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Portrait de “grand maire” : Le printemps éternel de Pierre Mauroy

Petite histoire Par | 26 mars 2014

Vous pensiez que nous l’avions oublié ? Non, bien évidemment. Après André Diligent, Jean-Louis Borloo, Guy Lengagne, Albert Denvers et d’autres, Pierre Mauroy est le dernier à faire partie de notre série de portraits de “grands maires”.

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Pierre Mauroy, l’un des “grands maires” du Nord – Pas-de-Calais. Photos : Baziz Chibane.

Le Nord-Pas de Calais est un berceau d’ hommes d’Etat. De De Gaulle à Mauroy en passant par Maurice Thorez, Philippe Pétain et Guy Mollet*, c’est presque tout le registre politique du pays qui est représenté. Retour sur l’un d’entre eux, Pierre Mauroy, maire de Lille de 1973 à 2001 et disparu en 2013.

Et Pierre dans tout çà ? Là où il est, l’ancien maire de Lille doit regarder la joute en cours d’un oeil avisé et curieux. Son nom n’est pas si prononcé pendant cette campagne, même à Lille dont il fut l’indiscuté premier magistrat pendant presque 30 ans. Il est vrai que la rupture de style est désormais consommée. “Mauroy noie le poisson, Aubry le harponne“, racontent volontiers ceux qui ont travaillé avec ces deux personnalités si différentes. L’ancien maire a eu la prescience d’une métropole européenne. Aubry passe aux travaux pratiques. Et appuie sur l’accélérateur du TGV et autres leviers de développement. Le tandem emmène la préfecture de province au concert des capitales régionales du Vieux Continent.

Comme souvent, il y a des morts au bord de la route. La politique est un monde de brutes. A Lille, les dauphins noyés par cet Abraham onctueux voire ombrageux sont légion. Miel ou couteau, Pierre Mauroy sait éteindre les ambitions. On ne reviendra pas sur le fameux étouffoir communiste, cette union de la gauche qui s’est muée en baiser de la mort pour le parti de la place du Colonel-Fabien. A l’époque, on se disputait méchamment les voix prolétaires sur fond d’ouvrièrisme et de lutte des classes. Guy Carlier voulait inhumer Mauroy sous un terril, comme les pharaons ! Le Nord-Pas de Calais – acier, charbon, textile, ferroviaire, chantiers navals –  ne pouvait qu’accoucher de cet enfant du peuple qui savait si bien cultiver la fibre messianique d’un avenir radieux. “Ces paysans que l’on jetait au pied des machines ! …“, lançait Pierre qui marchait sur l’eau dans ces moments-là. Mitterrand, au soir de sa vie, lui avait soufflé : “Et vous, continuez à mettre du bleu au ciel…”. Et pourtant les communistes en avait des wagons, de ces orateurs hors pair qui électrisaient les foules. Mais Mauroy les supplantait, il savait qu’il était dans le sens de l’Histoire et que le mur de Berlin était condamné à se déliter.

Nos autres portraits de “grands maires”

Non, ce n’était pas un Bisounours paternaliste !

Il serait faux de le décrire comme un bisounours paternaliste. Le natif de Cartignies, non loin de la forêt de Mormal, est un vrai grizzly. Une science rarement égalée des majorités et des chemins qui mènent au pouvoir. Comme avec la fille de Jacques Delors*, Mauroy se conjugue avec un François Mitterrand, probablement l’un des hommes politiques français les plus duplices du XX ème siècle, et ce qui pouvait apparaître comme rédhibitoire devenait en fait complémentaire. Idem avec un Rocard, pur produit de la haute société protestante (il a un rameau catholique aussi, comme Pierre), intellectuel parisien de belle lignée, avec qui il a souvent fait cause commune, lui le petit-fils de bûcheron de l’Avesnois, sur le plan des idées ou du parti, dans ces luttes de géant pour le contrôle du tremplin vers l’Elysée. Le plus grand dénominateur commun entre Mauroy et Delors père et fille et avec Rocard, c’est cette deuxième gauche forgée dans la fournaise de la guerre d’Algérie, la torture et les attentats, la colonisation et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, plus tard le syndicalisme de réformes et la société contractuelle. Le plus petit dénominateur commun entre un Mitterrand opportuniste jusqu’au cynisme et un Mauroy empreint de morale, catho ou laïque c’est comme l’on voudra, c’est la conquête du pouvoir via le parti pour, comme le proclamait la gauche de 81, changer la vie. Cocktail gagnant.

Matignon sans passer par la case ministre reste une sacrée performance

Alors, certes, il restera quelques lignes dans les livres d’histoire, comme le chef de gouvernement de la première alternance de notre V ème république avant que la cohabitation ne devienne une – mauvaise ? – habitude. Mais Matignon sans passer par la case ministre reste une performance. De fait, il aura suscité une génération de leaders – on dira barons – du socialisme qui prononçent encore son nom d’une voix chevrotante quand on leur demande d’égrener leurs souvenirs ou de se raconter. Même à droite, on a du respect pour le monument lillois forcément historique et qui, par contrepoint, a apporté notoriété et gloriole à ceux qui le défiaient. Voire un marchepied pour une carrière.

Alors, la condamnation de Mauroy dans cette affaire d’emploi fictif à la communauté urbaine rappelle que la politique ne se fait pas sans se salir les mains. Les affaires qui ont secoué le parti socialiste – Mauroy était le patron à l’époque – le montrent. Probablement l’épreuve la plus cruelle pour cet homme prudent qui, en parlementaire qui a élevé le suffrage universel au rang d’un principe sacré, cultivait une certaine méfiance à l’encontre du gouvernement des juges.

Un documentaire  résume bien l’homme. Consacré à Léon Blum, cet autre repère de la gauche, on y voit un Pierre Mauroy évoquer la personnalité de la grande figure du Front populaire dont il fut un soutien après-guerre, à côté de Leo Lagrange ce père spirituel tué sur le front. “Eternel printemps“, dira-t-il de son prédecesseur en guise d’hommage. Que l’on permette de lui retourner le compliment.

* Une réelle complicité reliait Pierre Mauroy et Jacques Delors. Le premier à Matignon, le second aux finances, ils convainquirent Mitterrand de tourner le dos à l’esprit de 81 et d’engager le pays sur la voie européenne. Là encore, autant Delors n’avait que peu de goût pour la liturgie électorale, autant Mauroy dénouait les noeuds que le premier tranchait. Pour autant, l’observation d’un Mauroy choisissant Martine Aubry comme dauphine en hommage au père et à l’amitié qu’il lui portait apparaît surjouée. Entre le patriarche de Lille et la ministre de Jospin devenue maire, les éclairs ont fusé…

L’ancien président du Conseil Guy Mollet n’était pas natif d’Arras, mais son nom y reste attaché.

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