PORTRAIT D'EX

Petite histoire Par | 08H15 | 24 février 2015

Les coups droits et les revers de Jacques Donnay

Suite de nos portraits d’anciens présidents de Conseils généraux. Avec un homme de droite qui eut plusieurs vies, Jacques Donnay. Lequel présida aux destinées du Nord de 1992 à 1998.

jacques-donnay

Jacques Donnay, ancien président du Conseil général du Nord, ici au Conseil Régional. Capture d’écran Ina.fr.

Il était le premier étonné, le grand Jacques quand il comprit la drôle de situation dans laquelle les dieux de la politique l’avait plongé…Pardi, président du conseil général du Nord ! Entrer dans l’histoire de cette institution socialiste depuis la nuit des temps comme celui qui avait provoqué l’alternance. Nous étions en 1992. Graver son nom dans le marbre départemental après celui d’Albert Denvers, le vieux manitou des socialistes. Bouter la majorité de Bernard Derosier, le sortant. La droite ne s’attendait vraiment pas à occuper une position gagnante et, comme en écho au psychodrame du conseil régional la même année et à son imbroglio politique – l’élection d’une présidente écolo contre toute attente -, la bascule à droite du département du Nord résonna haut et fort. Pris de court, le camp conservateur nordiste s’en remet à la technostructure parisienne. Les énarques de Juppé, patron du RPR de l’époque, s’emparent de l’affaire et dépêchent un quarteron de jeunes gens bien mis et décidés pour entourer le président surprise et lui expliquer les subtilités d’une administration mammouth et les astuces du parapheur de grand décideur. La carrière politique de ce passionné de tennis – qui occupa des responsabilités dans les instances de la fédération – est une longue séquence de coups droits et de revers. Les balles ont souvent sifflé.

Notable local

Faux air de Ronald Reagan, la comparaison s’arrête là. Jacques Donnay est de forte composition jacobine. Un bridgeur averti qui célera longtemps comme un hymen sacré son vote à l’occasion du référendum de Maastricht qui avait failli pencher pour le non. Ben, voyons ! La métropole lilloise – il et né à Lille – est tellement européenne. A l’étude, on devine le bulletin qu’il a glissé dans l’urne. Ses références s’appellent Charles de Gaulle qu’il vénérait et Charles Pasqua qu’il tutoyait. Ce dernier l’avait décoré en personne ! Pas de quoi sautiller comme un cabri sur sa chaise en gloussant : “l’Europe, l’Europe ! …“. Nanti de ses deux Charles, il poursuivait une carrière de notable local à l’entregent bien établi quand la victoire le happa sans ménagement et sans équivoque. Il passera ainsi des lambris dorés de la Chambre de commerce de Lille-Roubaix-Tourcoing, où il défendait les intérêts des marchands de la cité*, aux impériaux bureaux du département installés dans une aile de la préfecture. Simple conseiller général de Lille-centre depuis 1982 – élu à 57 ans – il repoussait régulièrement les assauts des socialistes bien en peine de le défier au pied du beffroi consulaire, à deux pas de son magasin de chemises de la rue Neuve, – il appuiera la première rue piétonne lilloise – dont un certain Patrick Kanner qui se tannait ainsi le cuir à son contact. Le canton basculera au cours des années 2000. Lui était ailleurs.

Années 90 : sa carrière s’emballe

C’est ainsi dans les années 90 que sa carrière s’emballa et le bon Jacques apprit à donner et recevoir des coups. Comme de mauvais souvenirs jamais éteints, les rivalités personnelles surgirent et empoisonnèrent le climat de l’époque. A droite. Jacques Donnay, déjà colistier de François-Xavier Ortoli en 1971, puis Norbert Segard en 1977 et Bruno Chauvierre en 1983, contre Pierre Mauroy, fit les frais de la vindicte et du combat des chefs, paya la note, parfois, sauva les meubles, souvent.

Avec Jean-René Lecerf. Une sorte de promesse non-écrite, un des ces faux gentlemen’s agreement si coutumier dans les coulisses de la vie politique, unissait les deux hommes. Ainsi Jacques Donnay le lillois devait-il passer la main à son cadet marcquois à mi-mandat ou au prochain renouvellement cantonal. D’autant plus qu’en 1992, quand le Nord avait basculé contre toute attente et surtout pas celle du grand Jacques, c’est au bénéfice de l’âge que ce dernier l’avait emporté sur ce jeune impatient de Lecerf quand il eût fallu choisir un champion à droite pour le perchoir, les deux clans étaient juste à égalité. Evidemment, l’accord secret – mais y-avait-il accord ?  – s’envola comme volée de moineaux à la vue du chat. Et notre conseiller général de Lille-centre boucla sa ceinture de sécurité pour ne plus décoller de son fauteuil présidentiel. Le général Juppé avait d’ailleurs arbitré en sa faveur. Jean-René Lecerf aura moins de mal pour assumer la succession de Serges Charles, brutalement disparu, à l’Hôtel de Ville de Marcq-en-Baroeul.

Avec Alex Türk. Là encore, attention, bisbilles en série ! Entre le jeune Türk et l’ancien Donnay, ça n’avait jamais marché. Une méchante rumeur courut pendant les municipales de 1995 quand le sénateur Türk se lança pour la deuxième fois à l’assaut de Pierre Mauroy et son beffroi nommé désir. Jacques Donnay, qui aurait bien voulu emmener la liste, n’avait-il pas organisé son éventuelle mise en cause pour nuire à la liste Türk sur laquelle il figurait ? La rumeur avait couru bon train**. De toute façon Türk plia bagages après sa défaite, coincé entre le FN et un centre acquis à la cause sortante. Direction la commission nationale informatique et libertés, un poste taillé sur mesure pour ce juriste. Et on sourit de bon coeur quand on vit les deux hommes sur la même liste des régionales de 1998 emmenée par un certain Jean-Louis Borloo après moultes péripéties comme ce scrutin en produit souvent.

Avec Colette Codaccioni. Justement, cette même année et pour ces mêmes régionales, celle qui fut secrétaire d’Etat furtive dans le gouvernement Juppé biffa rageusement le nom du député européen Donnay de la liste qu’elle conduisait dans le Nord. Ce dernier, qui sentait le département du Nord lui échapper, dut se rabattre chez Borloo et ses centristes – et la boucle est bouclée. Anecdote frappée du sceau du paradoxe : l’une des épines les plus douloureuses du mandat Donnay fut  la réduction drastique des moyens alloués au planning familial dont l’une des plus acharnées opposantes s’appelait Colette Codaccioni, proche des milieux catholiques intégristes et qui avait été élue conseillère générale RPR en 1992.

…Et Philippe Séguin ! Alors, il n’en fallait pas plus pour que le jupitérien Séguin se saisisse de la volte-face de Jacques Donnay, coupable du péché de traitrise et, pire, de centrisme, et délivre une de ces catilinaires éruptives gravées dans la pierre des grandes colères. L’homme fort du RPR de l’époque – et irréductible rival de Juppé – fusilla le grand Jacques lors d’un meeting à Cambrai en soutien à la liste officielle. “…Cheval maquillé jeunesse...”. L’anathème fit mouche. Assorti d’une avalanche de sanctions qui degringolèrent sur la tête des renégats coupables de goûter à la soupe de la dissidence et du borloïsme.

Battu par Aubry

Finalement, Jacques Donnay a occupé tous les mandats que la république peut offrir. Sauf député. Il se risqua aux législatives de 1997 mais l’adversaire était sûrement trop coriace. Une certaine Martine Aubry, première adjointe de Pierre Mauroy à Lille, et qui n’eut aucune peine dans ce scrutin parlementaire, le seul d’ailleurs qu’elle ait remporté. Et ce sera pour en démissionner et remplir son office de super-ministre  . Lui avouait : “Je me dévoue”, souriait-il. Peut-être cet ancien prétendant à la mairie de Lille espérait-il un brevet d’orthodoxie pour les élections futures ? Il n’en eut pas besoin et le décès du sénateur Jean-Paul Bataille en 1999 l’installa dans le fauteuil de Maurice Schumann, la voix de la France libre à Londres. Une sorte de consécration. Lui-même élu député européen en 1994 – sur la liste emmenée par le centriste Dominique Baudis – sautilla ainsi d’un mandat l’autre…Samedi dernier, Martine Aubry en campagne pour son camp rappela “ce que ça avait donné” la droite au conseil général du Nord…

Le combat de trop. Un grand classique. Le cocon du Palais du Luxembourg reste accueillant pour les élus blanchis sous le harnais qui souhaitent faire profiter la république de leur expérience. Surtout avec un mandat de neuf ans à l’époque. En 2001, Jacques Donnay, en délicatesse avec le parti gaulliste, tente de conserver son fauteuil. Le contexte local d’une droite plus émiettée que jamais l’oblige à une aventure en solitaire. Et en tête de sa liste. Il débauche un ancien borloïste, Paul Astier, le maire de la bourgeoise Bondues. Un ancien champion de course à pied, Michel Bernard. “J’ai le profil d’un sénateur”, se moquait-il faussement. Mais les 198 suffrages qu’il récolta seront insuffisants à prolonger la villégiature. Ironie de l’histoire, lui qui fut en son temps le suppléant de Georges Delfosse, le député-maire de Lambersart, empêcha ainsi le successeur de ce dernier, Marc-Philippe Daubresse de devenir sénateur, il était troisième sur la liste RPR/UDF officielle.

* Il qualifiait l’arrivée de Carrefour à Euralille d”assassinat du commerce lillois”.

** Pendant la campagne, Donnay président du département avait signé des éditos dans le magazine de l’institution. De quoi faire exploser les comptes de la campagne Türk. Difficile à prouver. Mais tout président qu’il fût, il se fera virer de la liste.

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