DÉPARTEMENTALES

Petite histoire Par | 09H20 | 09 février 2015

Portraits de présidents : Bernard Derosier le si bien nommé

Les Départementales approchent… et si nous nous intéressions aux anciens grands noms des ex-conseils généraux ? Certains ont fait parler d’eux et n’étaient pas que des notables. Premier invité : Bernard Derosier. Portrait.

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Bernard Derosier, au moment de quitter la présidence du Conseil général du Nord, en 2011. Capture d’écran Grand Lille TV.

Bernard Derosier a fait beaucoup d’efforts pour sortir de l’ombre de Pierre Mauroy. Sans y parvenir tout-à-fait. Son premier initiateur en politique fut un certain Arthur Cornette*, que les vieux socialistes hellemmois gardent encore dans un coin de leur mémoire, un maire à l’ancienne qui avait repéré le jeune instituteur né dans le Loiret et fils de mécano. Lui et le jeune Derosier, alors adjoint du maire auquel il succédera, avaient déposé dans l’escarcelle de Pierre Mauroy leur commune si populaire et si ouvrière d’Hellemmes. Nous étions en 1977. Et Lille s’agrandissait lentement, surtout en s’adjoignant des communes bien pourvues en électeurs de gauche. Mauroy, qui pressentait que les joutes futures ne seraient pas de tout repos et qu’il fallait déminer le terrain et empiler les sacs de sable, ne l’a jamais oublié. Locataire de Matignon presque sur le départ, il nomme dans la préfectorale le concurrent socialiste de Bernard Derosier pour régler sans vagues la dévolution du grand Albert Denvers au conseil général du Nord et qui atteignait des records de longévité. On ne peut rêver d’un meilleur accélérateur de carrière pour le jeune maire d’Hellemmes. Ainsi propulsé président d’un des plus importants départements français, le fier militant sent son destin pris en main. Dans le même temps, Pierre Mauroy achevait de modeler une autre de ses créatures, Michel Delebarre, qui à l’époque poursuivait une carrière remarquée de ministre. Et le patron du conseil général du Nord joua un rôle dans l’exfiltration de l’ancien bras droit du maire de Lille sur le littoral dunkerquois. A ce titre, on peut voir Bernard Derosier comme une sorte de Daniel Percheron du Nord, le lyrisme exalté en moins. Ces deux-là géreront ainsi des intérêts croisés.

Martine-la-méchante

Dès 1981, mirabilis annus dans la geste de la gauche, Mauroy confiera à ce socialiste si bien nommé la fédération Leo-Lagrange, l’école des cadres du PS. Aujourd’hui, nombres d’élus sont passés par le moule Derosier et portent son estampille. Ce qu’une Martine Aubry, parachutée de Paris avec Pierre Mauroy comme matelas amortisseur, a bien compris en s’installant à Lille. “Elle n’est pas de la famille”, grondait le tout-puissant président du conseil général, susceptible à ses heures. Mot terrible. De fait, la maire de Lille, qui a affirmé son emprise sur la planète socialiste lilloise et même de la métropole avant de prendre le PS au congrès de Reims, se ménagera les faveurs sinon les ralliements voire les allégeances d’un Gilles Pargneaux, d’un Frédéric Marchand ou encore d’un Patrick Kanner. Tous des bébés-Derosier. Tous des élus influents coulés dans le moule militant et auxquels il ne manque aucun signe de reconnaissance ou d’appartenance. Tous passés avec armes et bagages dans le camp aubryste. Parfois, le duel vire au bras-de-fer. Quand il manoeuvre en coulisses pour que l’appareil socialiste et surtout les grands élus dont il connait la moindre réaction écartent la maire de Lille de cette deuxième circonscription, la sienne qu’il occupe depuis 1978 avec la détermination d’un grognard sous la mitraille**. Même Pierre Mauroy s’était laissé émouvoir. ” Elle dit du mal de tout le monde…elle est méchante…“, sanglotait-il presque à cette réunion de chapeaux à plumes du PS à Paris*** en 2006. Des mots inspirés par Bernard D. ?

Six longues années dans l’opposition

Ce dernier ne s’est certainement pas étonné de la vindicte qui l’a frappé ensuite quand la dauphine se fit requin et oeuvra pour son éviction d’un nouveau mandat cantonal en 2011, tables de la loi anti cumul à la main. L’ancien député ne sera pas sénateur non plus, un itinéraire somme toute assez classique à gauche que de rompre des lances au palais du Luxembourg après avoir ferraillé au Palais-Bourbon. Il se défend d’avoir subi des pressions de la part de ce clan aubryste devenu camp à mesure que l’astre Mauroy déclinait et a, soutient-il, décidé en son âme et conscience. Hum…Quand on a participé à tant de nuit des longs coûteaux, on finit par se couper. Après tout le jeune septuagénaire en avait assez et sa besace politique est bien remplie, même s’il n’aurait pas refusé un job de ministre. Bigre, 38 ans au conseil général, sur un canton de Lille-est qui l’élisait parfois avec 100 % des voix ! dont 20 années passées au perchoir de l’institution qu’il connaissait mieux que personne et dont il maîtrisait les dossiers. Du-haut d’un tel promontoire, il déroulera une doctrine socialiste de la plus belle eau non sans fermeté dans les propos sinon une certaine autorité****. Lui dirait conviction. Il a ainsi souvent affiché une ligne laïque radicale, quasi anti-école catho primaire. “Il a toujours eu un problème avec l’entreprise”, remarque le sénateur UMP Jean-René Lecerf, qui pourrait bien subtiliser le sceptre départemental d’ici quelques semaines à cet autre rejeton de Didier Manier.

Car ce Derosier-là connait la défaite. En 1992, la gauche dans les choux, le PS au fond du trou et qui laissera échapper la région, il dégringole lui aussi de son piédestal et laisse son fauteuil présidentiel au RPR Jacques Donnay qui n’en demandait pas tant. Six années dans l’opposition. Une éternité pour un esprit habitué aux longues séquences apprises dans le sillage des grands initiateurs, Mauroy et Denvers. L’année suivante, il est un des rares socialistes du département à sauver sa terre législative pour une poignée de voix. En 1998, les choses reprennent leur cours au département et la parenthèse est refermée. Bernard Derosier, ardent défenseur de son institution, porte comme un titre de gloire le musée Matisse du Cateau-Cambrésis et clouera au pilori un certain Jean-Jacques Aillagon, le locataire de la rue-de-Valois dans un gouvernement Chirac et qui avait osé lui disputer quelques oeuvres du maître.

Papa Derosier sur la sellette

L’histoire du fiston jetera une ombre malencontreuse sur l’ancien président du conseil général du Nord qui avait acquis une aura si impressionnante et souvent justifiée. Faut-il y voir la dérive habituelle des grands élus devenus incapables de discerner les affaires publiques de celles privées. Un comble pour celui qui présida le conseil national de la fonction publique territoriale. Le détonant mélange des genres fit les délices de la presse (relire Nouveau coup de fiston chez les Derosier). Mais le recrutement et la promotion fulgurante d’un de ses fils juriste parmi les directeurs de l’institution qu’il présidait sera invalidée par la justice après saisine par le préfet de l’époque, un certain Daniel Canepa, proche de Nicolas Sarkozy. Papa s’enlisa encore plus profondément en s’exclamant sur le plateau de France 3 que son fiston aidait les bénéficiaires du RMI et autres arguments larmoyants. Dommage.

Deux épines Derosier

Un éléphant ça se trompe. Gros, cher et inutile. Un jour, il faudra écrire une thèse sur l’Eléphant de la Mémoire, l’inoubliable lubie d’un président de conseil général qui avait voulu, à sa façon, commémorer le bi-centenaire de la révolution française en 1989. Aux frais du sans-culotte. Un grand mastodonte de carton-pâte à roulettes que l’on a promené un temps d’école en école pour éduquer les bons enfants de la république aux vertus du minitel et autres gadgets câblés mitterrandiens. Gavroche en aurait pouffé de rire. Il a inspiré l’oeuvre de Victor Hugo – Les Misérables – qui l’a fait se réfugier dans le pachyderme du jardin des Plantes. Celui du conseil général du Nord aurait trouvé un cimetière mais on a oublié où…bon, en fait sur le bien nommé archéo-site de Douai.

La patte de l’éléphant. Le prof de fac Nabil-el-Haggar a affronté Bernard Derosier de plein fouet. C’était aux municipales d’Hellemmes en 2001 à la tête d’une liste étiquetée société civile et marquée à gauche Les Gens d’Hellemmes qui recueillera presque 19% et arrivera en seconde position. Il dénoncera le despotisme du maire qui le qualifiera de glo-glo…le mandat commençait sous les pires auspices. Et Gilles Pargneaux devint premier magistrat. Les mauvaises langues prétendent que Bernard ne voulait pas siéger dans un conseil municipal Lille-Hellemmes dominé par Martine fraîchement élue maire de la capitale des Flandres…

* Pour la petite histoire, Arthur Cornette avait demandé au jeune Pierre Mauroy de lui succéder à …Hellemmes.

** En 2001, l’atrabilaire Gérard Caudron monnaye sa mairie de Villeneuve d’Ascq à son premier adjoint Jean-Michel Stiévenard contre, avait-t-on dit, la promesse non-écrite d’une investiture l’année suivante sur la circonscription de Bernard Derosier qu’il affronta en solo. Ce dernier ne l’avait pas entendu de cette oreille et relèvera le pont-levis avec l’aide de…Pierre Mauroy et du camp socialiste rameuté pour l’occasion. Roulé dans la farine, la tête de Gérard roulera dans la sciure. Depuis le villeneuvois a magistralement reconquis son hôtel de ville et a quitté le PS.

*** Cette année-là, les relations entre Titine de fer et le vieux Pierre avaient viré à l’aigre sur fond de stade Grimonprez-Jooris à reconstruire ou à détruire et qui avait valu une belle défaite en conseil d’Etat. La maire de Lille mesura la résistance des caciques locaux qui s’estimaient dépositaires de la rose socialiste et qui firent le siège du patriarche pour lui arracher ce désaveu en forme de répudiation. Elle n’obtint pas de fief lillois aux législatives de 2007 et Monsieur Derosier, qui n’avait aucunement l’intention de lui céder les clés, conserva son bien. Alors que, en 2004, la maire de Lille avait accordé sa bénédiction au président Derosier sortant aux prises avec le sénateur et maire de Le Quesnoy Paul Raoult qui faisait valoir ses droits sur la place. Pas très urbain de la part d’un élu de la ville face à un élu des champs… Un déficit parlementaire”structurel” chez Martine Aubry qui pèsera lourd lorsque les portes de Matignon ou une investiture à la présidentielle se profilèrent à son horizon. Elle qui n’a jamais oeuvré à l’Assemblée nationale. En 1997, élue sur la 5 ème circonscription, elle entre au gouvernement. En 2012, les si amères règles de non-cumul qu’elle a fixées comme numéro un du PS s’appliqueront d’abord à elle-même. Et c’est la fidèle Audrey Linkenheld, qui aurait préféré devenir sénatrice, qui s’assied en 2012 dans le fauteuil de Bernard Derosier…

****En juin 1981, en compagnie de cet autre esprit fort de Pierre Joxe, il s’est éclipsé au moment où le doyen de l’Assemblée Nationale le RPR Marcel Dassault prenait la parole (VDN – 14 juin 2011). Mais non, pas sectaire…Dans le même article, il avoue sans ambages que 3 mandats sont nécessaires pour une – confortable – retraite à taux plein. Il sera même à deux reprises questeur de l’Assemblée nationale, un poste envié. Mais on aurait tort de trop fustiger celui qui fut un parlementaire assidu. Bon.

Un peu plus de DailyNord ?

3 Commentaires

  1. C”est de la speleologie politique à son meilleur. Avec passages delicats où il faut progresser comme un ver de terre dans la gadoue humide des profondeurs. Mais il y a une recompense à la fin de l’expedition : nous decouvrons “la grotte de Lascaux” socialiste où au lieu de rhinoceros laineux, nous admirons les “elephants” du PS bien troussés et campés sur les murs dont l’archicélèbre elephant de la memoire, summum du gâchis des fonds regionaux.

  2. il manque, il me semble l’anecdote suivante au portrait très réussi de B Derosier. Un jour lors d’un salon ou je ne sais plus quel événement au juste, il a refusé de serrer la main d’un patron (Bonduelle) ou de patrons. Simplement par pure idéologie. Pouvez vous me le confirmer ?
    Merci

  3. Moi, non. Mais peut-être certains lecteurs pourront-ils vous éclairer ?

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