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FIN DE CHAPITRE, NOUVELLE PAGE

Les livres avec Eulalie Par | 09H00 | 29 mai 2014

Arnaud Derville et la Grand Librairie d’Arras

Brunet, Privat, Chapitre, au fil des années, les enseignes ont défilé au fronton de cette librairie arrageoise. Mais l’esprit des lieux et l’attachement que lui ont toujours porté ses clients en ont fait un lieu emblématique de la ville. Pourtant, à plus de 150 ans, elle a bien failli y passer. Après les vicissitudes économiques qu’elle a traversées fin 2013, elle s’offre aujourd’hui une nouvelle jeunesse, un nouveau départ. Normal, elle a tout d’une grande. 

Librairie Brunet« Arras, son beffroi, ses places, sa librairie »… Quand, dans les années 90, Bernard Brunet lance ce slogan pour promouvoir son commerce déjà centenaire, il ne pèche pas par excès de mégalomanie. Sa librairie est en situation de quasi-monopole dans la ville, le Furet du Nord n’a pas encore empiété sur ses plates-bandes, Internet est balbutiant et Amazon n’existe pas. Dix ans plus tard, celle que deux générations d’Arrageois appellent toujours la librairie Brunet a failli sombrer, après son placement en liquidation judiciaire en décembre dernier. Elle est aujourd’hui sauvée, contrairement aux trois librairies de la région qui appartenaient au même groupe, à Douai, Calais et Boulogne-sur-Mer. Et c’est sans doute dans son histoire qu’il faut trouver les raisons de sa renaissance.

« Je ne suis pas accro au passé. Ne comptez pas sur moi pour vous donner des dates », prévient d’emblée celui que le personnel appelle encore Monsieur Bernard et que les anciens clients saluent toujours dans la rue. Pourtant, lui et son épouse Godeleine, qui l’a épaulé fidèlement pendant plus de 40 ans dans la boutique, se rappellent tout ce qui touche à cette librairie. L’œuvre d’une vie et même de quatre générations.
Tout commence avec l’arrière-grand-père Victor. Ce n’est pas un Arrageois, il vient d’un milieu rural, a grandi près d’Hesdin, mais il décide d’ouvrir en 1860 une librairie religieuse, à l’emplacement actuel de la pharmacie Piau-Bouthors, rue Saint-Aubert. Les affaires marchent bien grâce aux missions catholiques et il devient même éditeur. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que la librairie déménage rue Gambetta, où elle sera d’ailleurs rasée pendant la Première Guerre mondiale. La deuxième génération n’est pas en reste. Bernard Brunet rappelle d’ailleurs que ses grands-parents maternels étaient eux aussi libraires, à Abbeville. L’encre dans le sang, le livre comme un atavisme… La famille Brunet a la bosse du commerce. Le père de Bernard Brunet tient également une librairie de livres d’occasion à Paris.

Et la famille, avec ses nombreux enfants, se constitue en société pour gérer ce bien qui se transmet en héritage.
L’âge d’or de la librairie ? Sans doute celui du fameux slogan. Si dans les années 50, Arras compte une dizaine de commerces de livres, au début des années 90, il n’y a guère que la Maison de la Presse qui fait un peu de concurrence. C’était compter sans l’arrivée du Furet du Nord. « Un sacré coup de pied aux fesses », analyse Bernard Brunet avec le recul. Il faut dire que le géant nordiste fait fort : nulle part ailleurs en France on ne trouvera d’autre exemple de deux librairies mitoyennes ! Mais chez les Brunet, on est pugnace. La famille (les frères Bernard et Bruno) emprunte à la banque et double sa surface de vente, remaniée par une fille Brunet, architecte de métier, pour atteindre 500 m2. « Nous n’avons pas fermé pendant les travaux et les clients nous ont vraiment soutenus, se souvient Godeleine Brunet. Ils essuyaient la poussière sur les livres avant de les acheter. »

Ils sont à l’époque plus de 600 par jour à s’y rendre et le développement des achats des collectivités sécurise l’activité de la librairie, qui fait alors partie du groupement d’indépendants « Majuscule ». La librairie sait aussi être innovante, grâce aux bonnes idées de « madame Bernard », qui a la passion du livre. « C’était dans la corbeille de mariage, raconte-t-elle. Quand mon beau-père est venu demander ma main à mon père, il y avait une condition : que je travaille à la librairie. J’avais une belle situation de secrétaire à Lille, mais j’adorais les livres. Cela me faisait rêver. » Godeleine va donc vite trouver sa place. Et imposer ses idées. Comme ces vitrines pour lesquelles elle rivalise d’imagination ; jusqu’à y faire entrer des motos ou une 2CV ; ou ce rayon jeunesse, qu’elle a la bonne intuition de développer. Et sa parfaite connaissance du fonds, « le talent indispensable du vrai libraire », précise-t-elle, avec une conviction intacte.

Des chiffres et des lettres

Arnaud DervilleLes années passent et vient le temps de la retraite pour les époux Brunet. Si deux de leurs enfants, Matthieu et Virginie, ont fait un passage dans la librairie, ils ne reprendront pas le flambeau. Quant à Franck, le neveu, il gère la librairie ouverte à Douai en 1995. En 1998, l’enseigne arrageoise est donc cédée aux Librairies du Savoir, qui deviendront le groupe Privat. Par un jeu de fusions-acquisitions, comme on dit dans la finance, Privat passe en 2008 dans les mains de Direct Group France (filiale de Bertelsmann), rebaptisé plus tard Actissia, et qui gère à l’époque une dizaine de librairies en France. Le groupe est spécialisé dans la culture, les loisirs et les services. Il réunit des sociétés comme France Loisirs et Chapitre.com, qui n’est alors qu’un site de vente de livres d’occasion sur Internet. En 2009, Actissia décide de baptiser « librairies Chapitre » les soixante-six magasins alors dans son giron, tandis qu’en 2011, tout le groupe tombe sous la coupe d’un fonds d’investissement américain, Najafi Companies.

À Arras, côté client, on voit juste valser les enseignes. Privat, Chapitre… mais on va toujours chez Brunet. À la direction, après une transition assurée par Matthieu Brunet, on trouve depuis dix ans un jeune homme plutôt discret, Arnaud Derville. Lui est arrivé dans l’entreprise à 25 ans, avec un DEUG de droit en poche et pour deux mois à un poste de réceptionnaire. Il n’a plus jamais quitté la librairie, gravissant les échelons et accédant au poste de directeur en 2001. Il a connu le règne de Monsieur Bernard. Il va découvrir celui de la World Company.

Alors que son magasin tourne bien, il apprend en avril 2013 que toutes les librairies Chapitre sont frappées par un plan de sauvegarde de l’emploi en raison de lourdes pertes financières. On parle alors de six, puis douze, puis vingt millions d’euros. Même pour Arnaud, plus homme de chiffres que de lettres, cela donne le tournis. « Il y a un moment où tous ces chiffres ne veulent plus rien dire. Vous avez les clés du magasin et vous commencez à vous dire que demain, cela ne sera plus le cas… » Les séminaires et les grand-messes se succèdent au siège du groupe. Le jeune directeur n’en manque pas une, apostrophe le DG, pige vite quand celui-ci lui confie que « ça ne sent pas bon »… Quand il voit débarquer dans sa librairie les « men in black » pour un improbable audit, quand on lui propose de vendre les crèmes de beauté d’une filiale du groupe, quand les prix littéraires n’arrivent pas en septembre car les commandes ont été gelées, quand il découvre qu’il ne sera pas non plus livré pour les fêtes de fin d’année, Arnaud Derville sent le vent mauvais. Mais il garde le cap : « Je me suis mis à en parler à tout le monde, aux élus. » Le 2 décembre pourtant, le couperet tombe : c’est la liquidation judiciaire.

Touche pas à ma librairie !

« Seul, je n’y serais pas arrivé », confie Arnaud Derville. Et de rappeler qu’il a toujours pu compter sur une équipe solide et fidèle (seize personnes) et n’a pas dû gérer, comme certains de ses collègues du groupe, une montée au front du personnel. Surtout, un « esprit citoyen » s’est rapidement développé autour de la libraire. « Les gens sont venus nous voir en nous demandant : comment peut-on vous aider ? J’ai même reçu d’un retraité une promesse de don de 20 000 euros », raconte-t-il. Une pétition est lancée à l’initiative des clients.

Elle recueillera 2 500 signatures.

Grand librairie ArrasSa survie, la librairie la doit surtout à des business angels qui se sont vite mobilisés autour d’elle. Pierre Lobry, chef d’entreprise dans le secteur du logement, fait partie des sept investisseurs arrageois qui ont volé à son secours. « C’était un choc d’imaginer qu’elle ferme. Nous sommes des milliers d’Arrageois à avoir des souvenirs dans cette librairie, comme collégien puis lycéen. C’est l’endroit où l’on flâne, où l’on vient faire un cadeau. Comme une bonne programmation culturelle, elle participe à la qualité de vie de la ville. La sauver était une évidence », explique-t-il. Si le projet de reprise est porté financièrement par ces investisseurs, Pierre Lobry ne cache pas qu’elle n’a été possible que grâce aux compétences d’Arnaud Derville. « Il fallait pouvoir compter sur un chef d’entreprise. J’ai discuté longuement avec lui. J’ai vu qu’on parlait le même langage. Et je suis très confiant pour l’avenir. »

Une toute nouvelle société présidée par Arnaud Derville a donc été montée autour de ces investisseurs pour sortir la librairie des griffes de la procédure judiciaire. Si le principe d’une souscription publique ou d’un crowdfunding (finance participative) a été abandonné, son capital sera prochainement ouvert à tous à hauteur de 25 %. La librairie semble donc sauvée, même si le contexte économique n’est favorable pour personne. « J’ai appris à devenir patron en trois semaines, commente Arnaud Derville. On ne nous fait pas de cadeau. On nous considère comme des jeunes créateurs d’entreprise. »

La question du nom de la librairie s’est évidemment posée. Le jeune directeur a d’abord pensé lui redonner le nom de Brunet, mais Bernard Brunet, toujours propriétaire des murs, s’y est opposé. « Il faut regarder l’avenir, pas le passé », répète l’intéressé. La SAS Librairie B s’est donc finalement choisi le nom de Grand Librairie. « Comme grand-mère ou grand-place », précise Arnaud Derville, qui en réfère aux grammairiens. Une page Facebook a été créée et il imagine déjà des animations pour faire vivre sa librairie. Une galerie photos, un rayon jouets…

« Ce n’est pas un littéraire », tacle Bernard Brunet, qui à 84 ans ne lâche toujours rien. Qui aime bien, châtie bien… Son épouse, elle, souhaite bien du courage au jeune patron. « J’espère que la rentabilité ne l’empêchera pas de rêver », conclue-t-elle, avouant pour sa part qu’elle a tant aimé les livres qu’il lui arrive certaines nuits de rêver qu’elle en vend encore.

Où en sont-ils ? 

Le tribunal de commerce de Paris a validé la reprise de trente-quatre librairies Chapitre (soit 750 emplois). Vingt-trois ont fermé leurs portes, provoquant 434 pertes d’emplois.

  • À Boulogne-sur-Mer
    La librairie a été fermée le 8 février, après un mouvement d’occupation du personnel. La directrice, Cécile Jorre, mène le projet d’ouverture d’une nouvelle librairie multimédia sous franchise Fnac. Celle-ci n’occupera pas les anciens locaux de la rue Thiers, le loyer ayant été estimé trop important (200 000 euros par an).
  • À Calais
    Suite à la fermeture de la librairie, cinq salariés, auxquels s’est joint Patrick Demey (propriétaire des librairies Majuscule à Dunkerque, Armentières et Saint-Omer), ont décidé de constituer une société pour ouvrir une nouvelle librairie en lieu et place de l’enseigne Chapitre. Ils sont accompagnés dans leur démarche par Calais promotion, agence de développement économique du Calaisis. Autres changements dans le paysage calaisien : l’annonce de la fermeture de la librairie indépendante « La Mouette liseuse », et l’ouverture prochaine d’une nouvelle librairie jeunesse, à l’initiative de Virginie Jalain, une professeure de français qui s’est mise en disponibilité pour réaliser son projet. Nous en reparlerons dans Eulalie.
  • À Douai
    L’ex-librairie Brunet, créée en 1995, puis passée sous enseigne Chapitre, a fermé ses portes le 10 février.

– Marie-Laure Fréchet

Paru dans le n° 16 de la revue Eulalie, revue du Centre Régional des Lettres et du Livre en Nord – Pas de Calais.

 

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