L'autre information du Nord – Pas-de-Calais

CARNETS DE VOYAGE

Les livres avec Eulalie Par | 14H45 | 27 mars 2014

Nadine Ribault : de Kyôto à la Côte d’Opale

Parmi les plus belles pages écrites sur notre région septentrionale, celles de Nadine Ribault sont en bonne place. Et pourtant, son œuvre reste méconnue de bien des natifs ou résidents du Nord – Pas de Calais. La faute à l’inattention des grands médias régionaux ou à la discrétion de cette femme vivant à l’écart des vaines agitations ? L’auteure refuse les compromis. L’art de la description ne serait plus compatible avec l’accélération générale de notre époque ? Nadine Ribault lui redonne sens. Des rivages du Pas-de-Calais aux côtes du Japon, des lumières d’Opale au soleil levant, l’écrivaine tisse ses récits sans se soucier des modes. Les seules impatiences sont dans la passion qui anime ses personnages féminins. 

Ses longues robes et ses capes noires attestent d’une personnalité hors du temps ; pour l’avoir un jour aperçue descendant des collines de Condette vers la plage d’Hardelot, à vélo et en famille, vêtue de ces longs vêtements sombres la protégeant du soleil et flottant au vent, l’on se dit que Nadine Ribault est autant notre voisine que celle d’Henry James ou Jane Austen, dans un autre siècle. N’a-t-elle pas, aussi, fait resurgir du passé le premier texte de Janet Frame, Le Lagon, publié en 1951 en Nouvelle-Zélande, mais traduit par ses soins en 2006 ?

Nadine RibaultCes dernières années, il fallait la patience de Pénélope attendant Ulysse pour guetter la voyageuse à Condette. Entre ses longs séjours à Kyôto, ses résidences en Nouvelle-Zélande ou ailleurs, l’apercevoir dans son gîte du Boulonnais, ancienne dépendance du Château des Tourelles, au flanc de la forêt d’Ecault, devient rare. Carnets des Cévennes et Carnets des Cornouailles en 2012, Carnets de Kyôto en mars 2013… Sans surprise, ses derniers textes font la part belle aux voyages. Ceux-ci, après tout, sont inscrits dans ses gènes. Une enfance à Abidjan, des séjours en Ecosse, aux Pays-Bas, au gré des chantiers d’un père soudeur né à la Réunion…

« Je n’aime pas l’expression littérature de voyage, telle qu’on l’entend », prévient-elle toutefois. « Pour l’éditeur il s’agit de nature writing, mais je n’ai pas l’impression d’écrire des lettres de voyage où l’on se déplacerait d’un point A à un point B. Ce sont des points d’appui, via des carnets. J’y exprime ma façon de reprendre contact avec le réel, le paysage, pour reconstituer mon énergie à la fin de l’écriture d’un roman. »

On comprend l’épuisement de Nadine Ribault à la fin d’un roman quand on la sait de celles qui réécrivent quinze fois la même page. L’écriture du livre  lui prend alors plu- sieurs années : deux romans depuis douze ans, deux recueils de nouvelles, ont précédé ces carnets mais aussi une réflexion sur la catastrophe de Fukushima. Dans Les Sanctuaires de l’abîme − Chronique du désastre de Fukushima (Éditions Encyclopédie des Nuisances), co-écrit avec son mari Thierry Ribault, chercheur au CNRS, et dans des tribunes de presse, publiées dans Libération et sur Rue89, l’écrivaine a dénoncé le négationnisme nucléaire des Japonais. Son regard sur le Japon semble sans concession. « Mes séjours cumulés représentent dix années de vie là-bas. J’y observe une société ultra industrialisée qui a presque tout détruit. Même à Kyôto j’ai souvent l’impression que temples et jardins ne sont plus que musées pour le touriste. » Alors Nadine marche dans les forêts, grimpe dans les Alpes japonaises, part à la rencontre d’un maître de flûte ou d’une créatrice de masques de nô, retrouve un ami potier, observe les animaux…

« Je me demande aussi ce que signifie vieillir aujourd’hui. Même au Japon on me disait “vieillir c’est disparaître”. Autrefois le respect des vieillards s’y caractérisait par la reconnaissance d’un supplément d’âme, mais désormais on ne leur concède même plus cela, sauf dans le théâtre de nô où se matérialisent précisément les âmes… »

Fin mars 2013, la sortie des Carnets de Kyôto fut l’occasion d’un bref retour en France de l’auteure qui a retrouvé sa maison de Condette, le jardin encadré de deux petites dépendances où Thierry et Nadine ont chacun leur bureau, et leur verger un peu plus bas… L’observateur de ses longs séjours au Japon pourrait s’étonner de cette fidélité au Nord, son vent et ses tempêtes, de la part de celle qui étudia à Paris et Metz − où vivent aujourd’hui ses parents. « À un moment donné, quand j’ai découvert ce lieu, je me suis dit “c’est là que je pose tout”. Bien sûr, au Japon il se construit un petit quelque chose, ce pays n’est plus transitoire, mais il m’y manque mon jardin, la mer et le ciel incomparables de la Côte d’Opale. Kyôto est sous injection, sous perfusion. Je n’y sens pas le même espace. »

Prémonitoires, les Carnets de Kyôto ont été écrits avant le tsunami de Fukushima. Mais à l’été 2011, quand le CNRS rapatria par prudence Thierry Ribault, Nadine et leur fille, l’écrivaine travailla à des Carnets de la Côte d’Opale, encore inédits. « Pourquoi cette côte ? Je m’interroge moi-même et fouille encore le sujet ! J’ai été frappée un jour par la falaise du Cran, le détroit, le vent. Il existe des coups de foudre entre un homme et une femme mais je pense que cela existe aussi avec un paysage. Puis il y a eu une deuxième rencontre, celle de l’Astrolabe, le gîte que nous avons fini par acheter. Les Carnets de la Côte d’Opale vont parler de tout cela. »

Nadine Ribault au Japon

Les quatre livres publiés chez Actes Sud ou chez Joëlle Losfeld avaient déjà pour territoire cette contrée. Un Caillou à la mer offrait les plus belles pages jamais écrites sur les plages de Wimereux et des environs. En longues phrases ondulant comme des vagues, Nadine Ribault hissait l’art de la description au niveau des calligraphies et estampes japonaises. Le Vent et la lumière, roman situé dans l’arrière pays boulonnais à Widehem, racontait l’histoire d’une femme sculptrice et son fondeur – perfectionniste, Nadine avait suivi le fondeur Charles Gadenne pour s’en inspirer. Sensible à tous les arts, Nadine a écrit certains textes sous influence musicale – Arvo Pärt pour le roman Festina Lente (Actes Sud) ou Schubert pour ses nouvelles (chez Actes Sud aussi).

Influencée depuis longtemps par les lectures des romantiques puis des sur- réalistes (Hölderlin, Novalis, Breton…), Nadine Ribault a commencé en 2010 des collages. Ceux-ci ont été exposés en 2012 par son amie Marie-Christine Dubois, à l’Espace du Dedans, la librairie-galerie de la rue de Gand, remarquable écrin dans le Vieux-Lille. Corps nus et romantisme noir s’y invitent. « Je m’intéresse aussi aux femmes qui ont accompagné les hommes surréalistes. J’admire Annie Le Brun qui en est l’héritière aujourd’hui. » Parmi ses lectures figurent désormais aussi, en bonne place, les écrivains publiés par l’Encyclopédie des Nuisances, maison créée par Jaime Semprun, le fils de Jorge. Mais aussi les féministes anarchistes japonaises du début du XXe siècle. Car derrière ses grandes capes noires, et cette apparente patience de l’écriture qui ralentit la marche inexorable du temps, Nadine Ribault demeure fascinée par ces femmes révoltées ou ces héroïnes romantiques nourries « d’ardeur et de ferveur » qui peuplent les romans anglo-saxons du XIXe siècle. Comme le montrera peut-être un jour son travail, hélas inédit, sur Sainte- Godeleine, née en 1049 à Wierre-Effroy en Artois, vierge martyre vénérée à Gistel en Belgique…

– Geoffroy Deffrennes 

Carnets de Kyôto
éditions le mot et le reste
mars 2013
80 pages – 10 €

Les sanctuaires de l’abîme
éditions de l’encyclopédie des nuisances
mars 2012
135 pages – 15 €

Paru dans le n° 13 de la revue Eulalie, revue du Centre Régional des Lettres et du Livre en Nord – Pas de Calais.

Ce contenu est © DailyNord. Si cet article vous intéresse, vous pouvez reprendre un extrait sur votre site (n’excédant pas la moitié de l’article) en citant bien évidemment la source. Si vous désirez publier l’intégralité de l’article, merci de nous contacter »

Réagir à cet article

La rédaction de DailyNord modère tous les commentaires, ce qui explique qu'ils n'apparaissent pas immédiatement (le délai peut être de quelques heures). Pour qu'un commentaire soit validé, nous vous rappelons qu'il doit être en corrélation avec le sujet, constructif et respectueux vis-à-vis des journalistes comme des précédents commentateurs. Tout commentaire qui ne respecterait pas ce cadre ne sera pas publié. Evidemment, DailyNord ne publiera aucun contenu illicite. N'hésitez pas à avertir la rédaction à info(at)dailynord.fr (remplacer le "at" par "@") si vous jugiez un propos ou contenu illicite, diffamatoire, injurieux, xénophobe, etc.

Les livres avec Eulalie

AR2L - Agence Régionale du Livre et de la Lecture

Bienvenue sur la page Les livres avec Eulalie, hébergée par DailyNord.

L'AR2L est une agence de coopération interprofessionnelle dédiée à la filière du livre, à la valorisation et au soutien à la création littéraire, ainsi qu'à la production éditoriale, à l'échelle régionale, nationale et internationale, dans la région Hauts-de-France. Plus d'infos sur Eulalie.fr, ar2l-hdf.fr , la page Facebook , le compte Twitter @ar2l

La page d'accueil des Livres avec Eulalie

A lire sur DailyNord

L’unique et le seul dictionnaire officiel du Nord – Pas-de-Calais

Retrouvez toutes les définitions du petit dico décalé du Nord - Pas-De-Calais

Le long de nos frontières disparues

Retrouvez le très très grand format de DailyNord

Commémorations de 14-18 : en fait-on trop ?

14-18 SE CONJUGUE À TOUTES LES SAUCES CES TEMPS-CI. RETROUVEZ NOTRE ENQUÊTE.

Pour ne plus jamais louper un excellent article de DailyNord