REPORTAGE

Réalités Par | 07H00 | 04 juin 2014

Nouveau contournement à Borre et Pradelles : au bord de la RN 42, bientôt le silence sera d’or

Situés entre l’A25 et Hazebrouck, les villages de Borre et Pradelles sont traversés par la très fréquentée D642, ancienne RN 42. Mais ça, c’est bientôt fini : une nouvelle route sera ouverte fin juin, le fameux contournement dont tout le monde parle depuis 40 ans. Ce qui va changer considérablement la vie des deux villages. La semaine dernière, DailyNord a fait le déplacement pour connaître le sentiment des habitants. Alors, heureux ?

Reportage photos : David Pauwels.

Le contournement Borre-Pradelles

Sur l’ancienne RN 42, le trafic est ininterrompu en journée. Photo : David Pauwels.

Borre et Pradelles, des villages tout en longueur, scindés en deux par l’ancienne route nationale 42… Il y a bien quelques rues derrière, côté campagne, mais les habitations s’entassent au bord de la route, c’est même autour de ce lieu de passage bien connu de ceux qui veulent rejoindre Hazebrouck, Saint-Omer, voire Boulogne-sur-Mer depuis Lille, que tout s’organise. À Borre, petite bourgade de 584 habitants, on trouve par exemple un restaurant, un café, une friterie, un salon de coiffure à ras-de-voitures. À Pradelles, 369 habitants, l’école et la mairie ne sont qu’à quelques mètres du trafic routier. Quand on découvre les lieux, il faut d’ailleurs à peine quelques minutes pour se rendre compte de l’étendue du problème. Voitures et camions défilent en flux continu, produisant un bruit d’enfer. Les rares instants de silence ne durent que quelques brèves secondes… « Je crois qu’au dernier comptage, on arrivait entre 19 000 et 20 000 véhicules qui passent chaque jour », rappelle une riveraine… Mais tout ça, dans quelques jours, ce sera de l’histoire ancienne : fin juin, le contournement sera inauguré officiellement. Les voitures et camions n’auront plus à passer par ces deux villages, mais par la plaine, derrière.

Pour Mauricette Testu, présidente de l’association SOS contournement, il était d’ailleurs plus que temps que ça cesse : « Cela faisait quarante ans que l’on en entendait parler, on avait même retrouvé en mairie un courrier de 1971 qui notifiait déjà qu’il y allait y avoir un contournement ! » Comme dans tous les projets de ce type, les décisions sont longues à prendre, et il faudra attendre 2006 et le décès du maire de Pradelles, Jean-Jacques Vanoost, fauché sur la RN 42, pour que les choses commencent à bouger. « Et si monsieur Vanoost n’était pas décédé ? Si ça avait été quelqu’un d’autre que le maire ? Est-ce qu’on aurait le contournement aujourd’hui ?», se demande toujours l’ancienne secrétaire de mairie.

Le contournement ferait-il l’unanimité ?

Le contournement Borre-Pradelles

Nettoyer les caniveaux ? Impensable pour cet employé communal : trop peur de se faire faucher par un camion. Photo : David Pauwels.

Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, c’est l’impatience et le soulagement qui prédominent. Dimanche 25 mai, lors des Européennes, Mauricette Testu a entendu beaucoup de réflexions dans le bureau de vote :  « On va revivre ! ». « On va pouvoir dormir ! ». « Les murs ne vont plus trembler ! ». Un sentiment confirmé par Monique Dourdent, rencontrée sur le pas de sa porte à Borre. La femme doit crier pour couvrir le bruit de la circulation : « Le contournement ? Je suis archi-pour ! ». Et d’ailleurs, histoire que tout le monde soit au courant, une affiche « Oui au contournement » est mise bien en évidence sur l’une de ses fenêtres. « Dans quelques semaines tout va changer. Ce sera moins de bruit, moins de pollution, moins de saletés, moins de tout !»

A Pradelles, même son de cloche chez Patrick Brenne et sa mère, qui habitent une grande maison claire à l’angle d’une petite place. L’accident qui a tué l’ancien maire a eu lieu devant leur maison. D’ailleurs, non loin de leur porte, au bord de la chaussée, un bouquet de fleurs fraîchement attaché au panneau « 30km/h » est là pour le rappeler. Quand on leur demande ce que ça va changer pour eux, c’est le cri du cœur : « Le silence ! », s’écrie la mère. « Et puis pouvoir partir le matin sans laisser passer cinquante voitures! Parfois on doit attendre 10 minutes avant de pouvoir s’insérer », rajoute le fils… « Et puis fini la saleté » continue la mère en montrant d’un geste de la main la différence de couleur entre la façade de sa maison côté route et celle côté place… « On est soulagés, résume en souriant Patrick Brenne. Enfin, on va pouvoir parler au facteur et dire bonjour au voisin sans crier ! »

Devant l’école municipale, Olivier Duhamel, l’agent communal, est impatient lui aussi. La route impacte son travail depuis des années : «  Normalement je dois nettoyer les caniveaux mais là c’est hors de question, les camions passent trop près ». Mais l’homme s’inquiète surtout pour la sécurité des enfants : « Parfois, on se fait injurier quand on traverse, ceux qui laissent passer se font doubler, c’est dangereux, surtout pour les poussettes. Les gens ne pensent qu’à eux ! » Patricia Vanmerrisse, une riveraine, renchérit : « J’ai déjà failli me faire renverser avec mon fils ! » Elle aussi relate les injures et les voitures qui doublent sans crier gare. « Mais ça va changer, les gens pourront sortir de chez eux ! »

On se souvient de la guerre de sécession

Le contournement Borre-Pradelles

Depuis des années, sur les fenêtres des maisons, les riverains militent pour le contournement de Borre et de Pradelles. Photo : David Pauwels.

Et pourtant, qu’est-ce que ce fût dur, même après la mort du maire de Pradelles. Au départ, les riverains se battaient pour le choix de l’emplacement du contournement. Du côté du TGV, c’étaient les champs de pommes de terres et côté sud, la plaine… Un propriétaire terrien était allé jusqu’à faire construire une maison sur le premier tracé prévu, au sud. Puis le projet est passé de la responsabilité de l’État à celle du Département, qui a dû prendre le temps de se retourner niveau finances. Pendant ce temps, ce sont les questions environnementales qui ont le plus fait perdre patience aux habitants : des espèces protégées ont été détectées sur le site, type achillée sternutatoire, tritons alpestres, crapauds… Les avis favorables et défavorables se succèdent. Finalement, on réussira à allier mesures de préservation et contournement. Celui-ci sera une « route durable », concept à la mode, équipée de passages spéciaux pour batraciens.

Francis Vervaele, riverain de Borre, se souvient de toutes ces tergiversations « Ils se battaient pour savoir où ça allait passer, il y avait les nordistes et les sudistes et puis les écolos qui défendaient les tritons mais personne pour s’occuper de la bonne marche des choses ». L’homme a participé à quelques réunions et évoque un « niveau de cour de récré de maternelle ». Lui, aurait préféré que le contournement soit fait ailleurs, un peu plus loin encore des habitations, le long de la voie ferrée par exemple. Aujourd’hui, il est donc heureux pour la qualité de vie… même si « c’est sûr, ça va tuer les commerces ».

Le bonheur des uns fait le malheur des autres… Quel avenir pour les commerçants ?

Le contournement Borre-Pradelles

Sébastien Maes, restaurateur, perdra-t-il des clients ? La question se pose, les villages n’ayant plus besoin d’être traversés. Photo : David Pauwels.

Les commerces justement. Sur la place de Borre, le parking est équipé d’emplacements poids lourds qui rappellent à quel point l’activité du village est centrée sur la route. La baraque à frites est déjà fermée… Selon Sébastien Maes, patron du restaurant Le Bon Accueil, juste à côté, le propriétaire aurait « jeté l’éponge » avant même l’ouverture du contournement, certain de voir son chiffre d’affaire s’effondrer. «  Bien sûr, moins de gens vont passer, personnellement, je table sur 10% de perte » explique le restaurateur. Son restaurant, simple et chaleureux, où l’on peut manger au coin du feu, occupe un angle de la place, juste au bord de la nationale et a toujours profité du passage important devant son établissement pour attirer de nouveaux clients. La Nationale ? Il ne voit pas le problème « Je suis né, au village, ça fait quarante ans que je la pratique et ça ne pose pas de problème. On a fait le contournement juste pour les riverains de la route. Ils se disent que leurs biens vont prendre de la valeur. » Pour Sébastien Maes, l’accident qui a coûté la vie à Jean-Jacques Vanoost aurait pu se produire n’importe où. « Ce qui m’embête, c’est qu’on se soit servi de sa mort pour faire passer ce projet », regrette-t-il. Avant d’ajouter, quelque peu grinçant : « Derrière, c’était une super belle plaine. Pour moi, ce contournement, c’est aussi une destruction paysagère ! »

A l’autre extrémité de la place, au bar-tabac-brasserie Le Saint-Eloi, Brigitte voit aussi venir les difficultés. Son établissement a toujours fait son beurre avec les routiers de passage. « La mairie fait ce qu’elle peut mais on va y perdre, ce sera mort. » Pour l’instant, malgré le contournement, la route ne sera pas interdite aux camions… Mais Brigitte ne se fait pas d’illusions : « Je suis sûre que ça ne va pas durer, les riverains vont réclamer l’interdiction et ça sera fini ! À Pradelles, ils le réclament déjà », se désole t-elle. Elle non plus ne comprend pas bien l’intérêt du contournement. Pour elle, « cette route n’est pas plus dangereuse qu’une autre ! » Non, même en réfléchissant, elle ne voit décidément aucun point positif à ce projet. « Ça a coûté beaucoup d’argent pour pas grand chose, je ne comprends pas les gens qui se sont battus pour ça. Et comme il y a tout le temps des rallonges budgétaires, ça va finir par couter deux fois le prix. » Elle avoue quand même ne pas pouvoir trop se plaindre. Elle était déjà au courant du projet lors de son installation à Borre… C’était un pari sur l’avenir.

Pour limiter les dégâts, la mairie travaille actuellement sur la mise en place de panneaux de signalisation pour ses commerces. Mais Sébastien Maes, le restaurateur, a peur que ça ne soit pas suffisant. « On attend la réponse du conseil général pour mettre un plus grand panneau qui présenterait tous les commerces ». Quant à  Mauricette Testu, de « SOS contournement » qui  sera dissoute après l’inauguration, elle assure être prête à repartir en guerre. « S’il faut refaire une association pour défendre les commerces, je le referai ».

Et l’immobilier dans tout ça?

Le contournement Borre-Pradelles

A Borre, la friterie sur la place a déjà baissé le rideau. Photo : David Pauwels.

De bonnes affaires pour les riverains, de moins bonnes pour les commerçants… Et l’immobilier dans tout ça ? Au premier abord, on peut présumer que le contournement va faire grimper les prix des maisons, situées à la campagne, non loin de la métropole lilloise. Pas si sûr, estime l’agence Bollengier : « C’est certain que les maisons au bord de la nationale n’étaient pas faciles à vendre mais on verra d’ici quelques mois. Avec la conjoncture actuelle, les prix sont plutôt à la baisse. » À l’agence Arcadim d’Hazebrouck, on est un peu plus optimiste. « Cela aura forcément un impact, il y a toujours du bon a prendre… même si dans les Flandres, le marché est très calme ! »

Et si on avait refilé le problème aux voisins?

Le contournement Borre-Pradelles

D’ici fin juin, les voitures s’engouffreront par le contournement. Au détriment… d’autres riverains. Photo : David Pauwels.

Le calme, c’était probablement ce qu’était venue chercher la famille Réant, en s’installant dans un lotissement coquet et flambant neuf sur la commune de Strazeele, à la sortie de Pradelles, direction Lille. Mais voilà, c’est justement là que le fameux contournement va passer. « On le savait depuis le début mais on ne connaissait pas le tracé exact », déplore Giannina Réant. Aujourd’hui, le ruban de bitume est sorti de terre. Si quelques engins s’affairent encore, ça sent bel et bien la fin de la tranquillité. Les premières maisons du lotissement verront bientôt les camions passer au bout de leurs jardins et découvriront le bruit du trafic ininterrompu. « C’est quand même très près de notre terrain, remarque la riveraine. Il devait y avoir une butte de cinq mètres mais là je la trouve très petite… Quand on mange, on se rend compte qu’on est vus ». Pour l’instant, c’est surtout la sécurité des enfants qui inquiète… Elle attend donc la mise en place d’une clôture et espère que des arbres seront plantés entre son terrain et la route. « On verra bien ». Autour du contournement, il y a donc les contents et les mécontents.

1 Commentaire

  1. cet article résume bien l’esprit des habitants de ces villages
    Il manque cependant le but premier qui est un enjeu capital pour la région :la liaison de l’axe LILLE-BOULOGNE Cest dans cette perspective que des capitaux ont été débloqués et ps seulement pour répondre à la demande de quelques riverains
    N DEPAEPEvice présidente de l’association sos contournement BORRE PRADELLES

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