraient un antisémitisme psychologique, c’est-à-dire faute de mieux, presque de substitution. Et il abat ses propres chiens pour maquiller un vol, sans hésiter. Ce n’était donc pas un rustre, il sait calculer. Célestine est orgueilleuse, en souffre. Parfois cynique et en jouit. Elle paraît sympathique au milieu de ces âmes si grises et ces coeurs si secs mais on la devine capable du pire. Là, on s’éloigne de la politique habituelle, du féminisme et du reste. Mirbeau comme l’antique. Le drame confine à la tragédie. Il n’y a pas de message ou de vision messianique comme le prétendront les révolutionnaires en Calvin Klein cent ans plus tard – oui, prétendront, c’est le mot. Un simple constat. Une simple décision. Puis l’action. Simplement. “D’être domestique, on a ça dans le sang…“, se récrimine Célestine presque trop heureuse de se découvrir comme elle veut devenir. Mais comment s’en sortir pour ces Bonnie & Clyde à la française avant l’heure qui ne cherchent pas le regard des autres, ces rebelles sans cause et sans corn-flakes ?

Le ” Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens“, de Mirbeau trouve un étrange écho avec le ” Nous sommes la face interdite et honteuse des bourgeois“, de l’abbé La Margelle, le mentor de Randall le Voleur*. Là où le personnage de Darien fonce sans ralentir vers une solitude inéluctable, Célestine part en croisade. La sienne. Et pour elle, sans public et sans fard, sans croix et sans gloire. Comme chez Mirbeau, les personnages de Darien sont de fieffés individualistes, écoeurés et sans idéal, bourgeois défroqués comme Randall, demi-mondaines blasées ou prêtres renégâts, car ils savent qu’ils ne sont et ne seront ni des justiciers ni des meneurs de foules, et peu leur chaud. Avant de bouter le feu aux quatre coins du Vieux-Continent, Saint-Just avait dit que le bonheur était une idée neuve en Europe. Cent ans plus tard, c’est l’esclavage domestique – le mariage d’intérêt, la chambrière corvéable sans merci ou le bordel à fils de famille – que trouvent les jeunes filles mal nées et les jeunes hommes sans le sou ont le choix entre l’absinthe et la mort au champ d’honneur.

Alors, pourquoi pas eux ? Mirbeau y va à la dynamite avec la bonne société si hypocrite, où la bigoterie de tous les jours couche avec les sales petits secrets du quotidien, où la propriété justifie plus que des inégalités, des inélégances – c’est le côté révolutionnaire de Mirbeau et Darien, la révolution de 89 a échoué, place à la révolte des personnes. Aux personnes révoltées. Peut-être les spécialistes discerneront-ils quelques surgeons barrésiens que l’auteur des Déracinés et l’apologiste du culte du Moi a bouturé dans la littérature française à la même époque. Mai 68 avait une morale, on dit le politiquement correct. Mirbeau l’athée, l’irrécupérable, le contraire d’un Sartre, s’en contrefiche comme de sa première communion et la philosophie l’ennuie. Et Célestine préfère son Joseph qui veut “éventrer les juifs“. Même si la vieille Lanlaire retrouve petit à petit visage humain, Célestine ne veut pas passer sa vie à faire briller une argenterie qui ne lui appartiendra jamais. Un maître lui conviendrait-il ? Que non, pas question de vieillir avant l’âge au milieu des meubles d’un autre. Entre la servitude de classe et l’asservissement par l’apprivoisement, elle choisit de ne pas choisir. Elle ne sera pas dressée. Rien à voir avec une quelconque idéologie. Quand bien même elle soupçonne le Joseph d’un meurtre atroce, sublime ambiguïté fondatrice, elle choisit l’aventure individuelle comme pour chercher un nouveau monde avec ce “bon sauvage”. Il ne peut y avoir de grâce pour ces deux-là. “L’idée de la mort, la présence de la mort aux lits de luxure, est une terrible, une mystérieuse excitation à la volupté”, écrit Mirbeau pour signifier la psyché de son personnage, qui mariera la petite mort et la grande avec un jeune rentier tuberculeux expirant dans les bras de la belle. Et fait dire à la jeune femme, “un beau crime m’empoigne comme un beau mâle…“. Et Freud qui théorisait alors son Eros et son Thanatos. C’est le pari de Célestine. L’amour est plus fort que tout. Son émancipation a le goût du crime. Le bonheur, ce n’est pas que pour les anges. Avec Mirbeau, rien n’est tout blanc ou tout noir**.

* Autre film, celui de Louis Malle, adaptation du Voleur de Darien avec Jean-Paul Belmondo et Julien Guiomar. Ce dernier joue cet abbé mystérieux comme la foi : “Et vous l’abbé, qu’est-ce que vous en faites de votre argent”, demande Randall le faussaire qui achève de dépouiller un vieux grigou avec un faux testament, …”Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas…” 

** Sur l’antisémitisme présumé de Mirbeau qui a dirigé quelque temps une feuille antisémite vers 1885, on relèvera son mea culpa probablement sincère et d’ailleurs insolite pour un mécréant comme lui, avant de prendre la défense de Dreyfus. A nous d’en faire le pari. Comme s’il était lui-même le personnage d’un de ses romans.

 

1 Commentaire

  1. Voilà une chronique littéraire toute nouvelle et bien plaisante qui nous remet en memoire les suffureux romanciers de la fin du 19e dont on trouvait les ouvrages sous le comptoir des bouquinistes d’occase de Lille, une profession qui a disparu. Internet est passé par là.

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