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Darmanin/Taubira, Les deux visages de notre république

Petit théâtre de Martine Aubry | Région Par | 05 mars 2015

Reprenons. Le 3 mars au matin, Gérald Darmanin livre sur LCI sa vision de la garde des Sceaux. « … »Si vous pensez que Madame Taubira n’est pas un tract ambulant pour le FN mis en avant par François Hollande, c’est que vous n’avez pas compris le cynisme des socialistes […] La politique pénale menée par Mme Taubira c’est tout ce qui fait monter le FN« . Il récidive dans un tweet quelques minutes plus tard mais nuancé cette fois. « Madame Taubira, par sa politique pénale laxiste, fait monter le FN« . Envolé, le tract. Il stigmatise alors un acte de ministre, donc l’Etat, et plus une personne. On s’éloigne de l’attaque ad feminem. Mais le coup est parti et la machine s’emballe. Il était évident – et Monsieur Darmanin le savait – que le Moloch médiatique n’allait retenir que le  » …Taubira…tract ambulant pour le FN« . Le tollé est, ma foi, assez bruyant et les répliques de Manuel Valls et Christiane Taubira assez violentes – « …paroles, qui sont des insultes, qui sont surtout des déchets même de la pensée humaine« , dira Christiane Taubira dans la cour de l’Elysée et qui, pour le coup ne fait pas dans la dentelle et réplique du tac au tac en visant délibérément la personne. A la tête. Christiane Taubira n’est pas non plus la dernière à surjouer le rôle qui lui a été assigné, aimanter le ressentiment et baliser la frontière entre la gauche et la droite. Et Monsieur Darmanin en prend pour son grade de secrétaire général adjoint de l’UMP. Réponse de la bergère au berger. Bronca médiatique de la part de l’UMP, gauche et droite s’affrontent, le clivage est net, les arguments sont agressifs. Scènes d’ébullition parlementaire et cathodique. Nous sommes en période électorale, le premier tour des départementales est dans quelques semaines et les enjeux sont importants. Les deux camps affûtent leurs armes. Presque une alliance objective, comme on disait avant.

Mais à quoi pensait donc le député-maire de Tourcoing quand il a ainsi stigmatisé la ministre intuitu personae ? Pensait-il à la politique pénale laxiste, objet du courroux de la droite, vieux débat jamais définitivement tranché, entre les tenants de la répression et ceux de la réinsertion ? C’est ce qu’il précisera dans ses tweets, comme pour se prémunir et en invoquant la liberté d’expression ce qui nous renvoie à la tragédie Charlie de janvier dernier. Ben oui, mais en désignant dans sa première expression – sur les ondes et à la télé – et d’entrée de jeu, la personne même de Christiane Taubira, il ouvre la boîte de Pandore. Il ne pouvait pas ignorer les attaques quasi-permanentes dont est la cible la garde des sceaux, surtout depuis sa nomination et il est inutile de rappeler qu’elle est l’artisan de la loi dite du mariage pour tous, chiffon rose pour une grande majorité de la droite. Pendant la Manif pour tous, sur les réseaux sociaux, dans les communications de certains candidats du FN, dans la presse d’extrême-droite, les comparaisons simiesques ont fleuri sur terreau de haine et de racisme. Sur la tactique devenue stratégie du PS puis de la gauche inaugurée par François Mitterrand aux législatives de 1986 pour aiguillonner le vote FN, on a tout dit et le fait est admis au moins dans ses grandes lignes – la gauche, menacée par le FN depuis avril 2002, a horreur qu’on lui rappelle ce péché. Précisons que la sortie de Darmanin est une explication de texte à l’assertion sarkozienne de FN/PS d’ il y a quelques jours. En associant la personne Taubira et le FN, on rallume les vieilles lunes qui tracent la limite entre les deux camps irréconciliables. En ouvrant le feu une nouvelle fois sur celle qui symbolise les valeurs affichées par la gauche, il re-pose les questions de l’immigration, la nationalité, l’insécurité, l’identité et l’assimilation. Questions ô combien cruciales qu’il serait dangereux d’éluder et que notre pays a encore peur d’aborder. Dommage de le faire ainsi. Mais la méthode est quelque peu surprenante sinon trouble. Maladresse ? Hum…

Pourquoi lui ? Car il est évident que l’opération – période électorale, on vous dit – est préméditée, d’ailleurs le camp de la droite fait bloc derrière le jeune impudent à de rares exceptions près – ainsi NKM, vice-présidente de l’UMP. Un petit-fils de harki qui se gausse d’une guyanaise qui lui réplique sans ménagement. Drôle de duel. Ce sont deux trajectoires françaises – parmi d’autres – et par ailleurs méritantes et probantes, mais qui s’affrontent dans l’arène de notre république sur fond de clivage gauche-droite. Darmanin, chantre de l’assimilation* réussie qui se veut exemplaire, le petit livre bleu de Philippe Séguin à la main. Taubira, étendard du multiculturalisme voulu généreux, et ses deux lois qui porte son nom gravées dans un marbre chatoyant, la reconnaissance de la traite négrière et le mariage gay. De Gaulle et Fanon, on n’ose écrire versus. Mais osons simplifier. Après tout, le tréfonds de notre opinion française se nourrit de denrées simples, souvent crues – dans tous les sens du terme – voire prédigérées. Darmanin, glaive et bouclier à la fois. Qui a sa carrière devant lui et tient à durer. Qui sait, à l’instar de son camp, que le FN est prêt à fondre sur leurs électeurs avant de subjuguer les cadres et les élus d’un parti démembré. Qui a réussi, comme un titre de gloire, à réduire le FN dans sa ville de Tourcoing. Il faut voir la « darmaninade » comme un contre-feu du brasier Front national. Voici quelques semaines, j’avais écrit que Florian Philippot et Gérald Darmanin prendraient langue, un jour. Le premier à la gauche du FN, le second à la droite de la droite. Même profil, même génération, même berceau régional, le Nord. Car après le choc de 2015 – départementales et régionales -, qui fixera les rapports de forces entre l’UMP/UDI et le FN, il s’agira de préparer 2017. Sa présidentielle et ses législatives.

* On rapprochera la séquence Darmanin/Taubira de l’avis d’un Nicolas Sarkozy sur l’assimilation républicaine, il y a quelques jours. Et qui était passé un peu inaperçu. Ceci explique-t-il cela ? et on rappellera le débat raté du quinquennat Sarkozy sur l’identité nationale. Il fallait mieux nommer les choses pour bien commencer le débat. L’identité de la France, de notre pays, méritait bien mieux. Moi, j’avais relu Fernand Braudel pour me faire une idée.

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1 Commentaire

  1. Je ne vois pas où est le problème avec les mots de Gérald Darmanin

    En premier, le PS emploie souvent ce type d’observation lui aussi contre ses adversaires

    Nous parlons aussi du PS, un parti politique « contre le racisme et l’antisémite » mais pour la stigmatisation des électeurs et des candidats du PREMIER parti actuel dans les sondages.

    Donc, pas de leçons de moralité du PS svp

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