HISTOIRE MUSICO-NATIONALE

Petite histoire Par | 07H30 | 15 mai 2014

La Marseillaise, un plagiat peut-être venu de Saint-Omer

Ah, la Marseillaise. Régulièrement, elle revient au coeur des débats, des polémiques. La preuve encore ce week-end avec le silence de Christiane Taubira pendant la cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage et les réactions politiques qui s’en sont suivies… Mais parmi ces érudits de la chose publique, pas sûr que grand monde ne sache d’où vient vraiment la Marseillaise. Peut-être bien d’un plagiat… de Saint-Omer. 

Article initialement paru sur DailyNord le 3 décembre 2009.

rouget-de-lisle-marseillaise

Rouget de Lisle, chantant sa Marseillaise. Musée historique de Strasbourg, 1849, par Isidore Pils (Commons Wikimédias).

Rouget de Lisle a écrit La Marseillaise. Et on l’a appelée ainsi parce qu’elle était chantée par les fédérés marseillais à leur entrée dans la capitale en 1792. On ne discute pas, on a appris ça dans les manuels scolaires. Et on nous a même raconté parfois cette légende parfumée à l’eau de rose, colportée par Lamartine dans son Histoire des Girondins. Comment par une douce nuit d’inspiration (du 25 au 26 avril 1992), le jeune capitaine du génie en garnison à Strasbourg composa son Hymne de guerre dédié au maréchal de Luckner. Lequel deviendra plus tard Le Chant de guerre pour l’armée du Rhin, empruntera encore d’autres noms, avant de finalement devenir notre hymne (eh oui, La Marseillaise a elle-même changé d’identité). Comment un violoniste médiocre avait-il pu pondre ce morceau ? Sous le coup de l’émotion patriotique née de l’invasion prussienne, voyons !

Rendons à Grisons…

Ça c’est la version officielle. Mais il en existe une autre véhiculée depuis le dix-neuvième siècle. La Marseillaise serait ni plus ni moins un plagiat. Son véritable auteur (du moins pour la musique puisque pour le texte Rouget de Lisle a  puisé (aussi) son “inspiration” ailleurs) s’appellerait Jean-Baptiste Lucien Grisons. Qui ça ? Grisons. Un compositeur méconnu non passé à la postérité et dont quasiment toute l’œuvre a disparu. Né à Lens en 1746 et maître de chapelle de Saint-Omer de 1775 à 1787. C’est la thèse notamment soutenue en 1886 par Arthur Loth dans Le chant de la Marseillaise et son véritable auteur (on peut consulter des extraits de la réédition de 1992 sur Google books).

Chargé de composer des messes, des proses ou des antiennes, Grisons se distingua par sa fécondité. De son œuvre, on conserve notamment trois pages de musique: Esther, un oratorio dont l’air du début Stances sur la Calomnie correspond à notre Marseillaise. Note pour note, presque. Sceptiques ? Ecoutez et comparez les deux morceaux (*) :

Esther de Jean-Baptiste Grisons
[audio:https://dailynord.fr/audio/Oratorio%20Esther.mp3]

La Marseillaise de Rouget de Lisle
[audio:https://dailynord.fr/audio/laMarseillaise.mp3]

Quand on entend le prélude, c’est exactement le même, confie François Bocquelet, titulaire des grands orgues de Saint-Omer et professeur d’orgue. Esther est en do majeur, La Marseillaise en si bémol, mais la rythmique est exactement la même et nous avons le même nombre de mesures. On a vraiment l’impression d’un copier-coller.” Grisons et Rouget de Lisle auraient-ils pu composer le même morceau ? Fort peu probable. Moralité : Rouget de Lisle s’est bien fortement inspiré de Grisons. Car les archives sont formelles : Esther est antérieur de cinq ans à La Marseillaise.

De Saint-Omer à la Marseillaise

Comment Rouget de Lisle a-t-il eu vent de l’œuvre de Grisons ? Plusieurs thèses s’affrontent. Grisons connaissait fort bien Pierre-Alexandre de Monsigny, grand musicien français, originaire de Fauquembergues dans l’Audomarois. Or, de Monsigny fréquentait des salons à Paris où passait régulièrement Rouget de Lisle. Autre version, notre capitaine du génie stationné en garnison à Saint-Omer aurait directement côtoyé Grisons. Qui sait s’il ne l’a pas entendu interpréter son oratorio dans un de ces salons du XVIIIème siècle ?

Chouette, La Marseillaise serait donc née sous nos latitudes septentrionales ! Pas si vite. Arthur Loth lui-même émettait un doute : Grisons décédé en 1815 n’avait jamais revendiqué la paternité de cet hymne. Etrange, en effet. Peut-être parce que le morceau n’était pas tout à fait de son chef. Car déjà à l’époque, il était d’usage de s’inspirer fortement de la musique de ses petits copains. “C’était une harmonie très en vogue à l’époque, explique François Bocquelet. Beaucoup d’airs populaires commencent par ce même intervalle.” Faut croire qu’on a rien inventé en remixant aujourd’hui les tubes d’hier.

Mais nous entrons là dans un débat d’érudits s’interrogeant sur la paternité de La Marseillaise. On retiendra simplement que parmi les pères potentiels et au-delà de Grisons, on trouve un certain Ignaz Pleyel (un Autrichien), ami de Rouget de Lisle, Carl-Philipp Emmanuel Bach (le fils à Jean-Sébastien) ou encore un certain Edelman qui avait composé un oratoire en 1782 intitulé… Esther (malheureusement pour lui, le manuscrit est perdu). En somme, on n’est même pas sûr que La Marseillaise soit bien française. Qu’on se console, parmi les pères potentiels de God save the queen, on trouve un certain Lully, bien français lui (**)…

 (*) Ces deux morceaux sont interprétés par François Bocquelet, titulaire des grands orgues de Saint-Omer.

(**) Naturalisé français, mais italien de naissance, comme le note un lecteur dans les commentaires. 

Et en cadeau, ce reportage de RTL, réalisé par Jean-Noël Coghe, en 1995.

2 Commentaires

  1. Lully était italien si je ne m’abuse (même si c’est vrai qu’il a fait toute sa carrière à Versailles)

  2. @Guillaume : en fait, il a été naturalisé français. Mais vous avez raison, autant le préciser…

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