SUITE ET FIN

Réflexions Par | 10H30 | 18 février 2015

Entretien avec B.Pompili et A.Linkenheld (2/2) : “Il faut arrêter de penser que nous sommes déconnectés”

Suite et fin de nos interviews croisées avec l’écologiste amiénoise, Barbara Pompili, et la socialiste lilloise, Audrey Linkenheld. Après la fusion des régions, nous avons souhaité les interroger sur la vie à l’Assemblée Nationale en tant que « jeunes » néo-députées.

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Barbara Pompili (à gauche), co-présidente du groupe EELV à l’Assemblée Nationale, en compagnie d’Audrey Linkenheld, députée socialiste du Nord. Photo : DailyNord.

DailyNord : Vous avez toutes les deux été élues pour la première fois en 2012. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans cette découverte de l’Assemblée Nationale ?

Barbara Pompili : Je n’ai pas découvert car j’étais attachée parlementaire. Etre député, c’est beaucoup plus qu’un boulot à plein temps : ça ne s’arrête jamais ! On peut s’interroger sur nos « conditions de travail ». Peut-on faire correctement notre travail de député quand on reçoit les textes en urgence, quand on n’a pas les moyens pour les amender correctement… On travaille trop dans la précipitation.

Audrey Linkenheld : Et ce n’est pas nouveau ! Je suis toujours surprise que mes collègues, députés avant moi, ne plaident pas davantage pour une réforme de notre méthode de travail. Même si je comprends que l’on ne puisse pas mettre ce sujet en priorité le lendemain de l’élection, car les Français attendent tant d’autres choses. Autre étonnement : on ne regarde pas assez comment la loi que nous faisons est appliquée. Il y a un côté noble à faire la loi. L’appliquer, on laisse ça à d’autres.

Barbara Pompili : D’où l’importance d’avoir un pied sur le terrain et un autre à l’Assemblée Nationale. Pour juger du bon effet des lois, il faut aller sur son territoire. En ayant toujours à l’esprit que la vision offerte par le territoire est aussi un prisme déformant.

Audrey Linkenheld : Personne ne fait appel à nous pour le « service après-vente ». Je trouve qu’il n’y a aucune collaboration entre l’Etat et ceux qui ont incarné le législatif. On ne m’a jamais associée à la manière dont allaient être appliquées les lois dont j’étais rapporteur. C’est dommage.

“Dans l’éducation ou la boucherie, j’en sais certainement plus que Michèle Delaunay”

DailyNord : Il y a quelques mois, suite à l’affaire Thévenoud (obligé de démissionner de son poste de Secrétaire d’Etat pour ne pas avoir payé ses impôts), l’ex-ministre Michèle Delaunay (déléguée aux Personnes âgées et à l’Autonomie) s’est fendue d’une sortie sur ces jeunes élus déconnectés de la réalité, car ils n’ont jamais travaillé autrement que comme collaborateur d’élus. C’est votre cas. Vous êtes vous sentis visées ?

Barbara Pompili : Ça m’a énormément agacée.  Tout le monde a une expérience. D’accord, dans le milieu hospitalier où elle a travaillé, Michèle Delaunay en sait certainement plus que moi. Mais dans l’éducation, la boucherie, j’en sais certainement plus. J’ai dû gérer plein de situations de gens en difficulté en tant que collaboratrice dans des permanences parlementaires. A titre personnel, je n’avais pas de place en crèche pour ma fille dernièrement, car je ne voulais pas profiter de passe-droit. Je me suis retrouvé en larmes ici à me demander si j’allais pouvoir réussir à continuer mon travail. Il faut arrêter de penser que nous sommes déconnectés : je prépare à manger à ma fille, je fais la lessive, etc.

Audrey Linkenheld : Je suis originaire d’un milieu modeste et je me sens bien moins déconnectée que Michèle Delaunay (en 2013, le patrimoine de la ministre était évalué à 5,4 millions d’euros, Ndlr). Mais ce ne sont pas les métiers qui font que l’on est déconnecté, c’est la manière d’être. Evidemment, avec nos salaires (7 100,15 € bruts, Ndlr) on peut se payer une femme de ménage, une nounou, etc. Après, soit vous payez tout ça et vous restez dans votre bulle, soit vous décidez que vous amenez vos enfants à l’école, que vous faites vos courses vous-même.

Barbara Pompili : Ce qui pose de vraies questions. Aujourd’hui, la politique est encore faite pour des gens qui n’ont pas de problèmes d’argent, ni d’obligations familiales trop lourdes. Si vous saviez le nombre de réunions qu’on nous met à 18h-19h, le seul moment où vous pouvez avoir un moment familial avec les enfants.

Audrey Linkenheld : La vie politique a été faite par et pour des hommes barbus. On fonctionne encore du temps de Jaurès. Vous avez quand même remarqué que le Conseil des Ministres est un mercredi, le jour a priori où les parents et enfants peuvent se retrouver ? Mais ça évolue parmi les trentenaires et quadragénaires. Ils tiennent le même discours que nous.

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Machiste ou non l’Assemblée Nationale ? Pour nos deux députées, les générations changent. Photo : DailyNord.

DailyNord : Justement, l’Assemblée Nationale est-elle machiste ?

Barbara Pompili : Il y a encore beaucoup de mecs qui veulent t’apprendre la vie !

Audrey Linkenheld : Je ne dirais pas machiste. Mais c’est vrai hier qu’en réunion, un élu m’a encore dit : « Ah, elle est compétente, elle… Petite fille, mais compétente ». Ça sort d’où ? J’ai 41 ans…

Barbara Pompili : Jacques Myard (député-maire des Yvelines, Ndlr)  m’avait fait le coup en séance. « Parlez pour vous jeune fille ! » Je lui ai répondu : « Dois-je vous appeler vieil homme ? » Il était vexé et m’avait chopé en sortie de séance : « Je suis peut-être  vieux, mais je bande encore ! » Avant que je ne lui réponde : « C’est sûr qu’avec toute la chimie qui existe maintenant, il n’y a plus de problèmes ». Depuis, il ne m’adresse plus la parole. Enfin, ce type de comportement est l’extrême.

Audrey Linkenheld : C’est une question de génération, je pense. Il n’y a pas plus de machisme ici que dans le reste de la société.

“Vous, journalistes, vous venez forcément avec une idée préconçue dans la tête”

DailyNord : Vous découvrez également des sollicitations médiatiques plus poussées. Barbara Pompili, vous êtes plus médiatique qu’Audrey Linkenheld. C’est un choix de votre part d’être plus ou moins exposée aux journalistes ?

Barbara Pompili : Non, c’est davantage le fait d’être coprésidente de groupe qui m’expose plus. Avant d’être députée,je connaissais les interviews à France Bleu Picardie ou au Courrier Picard… D’ailleurs, je peux vous dire du coup qu’avant les premiers points presse hebdomadaires du groupe, je ne dormais pas de la nuit ! Devant les sollicitations nationales, au début tu ne sais pas gérer, tu réponds à ce que l’on te demande, tu n’oses pas dire non quand un média t’appelle. Maintenant, je le dis.

Audrey Linkenheld : De mon côté, j’aime trop parler du fond pour me prêter au jeu de la petite phrase… qui est inévitable dans ce genre d’exercice. Il y a des choses qui demandent du temps pour être expliqué et les médias ont en rarement. Je suis allée sur France 3 l’autre jour pour la loi Macron, je ne suis pas sûre que ça ait servi à grand chose. Le spectateur sort de là sans être plus avancé. Et puis, je sais que vous, journalistes, vous venez forcément avec une idée préconçue dans la tête. Quoique l’on vous dise, ça alimentera ce que vous avez prévu d’écrire.

Barbara Pompili :  Quand on fait des points presse, et que l’on commence à développer des sujets de fond, on s’aperçoit que les journalistes lèvent le stylo. Ça ne les intéresse pas, ils attendent juste de pouvoir poser la question sur ce que machin a dit sur truc, ce qui va faire la petite phrase. Mais le système médiatique est comme il est. C’est à nous de nous adapter à ça.

Relire la première partie de l’interview à propos de la fusion des régions : “Surmonter notre complexe d’infériorité partagé”

4 Commentaires

  1. Linkenheld : le heros de la Gauche… ( der Held, le héros)

  2. Merci Mesdames les députés et à Dailynord de permettre de lire une interview comme celle-ci, avec des questions intelligentes et des réponses cohérentes et argumentées. Voilà c’est dit 🙂

  3. Un certain grand titre régional devrait prendre modèle sur ce genre d’interview plutôt que de faire dans le sensationnel.

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