RETOUR VERS LE PASSÉ

Petite histoire Par | 07H45 | 21 août 2014

Ça se passait en août 1914 dans le Nord – Pas-de-Calais

Cette fois ça y est, l’heure est grave, la guerre a débuté. Le 1er août, L’Echo du Nord titre «Que veut l’Allemagne ? », en insistant sur le fait que « l’espoir n’est pas perdu » mais l’article s’accompagne d’un petit récapitulatif des moyens respectifs de la Triple-Entente et de la Triple-Alliance : troupes, sous-marins, cuirassés, torpilleurs… Et le jour même, la mobilisation générale est décrétée… Plus de marche arrière possible. Comment le Nord-Pas-de-Calais traverse t-il ces heures sombres ?

L'…cho du Nord (soir)

Une de L’Echo du Nord, durant le mois d’août 1914.

De la tension à l’exaltation

Le premier week-end du mois d’août est riche en émotions. Le samedi, on apprend la mort de Jean Jaurès, les négociations sont encore en cours à Paris, une mobilisation est probable mais pas certaine… Cette incertitude gangrène toute la région depuis les derniers jours du mois de juillet. À Valenciennes par exemple,« des groupes anxieux assiègent les colporteurs de journaux plusieurs fois par jour […] et chaque soir, la ville qui, d’ordinaire est morne et vide, conserve une animation qui se prolonge jusqu’aux approches de minuit »… On s’agglutine dans les gares, les mairies et les commissariats, à la recherche d’une nouvelle, d’une information, d’une affiche… Mobilisera-mobilisera pas ?

À Lille, sur la Grand’Place, L’Echo du Nord est le témoin privilégié de cette étrange agitation puisque c’est devant ses portes que la foule s’agglutine. Le journal livre un récit poignant des dernières heures avant la mobilisation : ce samedi 1er août, le ciel est sans nuages mais à mesure que le temps passe et que les espoirs de paix s’évanouissent, les regards deviennent plus vifs et les gestes, de plus en plus saccadés… Alors que des camions remplis de réservistes et d’armes traversent la place, le journal relate « un grand frisson nerveux, involontaire » qui prend soudain la foule, il y a des applaudissements puis des cris : « Vive l’armée ! ». La rumeur suit le convoi sur son parcours, l’ambiance est électrique. Le samedi soir, lorsque le journal sort enfin, annonçant finalement la mobilisation générale, c’est l’explosion. « Il faut avoir vu le feu s’allumer soudain au fond des regards, les faces s’irradier, il faut avoir entendu les applaudissements jaillir en torrents, s’épanouir en vague large, en houle sonore […] de cette flambée populaire, un hymne monta. La séculaire « Marseillaise », jaillie on ne sait comment des poitrines mais indiciblement neuve. » Place au patriotisme.

Le Nord – Pas-de-Calais se mobilise

Les soldats permissionnaires sont rappelés, les réservistes maréchaux-ferrants sont parmi les premiers convoqués et rejoignent les garnisons d’infanterie de Laon, Douai et La Fère (au sud de Saint-Quentin). Les mineurs ont reçu des « fascicules de mobilisation dont ils ne comprennent pas tous les termes ». Puis, avec la mobilisation générale, c’est l’exode massif : les appelés et les réservistes partent en train, en camion, en voiture et même en charrette. Beaucoup de familles accompagnent leurs proches jusqu’aux casernes. Il y a des fanfares, la Marseillaise résonne partout, c’est une ambiance de fête qui anime toute la région.

Comme il faudra bien nourrir tout ce monde dans les garnisons, négociants en grains-farine et boulangers de tous poils sont également sur le pied de guerre. Lors d’une réunion à la mairie de Lille, ils sont priés de faire état de leurs stocks et de trouver si possible le moyen d’ augmenter leurs rendements. Le conseil municipal vote un budget de 500 000 francs pour l’achat de farines et autres denrées… En cas de panique, on prévoit déjà de s’approvisionner en Amérique par l’intermédiaire de l’allié anglais !

Les hommes ne sont pas les seuls à être mobilisés. Les pigeons le sont aussi ! L’Echo du Nord fait l’éloge du « beau geste patriotique des amateurs colombophiles qui ont spontanément offert tous leurs pigeons » à l’état major. Il faut dire que les volatiles « rendent de si grands services en remplissant leur rôle d’éclaireurs avec la rapidité et la sûreté qui leur est coutumière ». Les cultivateurs sont également priés de tenir leurs chevaux et leurs voitures en réserve. Tout comme les transports et les moyens de communications sont mis à la disposition de l’armée. Les trains de marchandises et de passagers cessent de circuler le jour de la mobilisation, ceux qui étaient en route sont renvoyés vers leurs gares de départ, le central téléphonique de Lille annonce que les communications avec Paris sont désormais coupées pour les particuliers et quelques jours plus tard, ce sont les télégraphes et les services de poste qui sont privatisés par le gouvernement.

 Petits accès de paranoïa

Dès la mobilisation, dans le Nord – Pas-de-Calais comme ailleurs, on est ivre de patriotisme.  À Lille, quelques Allemands sont repérés en ville, un petit groupe est accusé de narguer les passants, les insultes fusent : « A bas les Alboches ! Tête de prussien ! ». Non loin de la gare, un ouvrier français qui avait crié « A bas la guerre ! » se fait agresser par la foule. Ambiance…. À Lambersart, une famille, originaire d’Alsace mais soupçonnée sur le moment d’être allemande, est assaillie par plusieurs centaines de personnes et sa maison est saccagée.

C’est aussi la chasse à l’espion, « tous les individus convaincus ou soupçonnés d’avoir voulu saboter la défense nationale » sont en ligne de mire… Des arrestations ont lieu. A Roubaix, deux jeunes Français sont arrêtés pour s’être attaqués au réseau télégraphique et des espions allemands sont accusés d’avoir tenté de couper la voie ferrée à Wambrechies. Mais voilà, dans la région, on peut aussi parfois confondre flamand et allemand. Des touristes venus d’Anvers en font les frais : ces trois Belges se promènent en voiture du côté de Wattignies lorsque le garde champêtre tente de les arrêter pour un banal contrôle routier. Compte tenu du contexte de tension ambiante, « ces touristes avaient mieux aimé accélérer l’allure de leur auto que de fournir des explications ». En voilà un aveu de culpabilité ! Le garde champêtre en déduit immédiatement que ce sont des espions venus pour faire sauter le pont de Seclin et donne l’alerte. Les touristes se retrouvent aussitôt poursuivis par une escouade de gendarmes à bicyclette ! Arrêtés et ramenés à Lille, ils parviennent enfin à s’expliquer et sont remis en liberté. Mais le temps du quiproquo, la rumeur avait fait son œuvre : cinquante agents de police doivent soudain faire face à une foule de deux mille personnes bien décidée à faire la peau de nos trois Belges infortunés.

Du côté de la Madeleine, c’est un voleur malchanceux qui est à son tour victime d’un malentendu : alors qu’il « maraudait un champ de pommes de terres », l’homme, pris pour un saboteur, se fait tirer dessus par les sentinelles qui gardent le chemin de fer tout proche.

La vie continue tant bien que mal

À partir du 5 août, le Nord-Pas-de-Calais passe sous commandement militaire et devient la « 1ère  région » défendue par le  1er corps d’armée ( la France est alors divisée en 21 régions militaires). Le 7 août, L’Echo du Nord annonce que « l’état de siège » est déclaré à Lille, l’ambiance devient plus grave. Il faut un « laisser-passer » pour circuler d’une commune à l’autre, les rassemblements dans les rues sont interdits et il faudra attendre la victoire pour ressortir les fanfares et les drapeaux.

Certes, pour ceux qui restent, la vie continue mais il faut s’adapter à bien des changements et à un mode de vie souvent plus collaboratif. Tous les jardins publics de Lille sont fermés sauf le jardin Vauban. Le Palais des Beaux Arts garde portes closes jusqu’à nouvel ordre, les débits de boisson voient leurs horaires réglementés et la plupart des véhicules à moteur ont déserté les villes comme les campagnes.

Dans un premier temps, toutes les personnes non mobilisées sont invitées à aider massivement les cultivateurs pour la moisson et le battage du blé et de l’avoine. Les habitants de la région sont aussi mis à contribution pour détruire tous les panneaux publicitaires du « Bouillon Kub » qui se trouvent le long des routes, voies ferrées, ponts… Ces panneaux indiqueraient la direction de Paris.

L’Echo du Nord est aussi impacté par la situation. Dès le 4 août, les lecteurs sont informés qu’il comptera désormais moins de pages, plus que quatre dans le meilleur des cas et seulement deux le plus souvent. Il faut dire que le quotidien a perdu une grande partie de ses rédacteurs et de ses ouvriers lors de la mobilisation. En plus, les problèmes de livraison se multiplient, si bien que le journal doit même demander de l’aide à ses lecteurs pour en améliorer le transport et la diffusion. La vie locale passe de plus en plus à la trappe au profit de la guerre et même de ce côté là, il est de plus en plus difficile de donner des informations fiables.

Pour les commerçants, la vie se complique : l’approvisionnement est difficile, les prix se mettent à flamber. Conséquence, des incidents éclatent : des commerçants et des cultivateurs sont agressés par la foule et leurs marchandises dérobées, plusieurs magasins sont mis à sac dans le centre de Lille. Mais le journal précise que certains vendeurs parmi ces victimes de violences ne s’étaient pas privés de « spéculer sur la misère publique » en augmentant leurs prix plus que nécessaire. Rue des Tanneurs, un marchand de marché, surfant sur la loi de l’offre et la demande, est même allé jusqu’à déplacer son stand de 40 mètres pour augmenter discrètement ses prix. Finalement, une réunion est organisée par la municipalité de Lille pour tenter de remédier au problème. Les marchands acceptent de réguler leurs ventes et de rester corrects sur les prix, il est décidé que dans les halles, le marché se tiendra sous la surveillance de M. Lecomte, directeur de l’octroi… Et les bouchers offrent les chevaux qui étaient destinés à l’abattoir mais pourront désormais servir pour le transport de marchandises.

 Sinistre fin de mois

Le 28 août dans L’Echo du Nord, le maire de Lille, Charles Delesalle lance un « suprême appel à la population Lilloise ». Le ton est bref et concis, les Allemands se sont rapprochés, ils viennent d’ailleurs de faire une incursion dans les rues de Roubaix, s’ils entrent dans la ville,« aucun civil n’a le droit de leur adresser aucune injure ni provocation, sous peine de fournir un prétexte à des représailles sanglantes » ordonne le maire. Finalement, le mois d’août s’achève sur l’invasion du Cambrésis. Le journal a mis la main sur un témoin, on décrit alors en détail l’arrivée des Allemands, qui rentrent dans les maisons, enfoncent les portes, exigent de la nourriture et volent du linge… Sans oublier les scènes de chaos le long de la route : cadavres d’hommes et d’animaux, bouteilles vides qui jonchent le sol, multiples incendies, etc. Le Nord – Pas-de-Calais a désormais peur.

Retrouvez tous les articles de notre série “Ça se passait dans le Nord – Pas-de-Calais en 1914”.

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