ENQUÊTE

Réflexions Par | 08H20 | 10 mars 2014

Chantage à l’emploi, menaces de couper les vivres, peur de représailles : les élections municipales sont-elles sous pression(s) ?

C’est le refrain de pas mal de candidats en cette période des municipales : « Le maire en place fait pression sur mes soutiens ». Mythe ou réalité ? Enquête dans la région.

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Plutôt pluie ou beau temps, en terme de pression atmosphérique sur les municipales ? Photo : Fabien G. sur FlickR.

Antoine est un citoyen comme les autres. Enfin presque. L’an dernier, celui qui ne s’était jusqu’alors jamais engagé politiquement commence à suivre la campagne des municipales, dans une grande ville de la région. Un candidat trouve grâce à ses yeux. Il décide alors d’adhérer à la liste de soutien mais également de « liker » la page Facebook. Une démarche qui n’a pas tardé à être repérée. « Dans la demi-heure, j’ai reçu un coup de téléphone du cabinet du maire en place. On m’a dit : mais pourquoi vous faites ça ? Ce candidat n’a aucune chance. Ce n’est pas dans votre intérêt. » Des menaces à mots couverts, juge quelques mois après notre interlocuteur, qui n’a pas cédé à la pression. « J’ai répondu que je n’avais pas de consignes à recevoir ». Il a laissé son « like » et au contraire, la tentative de dissuasion l’a conforté dans son engagement.

Un nombre de pressions tout relatif

Pression. Un mot à la mode pendant la campagne des municipales dans la région. Nombre de candidats vous évoqueront ce « poison de la démocratie ». Le problème, c’est qu’une fois que vous leur demandez plus de précisions, des contacts qui pourraient témoigner – même anonymement – le silence radio devient de mise ou les exemples sont de plus en plus flous. Difficile alors de jauger précisément la fréquence de ces pressions, entre ceux qui vous parlent de ça pour cacher un programme faiblard ou inexistant et les réelles intimidations. Et même si ces candidats accusateurs vous donnent des contacts, encore faut-il que les “victimes” souhaitent en parler. Ce qui est rarement le cas. D’une part à cause de la peur du retour de bâton. D’autre part,  ils ont bien conscience que leur témoignage ne vaut pas grand chose. C’est ce que nous ont répondu plusieurs personnes interrogées : quelle preuve avez-vous à fournir pour étayer votre propos, sachant que ces intimidations sont bien entendu quatre-dix-neuf fois sur cent orales et portées par l’entourage de l’entourage du maire ? « Vous allez du mal à avoir des témoignages directs, même indirects », juge cet observateur.

Le chantage à l’emploi

DailyNord en a pourtant recueilli quelques-uns, dans plusieurs villes d’importance du Nord – Pas-de-Calais. Directement auprès des personnes, parfois indirectement auprès des candidats. L’une des menaces classiques ? Le chantage à l’emploi. Dans l’une des plus importantes cités du Pas-de-Calais, un homme décide d’apporter son soutien à une liste concurrente. Dans la foulée, il est invité à rencontrer le maire en place. Le lendemain, il se met en retrait de son action. Explication de cette volte-face : sa soeur est encore en contrat à durée déterminée dans l’un des services annexes de la mairie et on pourrait bien embaucher un autre membre de sa famille. A quelques dizaines de kilomètres de là, c’est une femme travaillant dans un service municipal qui comprend qu’on va la mettre au placard brutalement … parce que son mari est candidat. Ce dernier note aujourd’hui : « On n’avait d’ailleurs pas les mêmes idées politiques. Aujourd’hui, avec ce qu’elle a subi, elle a changé d’avis ».

Si les pressions ne peuvent pas toujours jouer sur l’emploi direct, certains ont recours à d’autres moyens plus… indirects. Ce chef d’entreprise avait bien envie d’apporter son soutien à un candidat d’une grande ville nordiste, cette fois-ci. Dès que ça s’est su, « on nous a fait comprendre que si je poursuivais mon engagement, les contrats que mon entreprise avaient avec la mairie – ou avec des entreprises liées avec la mairie -, seraient stoppés. Je n’ai pas eu d’autre choix que me retirer. » Même cas dans cette ville moyenne de la région. Le colistier raconte : “Je me suis engagé et j’ai dénoncé le cumul des mandats et des rémunérations qui profitent au maire et à son entourage”. Dans la foulée, le dit maire l’a contacté directement en lui expliquant qu’il lui nuirait au niveau de ses activités professionnelles.  Dans cette autre importante cité nordiste, une femme, à la tête d’une toute jeune entreprise ayant bénéficié d’aides publiques, s’était engagée sur la liste d’un concurrent. Avant même la publication des noms des colistiers, le téléphone a sonné. Au bout du fil,  un directeur des services au sein de la collectivité qui explique que cela “ne va pas plaire au maire“. Retournée, la femme n’en a pas moins réaffirmé sa conviction de se présenter.

Certaines pressions s’avèrent encore plus sournoises. A l’exemple de cette fille d’un colistier, effectuant son stage dans un salon de coiffure du Pas-de-Calais. Qui s’est sentie très mal à l’aise lorsque la femme du maire a débarqué et a lâché à la commerçante qu’il serait bien dommage que les membres du conseil municipal, habitués aux bonnes coupes de l’endroit, préfèrent aller voir ailleurs…

A relire, quelques-unes de nos enquêtes sur les municipales dans la région

  • Indemnités des grandes villes régionales : combien gagnent nos élus municipaux ? Lire cet article.
  • A Lens, le maire-candidat confond la caisse de la mairie avec celle du PS. Lire cet article.
  • A Lille, elles courent, elles courent les rumeurs. Lire cet article.
  • Collectivités locales au secours des entreprises : pour quel résultat ? Lire cet article.
  • Peut-on accéder aux délibérations en ligne dans les grandes villes régionales ? Lire cet article.

Et tous les articles concernant les municipales dans le Nord – Pas-de-Calais directement sur cette page.

Si l’opposition est virulente, moins de risques

Points communs de ces pressions : elles se passent soit dans des villes où le maire et son équipe sont habitués à régner sans partage et où lever le petit doigt s’apparente à un crime de lèse-majesté ; soit dans des cités où l’élection des 23 et 30 mars risque de faire fortement bouger les lignes au sein du conseil municipal. Dans cette petite ville, c’est le cas avec un maire en place depuis deux décennies et une liste concurrente qui a le vent en poupe. « Un président d’association s’est engagé avec nous, témoigne la tête de liste.  Dès que le maire l’a su, il l’a convoqué. Ça a été maintien des subventions contre son retrait. » L’homme a cédé. Pas question pour autant de lui jeter la pierre. Tous nos interlocuteurs comprennent les dilemmes. « Si j’avais eu de la famille impliquée, j’aurais certainement raisonné différemment », reconnaît Antoine. L’opposition peut aussi ne rien laisser passer. « Nous ne subissons plus de pression depuis qu’ils ont compris que toute tentative serait révélée au grand jour”, confirme un membre de liste dans une autre ville.

L’autocensure, un pire poison ?

Une autre question reste en suspens : à quel moment qualifier la petite pique ou la menace voilée de véritable « pression » ? Selon les situations, le chantage s’avère particulièrement insidieux. Dans une commune moyenne du Pas-de-Calais, un homme attendait un logement depuis trois ans. Sa mère décide de rejoindre la liste concurrente. « Dès l’instant où son nom est apparu sur ma liste, son fils a eu son logement. Et elle s’est retirée », commente, un brin désabusé, le candidat adverse. La situation fleurte dangereusement avec les limites du clientélisme.

Sans oublier les petites piques incidemment distillées. Comme par exemple ce maire qui se rend dans un restaurant et qui glisse un  « C’est bon ici. Dommage que vous accueilliez des réunions de l’opposition » à la fin du service. Cela pourrait encore passer sous le ton de la blague. En revanche, dans une autre ville, un candidat a remarqué la difficulté à organiser des réunions publiques pour sa campagne. « Certains bistrots me disent « je vais voter pour vous, mais je ne peux pas vous accueillir pour une réunion publique car j’ai peur des représailles »”. Lesquelles ? Suppression de places de stationnement par exemple.

Finalement, bien souvent, le maire n’a même pas besoin de faire tant de pression que ça. Le citoyen a peur du retour du boomerang et s’autocensure. En témoigne encore ce dernier mail d’un président d’association au candidat qu’il soutenait : « Il est devenu problématique pour moi aujourd’hui d’être sur la liste de soutien depuis mon élection de président d’une association. Surtout que je suis en train de négocier les subventions des prochains évènements de 2014, auprès des élus actuels. Ce serait vraiment bête de me voir retirer ces subventions pour ça. Cela n’empêche pas mes convictions mais politiquement je suis coincé. »

Un peu plus de DailyNord ?

3 Commentaires

  1. Bonjour,

    Je vous conseille de jeter un petit coup d’oeil du côté de Seclin…

  2. Bonjour.
    Si certains soutiens craignent d’être isolés ou des représailles,qu’ils rejoignent l’Association Anticor:- www anticor.org -qui lutte contre le clientèlisme.

  3. Un petit tour sur le site FDSECLIN de la liste d’opposition “SECLIN PLUS LOIN” et vous verrez que les pressions sont bien une réalité.
    Sur ce site il n’y est repris qu’un exemple mais il y en a eu plusieurs auprès des colistiers de FX CADART.
    Sans compter le clientélisme de dernière minute (la veille du 1er tour) avec distribution diverses et variées et envoi de courriers plein de promesses.

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