UN SIÈCLE DE DÉCALAGE

Petite histoire Par | 07H39 | 25 septembre 2014

Ça se passait en septembre 1914 dans le Nord – Pas-de-Calais

Septembre 1914. La guerre a bel et bien débuté, le gouvernement est parti s’installer à Bordeaux. Les villes de la région sont mises à rude épreuve entre occupation et pillages… Mais pour l’instant, L’Écho du Nord tient encore bon. Suite de notre série sur le Nord – Pas-de-Calais en 1914.

L'…cho du Nord (soir)

Une de L’Echo du Nord, en septembre 1914.

Le journal lillois, qui affiche 96 ans d’existence, a bien changé : une page recto-verso, voilà ce qu’il reste de L’Écho du Nord en septembre 1914… Et encore, la parution est parfois interrompue, cinq jours manquent à l’appel durant le mois. D’autres fois, des colonnes restent en partie vides, on sent que tout est fait dans l’urgence… On relaie les communiqués officiels quand il y en a… Mais aussi les moindres rumeurs, quitte à devoir les démentir quelques jours plus tard. On essaie de trouver des témoins quand c’est possible, l’information circule au petit bonheur la chance alors on fait avec ce qu’on a. Il est donc difficile de se faire une situation précise de ce qu’il se passe dans la région avec le quotidien.

Journal de guerre

Avec le conflit, L’Echo du Nord assure plus que jamais la liaison entre la population et les autorités, un véritable service public en somme. Il relaie les messages des Postes, Télégraphes et et Téléphones (PTT) qui fonctionnent de manière aléatoire, des chemins de fers dont les horaires et les lignes ouvertes changent presque chaque jour, de la mairie, de l’armée et aussi du gouvernement… Y compris quand il s’agit de remonter les bretelles des mauvais citoyens. Certains ont touché illégalement les allocations de secours destinées aux familles des mobilisés. S’ils ne rapportent pas l’argent, ils s’exposent à de graves poursuites, menace la mairie de Lille. Des négociants ont aussi profité du climat d’angoisse et de la confusion générale du marché pour racheter aux petits fermiers leurs bêtes à un prix dérisoire et les revendre ensuite à prix d’or en ville… Ils se font sévèrement remonter les bretelles dans le journal : « Chaque citoyen ne devrait avoir d’autre mobile que l’intérêt de la patrie ! » martèle la Préfecture.

Depuis fin août, les actualités sont émaillées d’annonces régulières des morts et blessés. Des particuliers qui espèrent des nouvelles de leurs proches passent des annonces dans les colonnes du quotidien. Le journal explique qu’il envoie directement les informations aux familles. L’armée est censée faire ce travail mais avec les déplacements de populations dus à l’occupation de certaines villes, tout se complique. Le quotidien publie également la difficile marche à suivre pour écrire aux prisonniers de guerre en Allemagne… Et propose même à ses lecteurs d’utiliser son imprimerie en cas de besoin : « l’atelier de l’imprimerie de l’Écho du Nord continuant à fonctionner, nous pouvons livrer rapidement tout genre d’imprimé. Service spécial pour lettres de décès, cartes de visite, de remerciement, etc… » Voilà un journal au service du peuple.

Le Nord à l’heure allemande

Le journal essaie de suivre les déplacements chaotiques et de décrypter les intentions des Allemands. Des avions ennemis survolent régulièrement la région, parfois ils lâchent des bombes, parfois non… bref, de quoi faire monter la psychose. L’armée ennemie fait aussi sauter de nombreux ponts… Mais ce qui marque le plus, ce sont les nombreuses invasions de villes et villages.  Maubeuge et ses voisines Ferrière-la-Grande et Louvroil sont parmi les plus touchées. La ville donne sa reddition le 7 septembre à l’issue d’un siège de 12 jours qui a fait de nombreux dégâts. Le centre est en partie détruit par les bombardements et les incendies, le journal peine à estimer le nombre de victimes… À partir du 8 septembre, le beffroi de la ville indique l’heure allemande (avant 1940, il y avait un décalage horaire entre France et Allemagne, pour en savoir plus).

Mais quand l’armée germanique débarque, c’est parfois, ” juste” pour se ravitailler ou établir une garnison temporaire… Armentières, Douai ou encore Bailleul font les frais de ces incursions éclair… comme Lille entre le 2 et le 5 septembre.  Peu après, le journal apprend par un télégramme venu de Saint-Pol-sur-Ternoise  que 1200 allemands auraient occupé Arras le temps d’une journée et fait prisonnier le préfet du Pas-de-Calais, Monsieur Briens… Quelques jours plus tard, c’est Lens qui voit débarquer 1000 hommes, qui s’installent dans les écoles et chez l’habitant mais repartent au bout de 24h… À Saint-Amand-les-Eaux, ce sont  près de 17.000 hommes qui transitent par la ville puis seulement cinq Allemands restent pour assurer « l’occupation »… On apprendra une quinzaine de jours plus tard, la mort de douze personnes, fusillées lors de cet épisode. À Estaires,  lors de l’arrivée de soldats, la foule afflue en criant «Vive les Anglais!»… «Mais ces Anglais étaient des Allemands » se désole L’Écho.

Dans chacune des villes, les réserves de nourriture sont systématiquement ponctionnées. Dès le 3 septembre, la mairie de Lille suggère aux commerçants d’enlever les barricades qu’ils ont dressées pour protéger leurs boutiques, car les magasins les mieux protégés sont apparemment ceux qui se font piller. Les Allemands se livrent également à un véritable racket pour financer la guerre. Les villes sont soumises à des amendes : Hénin-Liétard a dû payer 500.000 francs, en plus des vivres et des véhicules réquisitionnés d’office. Valenciennes, quant à elle, s’est vue réclamer un million de francs, dont elle n’a pu régler que la moitié dans un premier temps. À Lille, début septembre, les Allemands expliquent dans une note « qu’il est équitable et souhaitable que les villes de Roubaix, Tourcoing et les nombreuses communes environnantes prennent leur part des frais occasionnés par les réquisitions allemandes »… Le montant sera précisé plus tard.

Là où l’occupation se prolonge, la population doit aussi subir la propagande de l’empire. Le 19 septembre, L’Écho du Nord s’offusque d’une « tentative de germanisation » qui à eu lieu à Saint-Amand : On a expliqué aux habitants que « les Français étaient des sauvages et que les Allemands venaient leur apprendre à vivre. »  Heureusement, « les Amandinois ont bien ri sous cape de cet essai de prussification ».

« Hauts les cœurs… y a t-il vraiment lieu de désespérer? »

En ces temps difficiles, on tente de tirer le meilleur parti des choses. Lille a eu beau subir une première fois l’arrivée des Allemands et craindre leur retour, cette fois pour de bon… ce n’est pas le moment de se laisser aller. L’Echo publie un sympathique texte destiné à redonner du courage aux habitants: « Trop de faux bruits circulent en ville, on leur prête une oreille trop attentive, on passe avec trop de facilité d’un pessimisme farouche à un optimisme enfantin. Notre ville peut être occupée d’un jour à l’autre […] L’heure est triste, supportons la, Lille en a vu bien d’autres! Et d’ailleurs, y a t-il vraiment lieu de désespérer ? » En tout cas, la situation n’empêche pas la ville de préparer activement la rentrée des classes, prévue entre fin septembre et début octobre. Les instituteurs n’ont pas été mobilisés, pourtant, il en manque 800 sur 2000 dans la région.

Lille trouve aussi le temps de remercier son maire… Les quelques jours d’occupation ont au moins bénéficié à Charles Delesalle, le maire réélu en juin après sa démission pour cafouillage électoral. Désormais, il n’est plus question de politique. Pour une fois, L’Écho du Nord et son concurrent le Réveil du Nord sont d’accord et se joignent à « tous les Lillois » pour demander au gouvernement la Légion d’honneur pour le « distingué et sympathique maire de Lille, qui avec une belle crânerie sût préserver la population de tout affolement, comme il sût conduire, dignement et sans peur, les pourparlers avec les autorités ennemies. »

Pour tenter de relancer « la vie industrielle et commerciale dans le Nord », le 17 septembre, la région voit aussi débarquer Gaston Thomson, le ministre du commerce, de l’industrie, des postes et télégraphes. De Dunkerque au bassin minier en passant par Lille, il s’embarque pour une visite des principaux centre industriels et agricoles de la région. La production et le commerce doivent reprendre coûte que coûte.

À partir du 14 septembre, un puissant regain d’optimisme se fait sentir et perdure jusqu’à la fin du mois « Vers la victoire !» titre modestement L’Écho du Nord, « L’Allemagne ne se doutait pas de notre puissance »… À la suite de la bataille de la Marne, la France à le sentiment de reprendre l’avantage. Le journal en profite pour sortir une joyeuse anecdote. Le Kaiser aurait dit à des proches lors de la déclaration de guerre : «Je prends l’engagement de dîner à Paris le 6 septembre. Si je n’y dîne pas, c’est que notre armée ne vaudra plus rien, je me ferais alors sauter devant le front des troupes. » La date est bien sûr passée depuis belle lurette. Malheureusement, l’euphorie sera de courte durée, octobre s’annonce plus sombre pour le Nord-Pas-de-Calais comme pour le journal lillois.

Retrouvez l’intégralité de notre série “Ça se passait en 1914”

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