PATRIMOINE LITTÉRAIRE

Les livres avec Eulalie Par | 11H10 | 16 octobre 2014

André Obey, entre guerre et jeunesse

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André Obey (Douai, 1892 – Montsoreau, 1975) est surtout connu pour son activité théâtrale. Ses quatre romans sont oubliés, à tort car ils ont le mérite de traiter des thèmes de la guerre et de la jeunesse de manière personnelle.

André Obey (1892-1975) est encore cité pour son activité théâtrale, même si ses pièces, inspirées par le travail de Copeau et de Dullin, ne sont plus jouées. Ses articles sur le sport, qu’il pratiquait sont réédités ; ainsi L’Orgue du stade (Fluo, 2012). Ses quatre romans : Le Gardien de la ville (Librairie des Lettres,1919), L’Enfant inquiet (Librairie des Lettres,1920), Savreux vainqueur (Ferenczi,1923) et Le Joueur de triangle (Grasset, Prix Renaudot,1928) sont oubliés, mais méritent d’être lus pour la manière originale dont sont traités les thèmes de la guerre et de l’adolescence.

Guerre et adolescence

Obey, gravement blessé en 1914, n’évoque pas les combats et la vie dans les tranchées de la Première Guerre mondiale comme l’ont fait Barbusse dans Le Feu (1916) et Dorgelès dans Les Croix de bois (1919).

Il raconte, dans Le Gardien de la cité, les répercussions du confit sur Douai (où il est né), occupée par les Allemands : réquisitions, pillages, obligation pour les douaisiens de quitter la ville, bombardements alliés, changement de mentalité des habitants qui perdent le sens de la collectivité. Le point de vue sur la guerre est original, car ce sont les géants emblématiques de la ville : Gayant, sa femme et ses enfants, dont le fameux Binbin, qui voient ou plutôt devinent les événements tragiques depuis l’entrepôt où ils sont remisés. Contrairement aux auteurs pacifistes, Obey exprime son patriotisme, fortement teinté de régionalisme. Il fait de Douai le symbole de résistance à tous les envahisseurs au cours des siècles et mobilise dans cette lutte ses illustres enfants : Jean de Bologne, Marceline Desbordes-Valmore.

L’action de Savreux vainqueur se passe en 1918-1919, mais c’est encore la guerre car la région de Martincourt est restée un champ de bataille, occupé par les ruines des bâtiments et par les tranchées. Savreux a trouvé à utiliser sa force de boxeur au cours de la guerre. Démobilisé, il dirige avec brutalité une équipe de terrassiers. Comme il s’ennuie il quitte son travail et rejoint dans un château en ruines trois de ses hommes, qui se livrent à des rapines et jouent à la guerre, jusqu’au moment où Savreux rejoint Paris et fait partie d’une bande de voleurs. Savreux vainqueur fait partie de ces romans de la Reconstruction tels Le Réveil des morts de Dorgelès (1923), Le Fardeau des jours de Léon Bocquet (1924), La Nouvelle Épopée de Joseph-Henri Louwyck (1925), La Mort casquée de Florian-Parmentier (1931). La Reconstruction est un échec, car, sur le plan matériel, elle profite à certains, dont un cabaretier, et, au niveau moral, elle n’a pour héros qu’un inadapté comme Savreux, caractéristique d’une époque déboussolée (le roman a comme sous-titre Mœurs de ce temps).

L’Enfant inquiet, dont le protagoniste, Arnaud, est un adolescent de quinze ans, a une forme originale. Des dialogues avec des didascalies s’enchâssent dans un récit à forte valeur descriptive. L’action, très mince, est remplacée par les sensations d’Alain devant le passage des saisons et par ses sentiments : ne tenant pas en place, il est « inquiet » au sens étymologique du terme, mais aussi au sens plus courant, car il craint la mort. Il est amoureux d’une adolescente dont, à la fin du roman, il doit se séparer momentanément à cause des grandes vacances.

Le joueur de triangle

Dans Le Joueur de triangle, à forte teneur autobiographique (Obey était un musicien de valeur et un ami du compositeur Henri Dutilleux), le narrateur âgé de dix-sept ans, est d’abord déçu que le chef d’orchestre lui propose de jouer du triangle, mais il se fait à l’instrument jusqu’au concert public. Ayant des goûts modernes (dont Pâques citadines d’André Caplet), il s’oppose au chef d’orchestre, plus conservateur. Le Joueur de triangle n’est pas seulement une initiation à la musique, mais aussi un apprentissage de la vie : le narrateur aime deux femmes et apprécie un livre obscène qui circule dans l’orchestre.

Poésie et réalisme

Les romans d’André Obey sont, au premier abord, poétiques.

Le Gardien de la ville relève de la poésie dans la mesure où le roman ressemble à un conte pour enfants en donnant vie, parole et sentiments à des objets inanimés, les géants, dont les âmes, enfermées en des corps d’osier, veillent sur Douai. D’autres personnifications abondent : la cloche Scolastique du beffroi partage les heurs et malheurs de la cité et participe à un conseil de guerre, qui réunit Jean de Douai (=Jean de Bologne), Marceline Desbordes-Valmore et la statue Spes.

Les quatre romans d’Obey fourmillent de figures de style poétiques. Il arrive qu’un poème en prose coupe le récit, comme l’évocation lyrique de la guerre faite par Savreux, qui fait penser aux poèmes de Drieu la Rochelle réunis dans Fond de cantine (1920). Les objets inanimés : cloches, géants, fleuve (la Scarpe), dans Le Gardien de la ville, sont personnifiés et prononcent parfois des prosopopées. Souvent, l’attention aux sons, aux odeurs, à la lumière donne lieu à des correspondances baudelairiennes. La figure poétique dominante est la métaphore : elle fait du Joueur de triangle un roman music

al, non seulement par son thème principal, mais par son style qui raconte presque tous les événements et analyse presque tous les sentiments en recourant au lexique de la musique.

Un contraste s’établit entre la poésie et un réalisme, qui se dégage de l’évocation des lieux et de la fin des récits.

L’action de trois des romans se déroule dans la ville natale de l’auteur, Douai, qui, si elle n’est pas nommée dans L’Enfant inquiet se laisse deviner par ses monuments et ses rues. Dans Le Gardien de la ville apparaissent le Beffroi où veille le sonneur Ronval, la rue de Valenciennes, la Place d’Armes ; dans Le Joueur de triangle figurent l’École de musique, l’Église Saint-Pierre. Obey décrit aussi les intérieurs des maisons et les jardins à la manière des impressionnistes ou des Nabis, sensibles aux réverbérations de la lumière.

La fin des romans, dans trois cas, est déceptive et contraste avec le ton poétique des pages précédentes. Si Le Gardien de la ville se termine logiquement par la paix et par le « vent » qui souffle la « vie », L’Enfant inquiet se conclut sur une banale séparation des jeunes amoureux due aux vacances, Savreux vainqueur sur la transformation du personnage éponyme en apache digne des romans de Carco, Le Joueur de triangle sur la découverte d’un livre pornographique qui contredit les envolées lyriques où le narrateur exprime son amour pour des musiciennes et sur la réduction du personnage à l’animalité d’une « bête mouillée ».

On ne sait pour quelle raison Obey n’écrivit plus de romans après Le Joueur de triangle, malgré le prix littéraire obtenu par celui-ci. Sans doute ne voulut-il pas se disperser ; il privilégia alors le théâtre, où il obtint le succès.

PAUL RENARD

Paru dans le n° 16 de la revue Eulalie, revue du Centre Régional des Lettres et du Livre en Nord – Pas de Calais.

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