PORTRAIT

Petite histoire Par | 08H00 | 19 novembre 2014

Joël Beaudart, l’homme à la roulotte qui ne rentrait pas dans les cases

Vous l’avez peut-être croisé depuis le mois d’octobre. Joël Beaudart traverse la région et se dirige en ce moment-même vers Camiers-Sainte-Cécile aux rênes… de sa roulotte. Une étape d’un tour de France qui dure depuis quatre ans pour ce Jurasso-Picard qui ne rentrait pas dans les cases. Portrait.

Maison qui roule17

Joël Beaudart, 51 ans, dans sa roulotte, fabriquée de ses propres mains. L’ex-chauffeur routier a changé de vie pour s’élancer sur les routes. A son rythme. Photo : Stéphane Dubromel.

Le moindre pas fait trembler l’habitacle. On a l’impression qu’il va se renverser, vers la droite ou vers la gauche. Dans cet espace confiné (deux mètres sur cinq), tout est parfaitement à sa place. Il ne faut surtout pas s’étaler au risque de ne plus pouvoir mettre un pied devant l’autre. Il n’y a que deux chaises, et tant pis si nous sommes quatre autour de la table ronde. Les tasses de café, elles, sont dans une petite vitrine. Pour les attraper, il faut faire basculer un minuscule crochet bloquant toute ouverture malencontreuse sur un nid de poule. Sur le gaz, en face, le café chauffe. Au fond, soit à deux mètres à peine, du linge attend d’être plié sur le lit. Joël Beaudart, lui, termine sa conversation sur son portable. Il parle d’une assurance habitation qui n’existe pas. D’une administration qui le classe comme SDF. Même s’il a un intérieur bien à lui : une roulotte. Et qu’importe si elle ne rentre pas dans les cases de l’administration.

Une vie de chauffeur routier, l’alcool puis le départ

Maison qui roule5

Dans cette roulotte, on plonge dans un autre temps. Photo : Stéphane Dubromel.

Les cases de la vie, ce quinquagénaire volubile, coiffé d’un chapeau noir, a tenté d’y rentrer un temps. Longtemps même. Originaire de Picardie, installé dans le Jura, il devient chauffeur routier. Pendant vingt-cinq ans, il bosse, comme tout le monde. Un bon salaire – 2 500 euros -, une maison à payer, une femme, des enfants. Il ne se pose pas beaucoup de questions. C’est comme ça, c’est la vie. Sa vie à Joël, à cette époque, c’est aussi les canons avec des potes. Le week-end. Tout le temps. « J’avais un problème avec l’alcool. Un vrai. Mais tu ne t’en rends pas compte. » Sa femme part. Lui continue sa vie. Les enfants sont grands. Ils prennent leur envol aussi. Mais demandent à leur père ce qu’il compte réellement faire de son existence. Joël a quarante ans, il commence à comprendre que tout ne pourra pas durer comme ça.  Essaie de se faire soigner. Mais ses crises d’angoisse, qui le conduisent à boire, ressurgissent de plus belle. La lutte sera longue. Les antidépresseurs prendront le relais, un temps. Il y aura des échecs. Au moment où il comprend l’origine de ses angoisses – l’histoire familiale -, l’alcool devient obsolète. Joël, écorché vif, s’interroge. « Finalement, c’est là que tu te rends compte de ta vie. La banalité de mon quotidien m’a inspiré à tout mettre en oeuvre pour changer d’existence. ». Son rêve est de voyager. Pas à pied, car il pense qu’il n’aurait pas tenu bien longtemps. Pas en bus ou camion aménagé, car l’essence coûte cher. La roulotte semble le compromis idéal. Il se décide à en construire une. De ses propres mains, avec des matériaux de récupération. Il achète aussi deux chevaux. Apprend à s’en occuper, à les ferrer. Puis, un jour, attelle l’ensemble.

5 000 kilomètres en quatre ans

Maison qui roule2

Ici, rien ne traîne. Mieux vaut éviter. Chaque centimètre est compté pour une vie de nomade. Photo : Stéphane Dubromel.

Depuis – c’était en 2010 -, Joël en a vu du pays. “5 000 kilomètres, je pense“, fait-il en sortant un atlas hors d’âge sur lequel il a tracé aux feutres de couleurs ses différentes étapes. Cette année, il est parti à l’est. L’Alsace, les Vosges, les Ardennes avant de revenir sur le Nord – Pas-de-Calais. Là, la Picardie, sa terre natale. Avant, il a parcouru la Bretagne. Puis l’ouest, le sud ouest, le sud. Chez nous, il est passé par Fourmies. Steenwerck. Bergues. Où nous le rencontrons, c’est Bourbourg, petite ville entre Dunkerque et Calais, où il nous a dit qu’on pouvait le retrouver près de la salle polyvalente. « Vous ne pourrez pas me manquer ». En effet. Sur le parking, on ne voit que sa roulotte. Jaune, verte et marron. Sur le fronton, à l’avant, il a peint :  « La Maison qui bouge ». On y trouve aussi une boîte à lettres. A l’arrière, un vélo est accroché sous un panneau “Attention chevaux attelés“. Pour le moment, en cette matinée encore ensoleillée, les équidés paissent dans l’herbe, à deux pas de là. Son campement impromptu nécessite-t-il une quelconque autorisation ? “Pour la nuit, non. Si c’est pour plus longtemps, je prends les devants en appelant la mairie. Histoire de ne pas avoir d’ennuis.

“Si tu ne fais rien de ton voyage, ça se transforme en errance”

Maison qui roule24

Le matin, c’est ménage, avant de s’occuper des chevaux. L’après-midi, souvent, il parcourt la campagne à destination d’un nouvel endroit où poser sa “Maison qui bouge”. Photo : Stéphane Dubromel.

Une sorte de saltimbanque ce Joël ? Un peu. Au début, bénéficiaire du RSA, il arrondissait ces fins de mois avec quelques numéros de jonglage et un tour de magie lors de ses arrêts. Puis, quelques balades pour les enfants. A force d’avancer, de voir des paysages, de rencontrer les Français sur sa route,  il s’est mis à regarder différemment les photographies qu’il prenait de ce drôle de voyage dans une France dont il dessine sa propre géographie. « Les gens du littoral sont peut-être plus ouverts : peut-être parce qu’ils voient plus de passage. Mais en général, de toute manière, les gens sont généreux. ». C’est sur le littoral, là-bas, en Bretagne, lors d’une pause, que germe l’idée d’exploiter ses clichés autrement.  « Je me suis dit pourquoi pas faire une expo ? » Banco. Chaque week-end, ou presque, s’il a l’accord de la mairie où il se trouve, il déploie donc sa petite exposition à flanc de roulotte. Les curieux affluent pour venir voir ce drôle de bohémien du vingt-et-unième siècle. Ils regardent la vie de Joël défiler. Discutent. Beaucoup. Ils ont de la chance : Joël est un bavard. C’est d’ailleurs ces expositions et ses rencontres qui lui permettent de continuer son parcours. Ça lui donne, comme à sa compagne, rencontrée sur la route, un objectif chaque week-end. “Si tu ne fais rien de ton voyage, ça se transforme en errance“. Les photos lui permettent aussi de gagner un peu d’argent. Les bons week-ends, c’est une centaine d’euros au chapeau, en complément du RSA. De quoi manger les sept prochains jours. Parfois, on lui donne aussi des vêtements, des fruits, des légumes ou de la nourriture pour les chevaux.

“Vivre de ses rêves”

Maison qui roule28

Au revoir, Bourbourg. L’heure du départ a sonné. Direction, par petites étapes de quinze kilomètres, Camiers-Saint-Cécile, où Joël Beaudart exposera ses photos le week-end prochain. Photo : Stéphane Dubromel.

Difficile de dégager une rencontre ou une étape particulière. De ce voyage ininterrompu sur les routes de France, « tous les jours, on voit quelque chose. Mais finalement, on ne se lie pas tant que ça, on est tout le temps sur la route.” C’est plutôt la philosophie de vie qui a changé. Aujourd’hui, Joël se rend compte qu’il n’a plus besoin de grand chose, qu’il a bien fait de franchir son propre Rubicon, quand tant d’autres n’osent pas. Car des gens qui veulent partir, il en a vu lors de ses multiples étapes. Des dizaines. « Mais il y a toujours la maison à payer. Ce sera pour plus tard. Moi, je leur dis qu’il faut vivre de ses rêves. Y aller. » D’ailleurs, il est presque midi, le ciel s’est couvert des nuages bas de novembre, c’est l’heure de repartir. Il attelle ses chevaux et termine son ménage. Direction Audruicq avant la tombée de la nuit à quinze kilomètres, on ne peut guère ne faire plus en une journée. Ce week-end, il sera à Camiers, à sept jours de roulotte de là. Pour les fêtes de fin d’année, il fera étape à Cayeux-sur-Mer, dans la Baie de Somme, chez sa mère, soixante-dix ans, qui gère son compte Facebook et ses sollicitations. « Mon attachée de presse ». Après, direction la Bretagne. Pour une longue pause afin de se bâtir une nouvelle roulotte. Plus légère. Plus de salle de bains, ça ne sert à rien, on peut se laver dans la cuisine. Moins de vaisselle, moins d’espace perdu. Il la construira de ses propres mains, comme la première. Puis il repartira encore une fois. Vers le centre de la France, des contrées encore inexplorées. On lui demande si en 2020, on aura une chance de le recroiser sur les routes. Certainement. Si la santé le permet, il ne voit pas ce qui l’arrêterait. Les rencontres, la vie de bohème, il aime. Même s’il ne rentre toujours dans aucune case.

Réagir à cet article

La rédaction de DailyNord modère tous les commentaires, ce qui explique qu'ils n'apparaissent pas immédiatement (le délai peut être de quelques heures). Pour qu'un commentaire soit validé, nous vous rappelons qu'il doit être en corrélation avec le sujet, constructif et respectueux vis-à-vis des journalistes comme des précédents commentateurs. Tout commentaire qui ne respecterait pas ce cadre ne sera pas publié. Evidemment, DailyNord ne publiera aucun contenu illicite. N'hésitez pas à avertir la rédaction à info(at)dailynord.fr (remplacer le "at" par "@") si vous jugiez un propos ou contenu illicite, diffamatoire, injurieux, xénophobe, etc.

Les articles de DailyNord les...

Bienvenue dans la ville la plus étrange des Hauts-de-France

Elle pourrait loger 5 000 personnes, mais cette ville n'aura jamais d'habitants. Découvrez pourquoi.

Les vraies raisons de la baisse de fréquentation du Louvre-Lens

Baisse de fréquentation, impacts économiques limités sur le Lensois, DailyNord a enquêté sur le Louvre-Lens. Une enquête en trois volets à consommer sans modération.

Comment le Conseil régional compte affaiblir les associations écologistes

Baisse de subventions ou coupures sans préavis, DailyNord révèle comment le Conseil régional des Hauts-de-France a l'intention d'affaiblir les associations qui gravitent autour de l'écologie et de l'environnement. Retrouvez notre enquête.

Pour ne plus jamais louper un excellent article de DailyNord

L’unique et le seul dictionnaire officiel du Nord – Pas-de-Calais

Retrouvez toutes les définitions du Petit dico décalé du Nord - Pas-de-Calais

Les livres avec Eulalie

Mais qu’est-ce que vous êtes en train de lire ?

>>> Découvrez le DailyProjet

Partenaire