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FINANCEMENT PARTICIPATIF

Les livres avec Eulalie Par | 08H12 | 30 juillet 2014

Crowdfunding : quand le livre devient participatif

Le crowdfunding, ou financement participatif, c’est un joyeux cocktail d’idées, d’internautes passionnés et d’euros. Sur et en dehors du Web, le savant mélange attise de plus en plus la curiosité et la créativité des particuliers mais aussi des entreprises, des associations. Parmi les nombreux projets en quête de fonds, certains, littéraires, tentent de trouver leur place et leur public. Et si le livre devenait une histoire de communauté ?

KissKissBankBank, Kickstarter, Ulule… Ces cinq dernières années, des sites pas comme les autres ont fleuri sur la toile autour d’un même principe : le crowdfunding. Ces plateformes proposent de mettre en avant et de soutenir des projets de tout poil grâce aux dons d’internautes généreux et/ou passionnés. Le crowdfunding — financement participatif en français — constitue en quelque sorte une nouvelle forme de mécénat. Un mécénat 2.0. Visage populaire du crowdfunding, le chanteur Grégoire était propulsé en 2008 sur scène et en studio grâce à MyMajorCompany.
Depuis, le nombre d’artistes en quête de reconnaissance proposant leur projet via les sites de financement participatif semble croissant. En témoigne une étude de l’association Financement Participatif France, qui prévoit pour l’Hexagone « une collecte prévisionnelle sur l’année 2013 estimée à 70 millions d’euros, en croissance de plus de 150 % par rapport au premier semestre de 2012 ». Un boom du crowdfunding qui n’a d’ailleurs pas laissé indifférent le Gouvernement puisque Fleur Pellerin, ancienne ministre en charge de l’économie numérique, a lancé un projet de réforme de la législation concernant le financement participatif, prévu pour juillet 2014 (voir encadré).

Éditer loin des banques

Un peu discrètement peut-être, les projets concernant la littérature et l’édition sont néanmoins présents sur les plateformes : pour 2013, l’édition et le journalisme constituent 7 % des projets mis en ligne (tous types de plateformes confondus). S’agit-il d’autoédition (sur l’autoédition, voir notre article de février, Eulalie 15) ? Étonnamment, pas tant que ça. Des auteurs cherchant à éditer un texte et à assurer eux-mêmes la fabrication et la diffusion d’un livre, il y en a.

Mais il est intéressant de constater que des éditeurs « traditionnels » se tournent eux-mêmes vers ce mode de financement. Si l’on regarde du côté des structures modestes, le crowdfunding peut constituer une solution, un secours, lorsque le soutien des établissements bancaires n’a pu être obtenu ou encore, lorsque la trésorerie n’est pas au beau fixe. Phiip, auteur de BD également à la tête des éditions Lapin confirme la commodité des sites de crowdfunding : « Susciter l’intérêt des lecteurs et récolter des dons peut permettre de continuer une activité menacée sans investir. Il est plus simple de passer par une plateforme de dons que de demander des fonds à une banque. Les plateformes de ce type prennent un faible pourcentage afin d’assurer les transactions financières — 3 % pour KissKissBankBank par exemple — et 8 % et 10 % sur la somme totale récoltée. »
C’est en effet le cas des plateformes qui fonctionnent sur le principe du don (avec ou sans contrepartie) et qui constituent aujourd’hui le cœur du crowdfunding, à travers des sites comme KissKissBankBank, Ulule ou MyMajorCompany. D’autres plateformes plus spécialisées proposent toutefois un système différent, comme le prêt entre internautes et particuliers ou entreprises. D’autres encore permettent aux internautes de prendre part au capital d’une société (non cotée en bourse).
Clarisse Vidgrain, créatrice des éditions noires à bec jaune, a été séduite comme beaucoup d’autres par l’effervescence qui règne sur les plateformes de don : « Le principe du financement participatif avec contrepartie est assez excitant, il y a plein de projets dans beaucoup de domaines qui aboutissent. Cela peut donner des ailes et changer radicalement le rapport aux systèmes de financement. »

 

Ne pas se perdre en ligne

Des internautes passionnés, des éditeurs créatifs… et le crowdfunding peut donner de l’air à la création littéraire. Mais partir à la conquête de potentiels donateurs requiert de manier subtilement les codes d’Internet et surtout d’être réactif et très présent en ligne. Apprivoiser un autre mode de communication en somme. C’est cet aspect qui a déstabilisé Clarisse Vidgrain lorsqu’elle a proposé au financement participatif l’album jeunesse + que Noël : « Une plateforme de crowdfunding est un outil de communication. Les projets n’y sont pas automatiquement acceptés. Si un projet est refusé — ce qui fut initialement mon cas — des indications sont alors données pour mieux présenter son projet, le rendre accessible et attractif, mais également pour proposer des contreparties à la portée de toutes les bourses. J’ai donc réfléchi et consulté les autres projets en ligne. J’ai compris que le livre seul ne pouvait pas faire office de contrepartie. Pourtant, au départ je voyais vraiment le projet comme une stricte proposition de préachat du livre. » Pour se lancer dans le crowdfunding, Phiip, éditeur « made in Internet », a en tête quelques conseils : « Il est important d’avoir un réseau actif sur le Web et de ne pas se lancer si on est “tout neuf” et qu’on ne maîtrise pas ou mal les codes de la communication internet. Faire connaître son projet via le crowdfunding demande d’être réactif et présent sur Internet, en particulier sur les réseaux sociaux. Pour un éditeur, c’est un investissement important au niveau de la communication. » Chronophage le crowdfunding ? Un peu. Mais « de fait, en passant par ces plateformes, l’éditeur est plus engagé dans la communication sur le Web et le projet y gagne assurément en visibilité » conclut Phiip.

Voulez-vous créer avec moi ?

Si le crowdfunding est financement, il est surtout participatif. Et en matière de création littéraire, c’est cet aspect qui semble le plus ravir donateurs et professionnels. Phiip, des éditions Lapin, résume ainsi sa vision du crowdfunding appliqué à l’édition : « Produire ensemble un livre qu’on a envie de lire. » C’est d’ailleurs ce que l’éditeur est parvenu à faire, en 2011, avec l’aide de fidèles conquis sur le Web. Six ans après la création de sa maison d’édition, le crowdfunding commence (un peu) à faire parler de lui. L’éditeur souhaite justement produire un livre de façon plus ambitieuse que d’ordinaire en développant la communication, le graphisme et le nombre d’exemplaires.

Attiré par la nouveauté, Phiip propose son projet à KissKissBankBank et se donne 60 jours afin de récolter les fonds nécessaires à la publication d’un album. Un choix « coup de cœur » mais également stratégique : « La série Lapin (NDLR : dont Phiip est l’auteur) était déjà bien implantée sur Internet, cela paraissait donc plus facile et logique de faire appel aux internautes pour développer le projet. » La bande dessinée Pas de RTT pour la DDE voit finalement le jour, la même année, grâce aux internautes.
Du côté des éditeurs, Phiip avoue que la question du crowdfunding fait débat : « Certains sont contre et perçoivent cette pratique comme une forme de mendicité auprès des lecteurs. » De son côté, l’éditeur trouve que l’idée de coproduction d’un objet culturel est louable et qu’elle permet de sortir du circuit de distribution habituel (aux intermédiaires gourmands). « C’est une façon de produire directement du producteur au consommateur, un peu comme le système de panier de fruits et légumes que l’on va chercher dans une coopérative », s’amuse-t-il.

Sandawe : mi-édition, mi-crowdfunding

Des éditeurs et des professionnels réticents, Patrick Pinchart, créateur des éditions Sandawe, en a rencontré lui aussi. L’éditeur belge a quitté les éditions Dupuis pour lancer en 2010 une machine hybride, pas comme les autres. Sandawe est une maison d’édition mais également un site de crowdfunding, le tout entièrement dédié à la bande dessinée. À ses débuts, le projet a fait parler de lui dans la presse belge et sur Internet : « Les gens étaient très sceptiques et pensaient que cela n’était pas faisable financièrement. On a aussi accusé Sandawe de vouloir “éliminer l’éditeur traditionnel”. Pourtant, Sandawe est une véritable maison d’édition, au sein de laquelle j’effectue un travail d’éditeur exigeant avec les auteurs. Simplement, ses modes de financement et de promotion sont différents et passent par le crowdfunding » résume Patrick Pinchart.
Aujourd’hui, Sandawe compte 10 000 membres passionnés — des « édinautes » qui reçoivent un retour sur investissement — et quelques beaux succès éditoriaux à son actif. Car si le concept séduit de jeunes auteurs et favorise la découverte de talents (voir le roman graphique La Pluie des corps d’Anaïs Bernabé et Florian Quittard), il a également attiré des noms connus de la BD comme Raoul Cauvin (le scénariste d’humour le plus populaire après Goscinny), Tome (auteur des best-sellers Le Petit Spirou et Soda), Zidrou… et Erik Arnoux. Après avoir découvert le site sur Internet, l’auteur chevronné propose en juin 2011 un projet à Patrick Pinchart et en février 2012, l’album Pinky Princess, premier tome de la série Sara Lone, est financé par les internautes. Coup de maître pour l’éditeur puisque la parution rencontre un franc succès auprès des libraires.

Caroline Pilarczyk

 

Paru dans le n° 16 de la revue Eulalie, revue du Centre Régional des Lettres et du Livre en Nord – Pas de Calais.

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1 Commentaire

  1. Très bel article, il est vrai que le crowdfunding est un concept qui tend à se démocratiser et d’ailleurs, il a de nombreux avantages, surtout pur l’auteur mais aussi pour ses fans qui ont leur rôles à donner. Je reviens également sur le sujet ici: http://www.monbestseller.com/actualites-litt%C3%A9raire/2805-ebook-edition-papier-le-crowdfunding-pour-les-auteurs#.VDdWtBZ5XIV

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