PATRIMOINE LITTÉRAIRE

Les livres avec Eulalie Par | 10H00 | 26 septembre 2014

Mission sur Arras pour Saint-Exupéry

Antoine de Saint-Exupéry (1900- 1944) auteur, avec Le Petit Prince,  de l’ouvrage de littérature française le plus traduit dans le monde, connut la célébrité grâce aux succès du roman Vol de Nuit (prix Femina, 1931) et de Terre des Hommes (Grand Prix du roman de l’Académie Française, 1939). Ce que l’on sait moins, c’est qu’il fit connaître le nom de la ville d’Arras outre-Atlantique en y publiant la version américaine de Pilote de Guerre sous le titre Flight to Arras en 1942.

Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Saint-Exupéry est mobilisé et obtient d’être affecté dans la reconnaissance aérienne où il accomplit cinq missions d’observation du 29 mars au 9 juin 1940.
Le 20 juin, son escadrille se replie à Alger. Démobilisé, Saint-Exupéry s’exile fin décembre aux Etats-Unis où sa célébrité le précède. C’est à New York qu’il écrira une grande partie de Pilote de Guerre, ébauché dès septembre. Il y fera le récit du vol d’observation accompli le 23 mai  entre Bapaume et Arras encerclée par les Panzers, bombardée par les Dornier, décrivant les interminables files de l’exode vues d’avion, les absurdités secrétées par la guerre, l’humiliation d’une défaite inenvisageable par l’état major qui jugeait « hallucinatoire » l’observation par les pilotes de l’avancée des blindés allemands dans les Ardennes dès le 12 mai.

Flight to Arras

Mission sacrifiée, pense Saint-Exupéry : Quand une mission est facile, il en rentre une sur trois. Quand elle est un peu « embêtante », il est plus difficile, évidemment, de revenir. […] Je songe à l’absurde d’un survol d’Arras à sept cents mètres. A la vanité des renseignements souhaités de nous […] Je m’habille pour le service d’un dieu mort.

Avec pudeur, prolongeant étrangement Terre des Hommes  et préfigurant logiquement les thèmes de Citadelle, Saint-Exupéry rend hommage, contre les détracteurs collaborationnistes, aux anonymes qui engagent leur chair pour le salut de leur communauté. Il signe ainsi le manifeste d’une France qui refuse la défaite. Il croit à la victoire, rappelant inlassablement que l’épanouissement de l’homme n’est possible que si l’on offre à chacun des raisons de croître, de se dépasser, de s’échanger pour bâtir le monde.
La découverte d’une vérité intérieure à travers la mission sur Arras et le partage souvent collectif de conditions matérielles précaires mais spirituellement enrichissantes, constituent les fils conducteurs de Pilote de Guerre. Au cœur de l’Exode, le Groupe de Grande Reconnaissance aérienne 2/33 dévoile, malgré la débâcle, la magie d’une communauté qui lutte dans le même esprit pour le même idéal : c’est au retour du vol au-dessus des lignes allemandes que Saint-Exupéry ressentira son étroite parenté spirituelle avec ceux que l’action a noués.
Avec la mission sur Arras où la vie et la mort se mêlent un peu, écrit-il, Saint-Exupéry se nouera un peu plus à ses camarades : De cette promenade d’aujourd’hui, je ne devais pas revenir non plus. Elle me donne un peu plus le droit de m’asseoir à leur table, et de me taire avec eux.

Aux États-Unis, le récit paraît en janvier 42 en trois livraisons dans The Atlantic Monthly, le mois suivant en librairie dans la traduction de Lewis Galantière chez Reynal & Hitchcock avec les illustrations du peintre Bernard Lamotte; enfin, en français aux Éditions de la Maison Française.
Flight to Arras devient aussitôt un best-seller et obtient dès sa parution le prix du meilleur livre du mois. Il contribue à rectifier l’image de la défaite française aux yeux de l’opinion publique et à permettre de comprendre l’ampleur du désastre de mai-juin 40. Edward Weeks ne s’y trompera guère quand il écrira, dans The Atlantic d’avril 42, que Flight to Arras représentait, avec les discours de Churchill « la meilleure réponse que les démocraties aient trouvée jusqu’ici à Mein Kampf. »
Les Américains sont bouleversés par le récit même si, deux mois après Pearl Harbor, l’appel de l’écrivain à l’entrée en guerre des Etats Unis y apparaît comme anachronique. Saint-Exupéry n’en a cure car il tient surtout à ce que son livre soit imprimé à Paris. Eu égard à son message, il est parfaitement conscient que son souhait relève d’une gageure qui justifierait à elle seule une diffusion plus restreinte voire sous le manteau.
Mais Gaston Gallimard choisit de publier l’ouvrage dans la NRF, au grand jour. Le livre est soumis au service de propagande allemand qui, contre toute attente, autorise sa publication à la seule condition que soit retiré dans une phrase « Hitler qui a déclenché dette guerre démente ». L’aura dont bénéficiait Saint-Exupéry en Allemagne ne justifie pas à elle seule une telle indulgence. On estime  en effet que, parmi les centaines de titres que les censeurs avaient à vérifier, seuls 5% des livres étaient examinés. La commission de contrôle du papier d’édition, qui exerçait avec la Propaganda Abteilung une véritable fonction de censure, autorisera un tirage  de 24 539 volumes, fait unique sous l’occupation où le tirage moyen chez Gallimard était de 5 398 exemplaires. Comble de l’ironie, Pilote de Guerre sera fabriqué à l’Imprimerie Moderne de Montrouge, alors sous capitaux et gérance allemands !

20 000 exemplaires ordinaires arriveront effectivement aux Messageries Hachette et le livre paraît le 14 décembre 42, un mois après l’occupation de la zone Sud.Flight to Arras
Mais la presse collaborationniste réserve à Pilote de Guerre un accueil haineux, en raison de l’éloge au courage du lieutenant juif Jean Israël, à l’instar de Pierre-Antoine Cousteau dans Je suis partout le 8 janvier 43 : « Et voilà ! Notre homme est tombé sur le mouton à cinq pattes, le veau à deux têtes : le Juif courageux ! Nous, on veut bien, mais enfin il nous semble qu’il y a autre chose à faire pour un écrivain que de monter en épingle le ‘’courage d’un Juif’’ : nous ne sommes plus au temps de la Grande Illusion. »
Trois jours plus tard, la Propaganda Abteilung demande à Gallimard le retrait des ventes et décrète que Pilote de Guerre sera « suspendu jusqu’à ce que les bruits concernant le passage à la dissidence de Saint-Exupéry auront été vérifiés.» Gaston Gallimard ne semble pas réagir, si bien qu’une nouvelle lettre en date du 8 février lui parvient : le livre doit être retiré de la vente, les volumes joints aux invendus. Or, au vu de l’inventaire de l’entrepôt Hachette à la date du 30 juin 43, il ne reste que 4 exemplaires, sans trace de mise au pilon,  21874 ventes fermes de Pilote de Guerre ont été déclarées… en 29 jours !

Deux éditions clandestines verront le jour : à Lyon en décembre 1943, tiré à un millier d’exemplaires par l’Imprimerie Nouvelle Lyonnaise, et Lille, en 44, par les presses de la S.I.L.I.C., rue de Metz. Des artisans de l’édition lyonnaise, seule une personne finira paisiblement ses jours.
Quant aux gaullistes de New York, ils déclareront  Pilote de Guerre fasciste et  reprocheront à son auteur d’avoir tenu des propos défaitistes et pro-vichyssois, n’ayant apparemment pas compris que les dernières lignes du livre constituaient un appel au combat, une résistance en devenir, une victoire en germe : « Demain, pour les témoins, nous serons les vaincus. Les vaincus doivent se taire. Comme les graines. »
Incompris outre Atlantique, Saint-Exupéry se réfugiera à la recherche de son enfance : Le Petit Prince sortira en librairie deux semaines avant que son auteur, ayant enfin trouvé un uniforme de l’Armée de l’Air, n’embarque pour l’Afrique du Nord.

 

Thierry Spas
Président d’Artois Saint-Exupéry

 

 

Article publié dans la revue Eulalie n°15 – février 2014

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