ROAD TRIP

Réalités Par | 07H15 | 13 octobre 2014

Sur la frontière Nord – Pas-de-Calais/Picardie, la fusion des régions ne fait pas recette

Depuis quelques mois, la fusion des régions agite les débats du côté des politiques, du monde économique et des médias. Reste que l’on n’entend pas beaucoup les habitants sur cette question. Durant deux jours, DailyNord a pris la route le long de la frontière entre le Nord – Pas-de-Calais et la Picardie, qui ne pourraient faire plus qu’un, à la fois pour voir à quoi ressemble cette “ligne de démarcation”, mais aussi recueillir le sentiment des habitants sur une fusion… lointaine. Reportage.

Ce reportage fait partie d’un dossier Nord – Pas-de-Calais/Picardie en fusion à retrouver ces prochaines semaines sur DailyNord.

Photos : Stéphane Dubromel. 

On se croirait au bout du monde. Cette petite colline n’est accessible que par une route étroite, défoncée par moments, boueuse, et… en impasse. Un bâtiment qui semble à première vue abandonné cache une grande ferme, en briques rouges. Face à elle, des champs s’étendent à perte de vue, coupés en deux par une autoroute en contrebas. En cette triste matinée d’automne, la pluie battante, le ciel bas du Nord, la lumière faiblarde, la terre détrempée participent à cette drôle de sensation d’isolement. Un homme, quelques cheveux blancs dépassant d’un bonnet solidement vissé sur le crâne, regarde les intrus, perdus dans ce bout de nulle part. Nous lui expliquons pourquoi nous sommes ici, devant chez lui : nous cherchons le tripoint, ce croisement entre la Somme, le Nord et l’Aisne. Il nous montre. A l’endroit où nous parlons, c’est l’Aisne. Le petit vallon, c’est la limite avec le Nord. L’autoroute, l’A 26, à quelques cent cinquante mètres de là, marque à peu près la frontière avec la Somme. Il connaît parfaitement la géographie des lieux. L’agriculteur, dont la famille est installée ici depuis le XIIIème siècle (!), exploite des terres dans les trois départements. Avec toutes les tracasseries administratives que cela induit : trois impositions foncières différentes ; des calculs d’apothicaire pour la PAC, entre îlots et parcelles, aussi. Mais Pascal Audin ne trouve pas ça plus problématique qu’autre chose. « J’ai l’habitude », fait-il en haussant les épaules.

L’Authie comme frontière… puis le hasard

Bienvenue sur la frontière entre le Nord – Pas-de-Calais et la Picardie. Depuis quelques mois, elle fait l’objet de débats nationaux et régionaux. A l’origine, le Nord-Pas-de-Calais devait rester seul,  la Picardie fusionner avec la Champagne-Ardenne. Les députés ont retoqué cette proposition gouvernementale pour associer Nord-Pas-de-Calais à la Picardie. Une question de cohérence régionale, paraît-il. Géographiquement, au moins, c’est sûr. La frontière, sillonnée d’ouest en est, ne ressemble pas à grand-chose. De la Manche, entre Berck-sur-Mer et Fort-Mahon, jusqu’à Auxi-le-Château, dans le Ternois, il y a bien le fleuve côtier de l’Authie qui fait office de maigre barrière naturelle. Mais après, que ce soit entre Pas-de-Calais et Somme, Somme et Nord ou Nord et Aisne… les limites départementales (et donc régionales) semblent comme tracées arbitrairement à travers champs, au détour d’un bois, quand elles ne coupent pas deux villages que rien ne distingue. Les maisons sont les mêmes, les jolies fermes  se trouvent des deux côtés, les vaches paissent indifféremment sur les terres nordistes ou picardes, les cimetières militaires sont aussi paisibles d’un côté que de l’autre. De fait, il est parfois très difficile de s’y retrouver : sommes-nous en Picardie ou dans le Nord – Pas-de-Calais ? A part sur les grands axes, les panneaux indiquant le changement de région sont rares. Il vaut mieux se fier aux arrêts de bus, parfois surmontés du nom du département, ou aux dénominations des routes qui changent entre les différents départements.

Pierre qui ?

Pauvre Pierre de Saintignon, tête de liste déclarée des socialistes pour les Régionales ! DailyNord ne va pas arranger son cas.

Avec malice, nous nous sommes amusés à demander à une dizaine de nos interlocuteurs s’ils connaissaient leur peut-être futur président de Région. La réponse à ce sondage hautement scientifique est inquiétante pour le bras droit de Martine Aubry. A part la maire de Thièvres-Pas-de-Calais, qui nous a confié que le nom lui disait vaguement quelque chose… pour les autres, Pierre de Saintignon est un parfait inconnu.

« Il va falloir qu’il passe du temps ici pour se faire connaître », s’amusait, taquin, l’un des sondés !

Au XVIIème siècle, la douane était sur la frontière entre Picardie et Artois !

Entre Nampont-Saint-Martin et Nempont-Saint-Firmin, à l’ouest du périple (voir également la carte ci-dessous), les panneaux sont là. Comme l’Authie. La première commune est dans la Somme, la seconde dans le Pas-de-Calais, elles sont traversées par l’ancienne Nationale 1 entre Paris et Boulogne-sur-Mer, la route du poisson. Ici, la frontière prenait tout son sens… avant même l’invention des départements et des régions. En effet, après avoir conquis le Nord de la France, alors sur domination espagnole (relire Le Jour où la Flandre est devenue française), le régime monarchique décide de ne pas percevoir la gabelle (l’impôt sur le sel) dans l’Artois, à la différence de la Picardie. Un poste de perception est donc installé à Nampont-Saint-Martin. « Il paraît que c’est de là qu’est venu le surnom des Boyaux rouges du Pas-de-Calais, rappelle César Rousselle, gérant de l’Auberge… des contrebandiers ! Car les Picards disaient que les Artésiens avaient le droit de manger tellement de sel qu’ils devaient avoir les boyaux rouges ! » Aujourd’hui, plus de taxes au passage de la frontière, la Maison Forte, qui faisait office de poste douanier, est entourée d’un golf. César Roussel et sa compagne, Clotilde Duquesnoy, vont indifféremment d’un côté ou de l’autre de la “frontière”. Leurs enfants sont scolarisés dans le privé à Montreuil-sur-Mer (Nord) où Clotilde en profite pour faire les courses. César se rend plutôt à Rue, dans la Somme. Autant dire que la frontière ne veut rien dire pour ces Picards d’adoption… Nordistes de naissance !

L’exemple est révélateur des modes de vie des habitants dont les maisonnées jouxtent la Picardie ou le Nord-Pas-de-Calais. Tracées en 1790 lors de la Révolution française, regroupées dans des régions dans la deuxième moitié du XXe siècle, les frontières départementales et régionales, n’ont pas modifié la vie quotidienne. Si la pharmacie nordiste est la plus proche, les Picards s’y rendront volontiers. Si la boulangerie picarde est ouverte, aucune raison que les Nordistes n’y aillent pas acheter leur baguette. Au Boisle, petit village picard de moins de quatre cents âmes traversé par les poids-lourds filant vers Abbeville, la Picardie voire la Seine-Maritime, la supérette locale accueille des clients des environs… sans leur demander de justificatifs de domicile. C’est d’ailleurs bon pour le chiffre d’affaires des journaux, s’amuse Manu Pomart, son gérant. « Je peux proposer Le Courrier Picard, La Voix du Nord, le Journal d’Abbeville, le Journal de Montreuil et l’Abeille de la Ternoise. Ce que je lis ? Le Courrier Picard, mais je jette aussi un coup d’oeil à La Voix du Nord ! » « Les gens autour de chez moi à Labroye, c’est La Voix du Nord en revanche. Ils n’en démordront pas », rajoute Jérôme Fertel, lui, Nordiste de…  Labroye,  juste de l’autre côté du pont ! Chacun s’adapte selon ses besoins, que ce soit pour les petits trajets de la vie quotidienne ou les tracas de la vie. Plus loin sur la frontière, à mi-chemin entre Arras, la Préfecture du Pas-de-Calais, et Amiens, celle de la Somme, un Picard nous confiera choisir plutôt l’hôpital artésien, tout simplement parce que la route est meilleure.

Thièvres, là où la France administrative a pris pas sur le bon sens

Il arrive cependant que la frontière invisible à l’oeil nu pose quelques problèmes de taille. Le déneigement, les mois d’hiver par exemple. Un côté est dégagé… l’autre pas. Les services d’urgence aussi : parfois, votre habitation a beau être plus près de tel ou tel centre de secours, c’est la localisation départementale qui prévaut. Et ce, même si la maisonnée est en flammes ! La scolarité peut être aussi problématique. Pas question pour un enfant de la Somme d’être scolarisé dans le public du Pas-de-Calais même si c’est plus proche. Ainsi, parfois, deux enfants qui vivent d’un côté ou de l’autre d’une route vont dans deux écoles différentes.

Thièvres, au sud-ouest d’Arras, est un exemple révélateur de cette France administrative qui a parfois pris le pas sur le bon sens. D’un côté de la route, vous avez Thièvres-Somme. De l’autre, Thièvres-Pas-de-Calais. 60 habitants d’un côté, 120 de l’autre. Un même nom de commune, une même église, des fêtes de village communes, un cimetière commun… mais sur le territoire picard dans lequel le Pas-de-Calais a dû racheter une parcelle. Deux mairies aussi, avec deux maires et vingt conseillers municipaux pour moins de deux cents habitants ! Un héritage qui date de la création des Départements pour la commune au confluent de l’Authie et de la Kilienne. « Des anecdotes, j’en ai bien sûr à vous raconter, s’exclame la souriante maire du village côté Pas-de-Calais, Chantal Dufresne. Je ne sais plus dans quel sens c’était, mais le Pas-de-Calais avait les subventions du Conseil Général, mais pas la Somme. Le temps que la Somme ait les crédits, le Pas-de-Calais ne les avait plus ! Bon, finalement, on y est arrivé, mais… » On pourrait aussi parler de la lumière allumée jusqu’à 23h côté Pas-de-Calais, minuit côté Somme. Du maire côté Somme qui vit dans le Pas-de-Calais, mais possède des terres dans le 80.Des difficultés des Picards pour parfois faire renouveler leur permis de conduire à la préfecture d’Amiens… car leur code postal est le 62 pour tous ! Des enfants du Pas-de-Calais qui peuvent rentrer manger le midi, tandis que ceux de la Somme, juste en face… doivent rester à la cantine car ce n’est pas le même ramassage scolaire. « Moi, franchement, la fusion, je suis plutôt pour. Mais est-ce que la priorité ne serait pas déjà de fusionner nos deux communes ? », s’interroge la maire.

La fusion… un débat si parisien

Ce reportage a un coût

Ce reportage, que vous lisez gratuitement comme l’intégralité du site DailyNord, a nécessité deux jours de terrain pour un journaliste-rédacteur et un journaliste-photographe.

Rien qu’en frais (essence, nuit sur place, repas, dans des conditions que vous imaginez bien sûr royales), il a coûté au minimum 200 euros.

Et on ne compte pas le temps de préparation, d’écriture, de traitement des photos, etc, qui équivaut à plus de 1000 euros.

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La fusion, justement. En même temps que nous parcourions cette frontière et ses histoires, c’était l’objet de notre quête. Savoir ce qu’en pensent les habitants frontaliers. Deux jours de reportage auront suffi à nous convaincre d’une chose : la fracture entre Paris, les pouvoirs régionaux et les campagnes,  ce que le géographe Christophe Guilluy appelle “la France Périphérique” dans son dernier essai, semble de plus en plus marquée. Ici, on est loin des débats qui agitent le microcosme. On en a entendu parler, oui… mais ça n’est pas le sujet de conversation principal que l’on soit jeune ou plus âgé, Nordiste ou Picard, homme ou femme. Le sujet n’existe pas ou si peu. « De toute façon, nous n’aurons pas notre mot à dire, lâche, résumant le sentiment général, Jean-Pierre Lefebvre, en pleine récolte de maïs sur les hauteurs d’Outrebois (Somme). Ça sera décidé là haut. Et on appliquera ». L’homme, élu dans sa commune, fait toutefois figure d’exception lors de nos rencontres : il est le seul à nous avoir dit qu’il souhaiterait rester Picard. Question d’identité, qui marque peut-être plus les personnes plus âgées nous confieront certains, mais aussi d’une peur. Présentée comme telle, du côté des frontaliers picards, la réforme territoriale est vécue comme le Nord-Pas-de-Calais avalant l’Aisne, la Somme et l’Oise. Et non comme deux régions qui associent leurs atouts.

Reste qu’en général, les interlocuteurs rencontrés semblent ne pas avoir d’avis tranché sur la question. Pourquoi pas… « Si ça fait des économies. Parce que si c’est pour faire une fusion pour faire une fusion, autant dire que ça ne servira à rien », soupire un Nordiste. Les questions sont plus terre à terre : combien d’euros économisés avec ce mariage forcé ? Fera-t-on réellement des économies ? Faudra-t-il aller jusqu’à Lille pour la préfecture si on est dans la Somme ? Est-ce que ça pourrait changer les problèmes de scolarité ?  Quelle redistribution des moyens ? Retour au tripoint Somme, Aisne, Nord avec Pascal Audin, notre agriculteur du bout du monde, aussi élu dans son village de Vendhuile : « Si la fusion peut donner des moyens aux communes, qui n’en ont plus, oui. Moi, le débat m’indiffère un peu. Je préfère fusionner avec les Nordistes qu’avec la Champagne-Ardenne (un sentiment unanime d’ailleurs lors de notre périple : la fusion avec la Champagne n’avait pas, mais alors pas du tout, été comprise, NDLR), mais ici, on est vraiment loin de tout ça… »

La colère et le désenchantement

Au fur et à mesure que les kilomètres s’enchaînent, cette impression de nouvelle réforme inutile, non visible pour la vie quotidienne, prévaut. Pourquoi faire une réforme territoriale alors que le chômage, les impôts, le coût de la vie suivent tous des courbes ascendantes ? « Moi, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment je vais réussir à payer ma taxe foncière, après avoir été étranglé par la RDS et la CSG, maugrée Christophe Lévèque, patron d’un resto-routier, Le Chapeau Rouge, à La Groise, au sud du Parc Naturel de l’Avesnois, dans le Nord. En huit ans, le patron a déchanté. Il a dû se séparer de près de la moitié de ses effectifs, le chiffre d’affaires a été presque divisé par deux, le menu à 13,90 est désormais trop cher pour des travailleurs qui n’ont parfois que 9 euros pour déjeuner, pendant que certains, s’indigne-t-il, vivent des allocations sociales. « On est étranglé. Du coup, la fusion me semble être loin d’être une priorité. En fait, on parle de ça et pas d’autre chose. Si nous étions dans une bonne période économique, oui, pourquoi pas ? Mais là… » Sur la frontière, loin des débats parisiens sur les nouvelles régions et leurs limites, c’est plutôt la colère et le désenchantement qui semblent gronder. Qu’ils soient des sentiments picards ou nordistes.

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4 Commentaires

  1. Cela fait fortement pensé à la frontière entre le Nord et la Belgique, je me demande comment ils s’y sont retrouvés à l’époque pour la fixer car là aussi il n’y a pas forcement une rivière ou un point marquant pour servir de frontière entre les deux Flandres (entres autres). Preuve en est un agriculteur Belge s’est il y a encore peu trompé en détruisant une motte féodale dans le Nord.

  2. C’est surtout la séparation en départements (à la fois découpage pour l’Etat et pour les collectivités départementales) qui prend son importance dans la vie quotidienne. Qu’y changera la fusion des Régions ? pas grand chose. Quant aux économies espérées, qui y croit sérieusement ?

  3. Pour répondre à la question sur la façon de fixer la frontière à travers les Flandres, et bien Louis XIV a respecté les limites des anciennes châtellenies. Il fallait bien un critère pour tracer la nouvelle frontière…

    Ainsi la frontière actuelle fixée en 1713 passe à la limite Est des châtellenies de Bergues, Cassel et Bailleul (et donc à l’Ouest de celles de Furnes et Ypres). Jusque récemment on a parlé en flamand de la ‘schreve’ (le trait!) pour qualifier la frontière, et aujourd’hui cette frontière est plus que jamais…dans les têtes.

    Un sujet rarement évoqué dans le Nord pas d’Calais ‘cul de sac’ de la France…

  4. Bravo, l’article est cité et montré par la teloche regionale aux infos de ce midi … qui n’avait pas pensé au sujet.

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