PARCOURS-PORTRAIT

Réflexions Par | 00H56 | 07 avril 2015

La très longue marche de Jean-René Lecerf

Jean-René Lecerf, l’éternel challenger, est donc devenu jeudi le président du premier département de France en terme de population. Le voici hissé sur le pavois, voilà l’occasion de lui dresser le portrait.

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Jean-René Lecerf, ici en réunion publique cet hiver, chercherait-il à qualifier les finances du Département du Nord avec ce geste ? Photo : DailyNord.

Jean-René Lecerf, c’est la victoire de la patience. Depuis le mitan des années quatre-vingts, il crapahute et guerroie. Cet entêté contraint et raisonné n’a visiblement pas eu tort de s’obstiner ! En accédant au trône départemental du Nord la semaine dernière, grâce à une union impeccable de la droite modérée et à la faveur d’un contexte national porteur, ce juriste valenciennois entre dans l’histoire. Lui qui voudrait comme le chante Ferrat, “mourir debout dans un champ au soleil“, est désormais condamné à vivre sous les feux de la rampe.

Son itinéraire, à bien l’examiner, ressemble à celui d’un notable paisible, sans trop d’aspérités sinon un incorrigible optimisme – il lui en a fallu… Un goût prononcé pour les plats canaille bien de chez nous – il confesse le péché de gourmandise – et la marche en forêt ne font pas un monstre d’excentricité, d’ailleurs Bonaparte – on l’aurait deviné – reste son personnage historique préféré et son livre de chevet, “Ceux de 14″, de Maurice Genevoix, “cela relativise nos problèmes”. Côté fiction, il a adoré Ben-Hur. Il sera conseiller général dit de base, il se fait remarquer par ses capaçités techniques, premier vice-président à 40 ans d’une majorité surprise, il trépigne de succéder à un Jacques Donnay qui lui ferme la porte. Songez donc ! Ils étaient à égalité quand son camp dût choisir qui s’emparerait du sceptre de l’institution en 1992. Le plus âgé, certainement, et ce n’était pas lui. Les deux hommes se mirent d’accord, paraît-il, sur un partage à mi-mandat, Lecerf succédant à Donnay. Mais Lille était en jeu. Donnay voulait se présenter contre Mauroy en 1995. Pour faire la meilleure figure contre un ex-locataire de Matignon, Monsieur Jacques se devait d’arborer des galons de patron de conseil général et ne pas apparaître comme un opportuniste cupide de mandats. Une poignée de main ne suffit pas pour faire un accord, Donnay prolongea son bail jusqu’à son terme et Lecerf ravala ses ambitions.

Vingt ans après, le camouflet est-il oublié ? En tout cas, l’ancien président du conseil général assista – courtoisie républicaine – à l’intronisation de son successeur…C’est la biologie qui sauva un Jean-René Lecerf impatient d’exercer ses dons repérés à la fac de droit quand, jeune assistant travailleur et exigeant, il inaugurait une carrière de prof de fac. La disparition soudaine en 1994 du cacique RPR Serges Charles, dont il était le bras droit, un autodidacte ceinture noire de judo devenu dessinateur industriel puis directeur dans l’agro-alimentaire, son exact opposé, lui ouvre les portes de Marcq-en-Baroeul, réputée ville bourgeoise de la métropole – mais aussi ancienne cité textile, et qui servira de pépinière à cet autre jeune loup d’Alex Türk ou à l’actuel député-maire Bernard Gérard. Il sera facilement réélu l’année suivante.

Gaulliste sincère

L’autre Charles – De Gaulle – inspire son engagement. Bonne pioche, si l’on considère qu’aujourd’hui, on se bouscule au portillon du Général pour aller picorer valeurs et références. Gaulliste sincère, il partage le sentiment d’une certaine idée de la France, dans le monde et en Europe, sans pour autant aller camper franchement chez les souverainistes. Ce qui ne l’empêche pas de tenter de se frayer une place en position éligible aux européennes de 1999. Las ! Le beau mandat national qui semblait lui être promis échoit à une certaine Tokia Saïfi, qui deviendra secrétaire d’état, mieux en cour à Paris et appuyée par Alain Madelin qui fait cause commune avec un certain Nicolas Sarkozy dans une équipée désastreuse pour le futur président de la république. Pour autant, il ne sera jamais un chiraquien fanatique. ” Je me souviens que Chirac était venu nous annoncer sa candidature. Comme si cela allait de soi. Cela a jeté un froid” (Nord Eclair -16 mai 2007). Lui était balladurien, comme beaucoup, forcément, il a été refroidi. Autre observation, un jour à l’Elysée, le président Chirac reçoit des parlementaires : “Il nous a demandé quelle était la réforme qu’il fallait faire en priorité. J’ai dit : l’abolition des 35 heures. “Jamais”, a-t-il lancé. Je suis sorti de là en me disant qu’on était mal engagés… » (N.E, ibid.). Alors, c’est qui le grand homme de JRL ? Il répond volontiers qu’il ne croit pas à l’homme providentiel. Heureusement, il époussète un tant soi peu son pedigree politique de gaulliste à géométrie variable en votant Bruno le Maire en décembre dernier pour l’élection du grand manitou de l’UMP. Donc contre Sarkozy.

Lille 2008 : la possibilité d’une liste commando

En 2008, il essaie l’idée d’une liste-commando aux municipales de Lille avec une Valérie Létard, un Henri Segard et lui-même. Sans dire qui serait tête de liste mais on devine. Le projet fait pschiiit avant même d’avoir fait des bulles. Puis pousse un Marc-Philippe Daubresse, le vélléitaire maire de Lambersart, à plonger dans le bourbier lillois. Il s’est rapproché de l’ancien ministre du logement de Raffarin lors d’une élection partisane à la baïonnette qui a porté le lambersartois à la tête de l’UMP-Nord et relégué un Thierry Lazaro dont il partage pas mal de convictions, dans la minorité. Daubresse cale. Du coup, c’est lui qui s’y colle l’année dernière. Après tout, il a été un sénateur remarqué et ses listes concoctées pour le Palais du Luxembourg ont toujours enregistré un bon score. En 2001, avec les centristes Létard, Segard et Daubresse. En 2011, même si les instances de l’UMP n’avaient pas officiellement adoubé l’attelage, il confirme. Mais la planète Sénat est ainsi, entre petits arrangements et fortes personnalités. Etre premier de cordée garantit presque un fauteuil dans la haute assemblée. Contre Martine Aubry, qu’il accuse de “mettre Lille sous influence socialiste“, il fait figure honorable et recolle une droite lilloise éreintée par les démissions et les dissidences. Il montre de vraies qualités de tueur en évinçant – par un SMS ! vive les nouvelles technologies – ce vieux briscard de Christian Decocq, challenger malheureux en 2001 et qui aurait bien voulu jouer les sages au conseil municipal.

Au sénat, JRL brille. Même son collègue Robert Badinter loue ses qualités de défricheur de lois et de concocteur de normes. En particulier dans les domaines de la justice et de l’administration pénitentiaire. L’auguste figure du socialisme mitterrandien l’aurait même, dit-on, recommandé pour s’asseoir dans le fauteuil de Cambacérès qu’il occupât lui-même. Mais quand le sénateur nordiste prit récemment la défense de la réforme-brûlot de Christiane Taubira, il agaça sa famille dressée contre la “videuse de prisons” comme l’exorciste face au démon. Fichtre ! se ranger aux côtés de l’îcone de la gauche laxiste apparut comme un blasphème. Il répliqua par un tonitruant  “procès en sorcellerie” et vanta les mérites d’un texte équilibré. Du caractère.

Lecerf, c’est un gaulliste qui penche vers le centre. Atypique. Jean-Louis Borloo a même entrepris ce valenciennois si bien sous tous rapports de faire équipe avec lui. Gaulliste opportuniste, ricanent ses détracteurs et il en a, non contents de stigmatiser ses origines patriciennes à Marcq-en-Baroeul. Mais un gaulliste qui peut prendre langue avec tout le monde, ce qui ne va pas de soi. Preuve en est ces tandems UMP-UDI si bien ficelés pour trouver une majorité indiscutable aux départementales qui viennent de s’achever. Il y a quelques années, une sale polémique l’opposa l’espace d’une joute oratoire à Christian Vanneste, le jusqu’auboutiste anti-gay de Tourcoing qui lui a reproché d’être issu de la “droite des beaux quartiers” en opposition à la sienne prétendue populaire et…droite. L’altercation s’embourba jusque dans le marigot de propos aigre-doux à base de références à l’Allemagne des années trente… Le point Godwin de la politique politicienne.

Le grand équilibre si fragile de la droite

Nul doute que si son mandat s’enlise, il lui sera reproché cette droite embourgeoisée qui couche avec les patrons…Ainsi ce premier débat sur France 3 Nord-Pas de Calais où, élu tout frais de deux jours numéro un du Nord, il affrontait ses contradicteurs du Front de Gauche et du PS, qui, à en juger par les arguments re-déployés, n’ont pas l’intention de se laisser hypnotiser par un président patelin et séducteur à la fois qui userait de tous les artifices pour apparaître rassembleur et jure ses grands dieux ne pas se laisser griser par les ors et les apparats de sa fonction. Car JRL ne veut pas cliver sa jeune assemblée ni exciter son opposition si minoritaire soit-elle. C’est son ni-ni à lui. Ni gauche soudée, ni droite désunie. Comme une grande primaire au centre de l’échiquier politique entre la gauche cool et la droite modérée. Front régional contre Front national comme il l’avait théorisé fin 2014 au grand dam des Darmanin et autres croisés d’une ligne dure. Les régionales arrivent à grands pas et il s’agira pour l’emporter de réunir toutes les bonnes volontés pour faire échec au Front national. Une victoire de Marine Le Pen aux régionales éteindrait la sienne au département et puis comment travailler avec un FN dominant sur les cinq départements et qui dirigerait une région-pivot de tous les grands investissements publics ? Sa feuille de route s’étoffe de jour en jour. Un vrai parcours du combattant. Non seulement il lui incombe de gérer une collectivité géante et lui imposer des économies qui ne doivent rester dans le registre symbolique mais il doit inventer des marges de manoeuvre…introuvables. Le doute plane déjà sur l’engagement du département pour le canal Seine-Nord – 200 millions d’euros. Et puis la politique lui collera au parapheur. Ne pas vexer les centristes, apprivoiser son opposition, mettre tout ce petit monde en réserve pour un second tour des régionales qui s’annonce atomique, placer Xavier Bertrand devant le fait accompli d’une droite unie, détourner le regard d’un Sarkozy qui a fait de son “ni PS, ni FN” un étendard de campagne présidentielle, …Sera-ce son bâton de maréchal ?

1 Commentaire

  1. “pas un monstre d’excentricité, d’ailleurs Bonaparte – on l’aurait deviné – reste son personnage historique préféré”

    Moi je trouve ça très excentrique – et très con – d’admirer le petit Corse fou.

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