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MUSICALIVRES

Les livres avec Eulalie Par | 13H00 | 23 juin 2014

La littérature commence sur une bonne note

Écrivains mélomanes et pour certains interprètes, musiciens en quête d’auteurs ou se risquant eux-mêmes à l’écriture, les connexions entre littérature, musique et chanson ont toujours existé mais plusieurs indices récurrents semblent démontrer qu’elles se développent, sous des formes parfois nouvelles. En 2012, la prestigieuse NRF a consacré un numéro spécial à la question (« Variétés : littérature et chanson », sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest) tandis que le festival des Correspondances de Manosque s’ouvrait sur « Corps de mots », un concert littéraire des Têtes raides, avant d’accueillir le lendemain une lecture musicale de Dominique A. 

Les touches du piano. Et celles de l’ordinateur. Deux claviers qui se répondent et se confondent sur un même rythme… C’est la sensation qu’éprouve Patrick Varetz, lorsqu’en s’attelant à un roman, il écoute les Nocturnes de Chopin. « J’écris uniquement en musique, raconte-t-il. Cela me plonge dans un état d’esprit particulier. » Lui, qui avoue venir d’un monde où l’on n’écoutait pas de musique, est devenu un mélomane averti. Et n’a qu’un seul regret : ne pas jouer lui-même d’un instrument. Si le romancier est plutôt « classique » et reconnaît ne pas aimer la « musique gaie », Richard Couaillet est lui plutôt branché sur les musiques contemporaines. « Je suis venu à la musique par les voix féminines, explique-t-il. Celles de Kathleen Ferrier, d’Elisabeth Schwarzkopf ou de Billie Holiday. J’ai été transpercé par ces voix. »

Lui aussi parle de cette impériosité d’écrire en musique. « Cela déclenche chez moi la concentration. J’entends le premier morceau et la musique m’installe. » à chaque roman, l’auteur douaisien choisit un album qui va le « mettre en résonance avec ce qu’il écrit », le plonger dans un univers. « Pour Contre-courant, j’écoutais Riverside d’Agnes Obel. Cela m’a même inspiré mon titre. » Fanny Chiarello évoque, elle, Silver Mount Zion, un groupe qu’elle écoutait en boucle en rédigeant L’éternité n’est pas si longue. « Certains pensent qu’écrire en musique empêche de développer sa propre musique. Pour moi c’est impossible de faire autrement : une obsession thématique s’accompagne d’une obsession musicale », explique la jeune femme qui se passionne depuis quelques années pour l’opéra. « C’est un monde à part car tout y est exacerbé. Dans l’opéra, on meurt d’un chagrin d’amour. » Elle y a trouvé la matière de ses deux derniers romans, Une faiblesse de Carlotta Delmont (L’Olivier) et Prends garde à toi (L’Ecole des Loisirs). Comment expliquer cette connexion naturelle entre musique et écriture ? Fanny Chiarello y voit plutôt le rapprochement de deux extrêmes. « La musique est dans l’immédiateté. Alors que la littérature est laborieuse. On retient tout de suite un air, alors que l’on conserve une image un peu déformée d’un livre. J’envie les musiciens… » Elle se produit pourtant dans un groupe de rock, mais « pour s’amuser » et pour partager avec le public. « On rencontre rarement le lecteur. Après un concert, je retourne à ma solitude d’écrivain. Et l’énergie et la complicité que dégage le public me manquent. »

Cyrielle Samier, le 25 octobre 2012 à la Rentrée littéraire de la Gare St Sauveur

Cyrielle Samier, le 25 octobre 2012 à la Rentrée littéraire de la Gare St Sauveur

Composer et interpréter

C’est cette énergie que recherche sur scène Lucien Suel. Voilà une vingtaine d’années qu’il réalise des performances sonores autour de ses textes poétiques. D’abord avec son fils Thomas, musicien, poète et slameur, et à présent avec le guitariste Arnaud Mirland. L’auteur joue lui-même d’un instrument, « mais pas d’une manière normale », reconnaît-il. « J’ai toujours regretté de ne pas pouvoir prendre une guitare et monter sur scène. Alors j’ai choisi la basse, mais je m’en sers comme d’un instrument à percussions. Et parce que ça fait rock n’ roll ». Pour Lucien Suel en effet, le premier choc artistique est venu de la musique. « Elvis Presley à 14 ans. Puis Bob Dylan. Cette découverte de la scène rock m’a accompagné toute ma vie. C’est elle qui a déclenché en moi la poésie. » Du texte déclamé au texte écrit, les allers-retours sont nombreux. « Lorsque j’écris, je me relis à voix haute pour sentir la pulsation. Je joue avec les sonorités, le rythme », explique-t-il, avec, comme les musiciens, la sensation de composer. « Les groupes pop parlent bien de l’écriture d’un album… »

Une idée que partage Jean-Marc Flahaut. « La pop, le rock, le folk sont des musiques très narratives. C’est toujours l’histoire d’un garçon et d’une fille… » Lors des performances auxquelles il participe autour de ses textes, il préfère justement la musique électro, qui place le spectateur dans un état émotionnel sans lui donner toutes les clés. Le même style de musique qu’il écoute d’ailleurs avant de se lancer dans l’écriture. Et qui impacte son texte.

« J’aime donner une part active au lecteur ou au spectateur. À lui de se fabriquer des images. D’interpréter. Je me suis rendu compte que dans Shopping Bang Bang, certains passages sont illisibles à voix haute. Non pas parce qu’ils sont moins bons, mais parce qu’ils doivent être lus en secret pour développer leur propre musique. »

Phrases rythmiques et lignes de chant

Antoine Chartier, le 25 octobre 2012 à la Rentrée littéraire de la Gare St Sauveur

Antoine Chartier, le 25 octobre 2012 à la Rentrée littéraire de la Gare St Sauveur

Samuel Bodart vit la même expérience, mais par le chemin inverse. L’artiste, connu sous le nom de Numéro H (« Parce que ça sonne bien. »), s’est nourri de littérature et de poésie. Batteur de formation, il s’est d’abord produit comme musicien dans divers groupes lillois, avant de trouver son style et de sortir un premier album personnel en 2003 où il mêle batterie et voix. Sa ligne directrice : le rythme. «La batterie n’est pas un instrument mélodique. Elle ne me sert pas d’accompagnement, mais me permet de composer des phrases rythmiques. » La ligne de chant fait surgir le texte. Mais les notes s’envolent et les mots restent. Samuel Bodart va donc prochainement sortir une anthologie de ses poèmes. Ian Monk se dit, lui, essentiellement poète. N’empêche que cet Anglais installé à Lille chante de longue date dans un groupe rock, les Outsiders. « C’est une sorte de progression, commente-t-il. J’ai commencé par déclamer mes textes sur de la musique. Puis j’ai été approché par des musiciens qui voulaient travailler avec moi. Mais cela n’aide pas d’être poète pour faire de la chanson. On ne fait pas forcément bien les deux. Il faut trouver une symbiose avec la musique. »

Cette symbiose, Benoît Verhille la traduit par l’idée d’une même « écriture artistique ». L’éditeur a d’abord été musicien. « J’ai pris la guitare et la route. » Avec d’emblée un objectif revendicatif. « Je n’étais pas instrumentaliste. Mais je recherchais une confrontation sur scène. Et une réflexion sur le style. » Interprétation, composition, traduction… autant d’étapes qui l’ont mené à la Contre Allée. «L’édition a remplacé la musique sans frustration », commente-t-il, en réfléchissant à des projets transversaux. « J’aimerais confronter un texte, une traduction et une partition. Montrer que les mots peuvent aussi se traduire en musique. »

Jouer ensemble

Alors, de la musique avant toute chose, comme un art originel ? On ne peut en tout cas que constater le tropisme des écrivains vers les projets artistiques mettant en œuvre la musique. Fanny Chiarello travaille ainsi à un projet de spectacle lyrique, avec une pianiste et deux mezzo sopranos, La vie sans Brad, soutenu par la Clé des Champs. à l’occasion de la sortie d’un recueil de ses poèmes chez POL cette année, Patrick Varetz a prévu une lecture-installation : « dans une pièce plongée dans le noir, sur une bande sonore mixant type writing et variations Goldberg… » Ian Monk travaille lui au livret d’un opéra contemporain pour la scène luxembourgeoise. Richard Couaillet a écrit l’année dernière un conte musical pour l’Orchestre de Douai, La fée rose. « C’est une expérience qui m’a donné envie d’aller plus loin », commente-t-il. Jean-Marc Flahaut, prépare une performance à l’espace 57, à Fives, autour de son recueil Nouvelles du Front de la fièvre, réunissant des musiciens, des photographes et des vidéastes. Le même rappelle que sa toute première publication était déjà un « objet hybride », réunissant autour du thème de la maison, un texte, des photos et un CD. Quant à Lucien Suel, il prépare un spectacle à la Maison de la poésie de Nantes, avec le contrebassiste de jazz Bruno Chevillon. Écrivain et musicien vont se partager la scène. Ou comme le dit l’auteur : « On va jouer ensemble… »

Marie-laure Fréchet

Paru dans le n° 12 de la revue Eulalie, revue du Centre Régional des Lettres et du Livre en Nord – Pas de Calais.

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