PORTRAITS DE GRANDS MAIRES

Petite histoire Par | 08H45 | 11 mars 2014

Lens : André Delelis ou l’immuable statue du commandeur

Il s’agit bien là d’une des figures du Bassin minier, de celles qui doivent leur patine à une longévité sans éclipse. De celles aussi qui construisent leur réussite sur le principe qu’aucune tête ne doit dépasser dans un fief. Enfin, il est évident que le destin d’André Delelis est aussi le fruit d’une passion, dévorante, sans limites pour son club de football, le RC Lens. Il faut toutefois plus qu’un ballon pour faire rouler un parcours jalonné de mandats de maire, député, conseiller général, sénateur et accessoirement d’un portefeuille de ministre. Portrait d’un homme dont, même après sa mort, l’ombre plane encore sur la cité lensoise.

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André Delelis, répondant à une interview à propos… du stade Bollaert, en 1984. Capture d’écran INA.

Si un hôtel de ville était une étoile, elle serait sans nul doute celle du Berger pour André Delelis. Natif et fils du secrétaire de mairie de Cauchy-à-la-Tour, qui l’initie au socialisme le plus fervent, il y fait ses débuts comme employé municipal avant de rejoindre celles de Barlin puis de Lillers. Enfin, c’est l’arrivée à Lens où il travaille pour le syndicat FO. Et pourtant, le site de l’Assemblée Nationale a retenu pour profession celle de représentant de commerce, ce qui, convenons en, fait ton sur ton avec son portefeuille de ministre acquis sous le gouvernement Mauroy. C’est vrai, André Delelis vendra un temps des serpillères aux collectivités qui, à défaut de joie, se faisaient un « devoir » de lui en acquérir. Mais qui était vraiment le futur monarque lensois ?

Maire le plus populaire de France

« Pourquoi la famille Schaffner a-t-elle refusé des obsèques municipales ? » C’est par cette réponse de jésuite, droit dans les yeux, qu’André Desmarez plante le décor politique de l’André qui nous intéresse. Journaliste à Lens avant et pendant la gestion delelisienne, André Desmarez connaît bien cette période où la politique locale se résumait à un bras de fer socialiste-communiste dans l’arrondissement. En tout cas, lors de la disparition subite du très respecté docteur Schaffner, la reprise du flambeau lensois n’était pas forcément un cadeau pour le dauphin, mais André Delelis imprimera très vite son empreinte dans la capitale du Bassin minier avec une certaine connivence de la presse locale. Du coup, André Delelis est proclamé le maire le plus populaire de France par le magazine L’Express. Ses administrés ne s’y trompent pas qui l’élisent avec un score de 68 % en 1977. Quatre ans auparavant, il est le seul député socialiste réélu au premier tour…et relègue les communistes au rang de faire-valoir. L’homme dispose toutefois de solides dispositions et notamment une qualité d’orateur hors pair. Jamais une note sous les yeux, c’est bien simple quand il s’exprime il marche sur l’eau, captive son auditoire. Il a aussi cet autre talent qui est de faire en sorte que pas une tête ne dépasse dans son périmètre, prépondérant pour s’inscrire dans la longévité politique.

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Il vérifiait lui-même la propreté des trottoirs

L’ancien représentant de commerce a aussi retenu le principe quasi militaire d’une inlassable occupation du terrain. Jamais un week-end que le Bon dieu (auquel il ne croit absolument pas) fait sans une tournée des associations ou des clubs du troisième âge de sa chère commune. Cette méthode martiale s’étend jusqu’à sa troupe d’élus (port de la cravate, entre autres, obligatoire) et au personnel communal. Ainsi, il n’est pas rare que l’homme arpente les rues de la cité dès potron-minet pour vérifier la propreté des trottoirs, une demi-heure après le passage des balayeuses…

Pour résoudre les problèmes, affirmer son rôle de chef, l’homme ignore les éclats de voix au bénéfice de petites sentences assassines que lui confère son talent oratoire. Dans ce domaine, personne ne lui arrive à la cheville et tout le monde marche droit. En se rangeant très vite derrière l’étendard de Mitterrand, le maire artésien devient dans le Pas-de-Calais le pendant de Pierre Mauroy dans le Nord. Cheville ouvrière dans le département lors des présidentielles – il fut le responsable de la campagne de Mitterrand dans ce département rose à souhait et les deux hommes entretenaient une relation personnelle – le preux chevalier de Cauchy-à-La-Tour est coopté dans la première Table ronde du gouvernement Mauroy, au Commerce et à l’Artisanat. Un passage sous les ors de la République dont on retiendra la création d’un statut du conjoint du commerçant. Il refusera un nouveau secrétariat d’état aux immigrés, préférant son beffroi lensois, d’ailleurs fragilisé politiquement et frappé par une lente érosion de ses populations ouvrières. Au niveau local, ses détracteurs sont à l’opposé de ses dévots sur le plan de la trace laissée. Les premiers critiquent sa gestion au quotidien dénuée de vrais grands projets, faisant glisser Lens dans le rôle d’une belle endormie. Les autres lui attribuent l’implantation de l’université, l’installation d’une CCI, pas vraiment indispensable dans un paysage consulaire déjà bien morcelé, et autres désenclavement de la ville avec la création de la rocade minière. Tous sont au moins unanimes sur une chose : son (chef d’)œuvre c’est le Racing Club de Lens.

Un journaliste a eu le droit à un arrêté municipal spécialement contre lui

Car s’il est un domaine où la légende s’efface devant l’histoire, c’est bien la relation quasi passionnelle entre l’édile et son Racing club de Lens. Croisez des anciens joueurs de l’époque et ils vous enverront imparablement du « Monsieur Delelis » que l’on réserve aux tuteurs ou aux bienfaiteurs. D’abord parce que son poids dans l’échiquier régional a sans nul doute servi à soulager certains d’entre eux de diverses infortunes. Mais surtout parce que son amour pour le club artésien n’était absolument pas feint. Et quand on est footeux, on le sent. Dans son bureau de la mairie comme dans les travées de l’Assemblée nationale, son premier regard sur la presse du jour est automatiquement téléguidé vers l’actualité Sang et or. « On pouvait écrire presque ce que l’on voulait sauf sur le Racing » confie un plumitif de l’époque bien placé pour le savoir. Et pour cause ! Il doit bien être le seul journaliste de France à avoir eu un arrêté municipal spécialement aménagé pour lui et lui interdisant l’accès à toutes les structures de la ville. On n’écrit pas du mal sur le RCL, point ! Quand on lui cause foot lensois, Delelis peut être aussi avenant qu’une chatte défendant ses petits. Il faut dire qu’il a sorti toutes ses griffes à l’aube des années 70, lorsque les Houillères décidaient de couper le robinet du club minier. C’est à cette époque que notre homme sera paré de l’auréole de l’éternel sauveur du Racing. Quelques années plus tard, il paiera (sic) de sa personne en se portant garant auprès du Crédit du Nord afin d’honorer les salaires des joueurs, le club était aux portes de la cessation de paiement (l’homme devra d’ailleurs rendre des comptes à la justice pour une histoire de marchés publics liés à la rénovation de Bollaert). L’accueil du championnat d’Europe 1984 et de la Coupe du monde 1998 concrétiseront cet investissement hors normes. 1998 année du triomphe et du deuil, le RC Lens décroche son premier titre de champion de France et dans la foulée, son supporter n°1 tire sa révérence politique. Il s’éteindra à son domicile en 2012 le soir d’un match du Racing, un épilogue digne d’un roman.

Daniel Percheron/André Delelis : le grand désamour malgré le RC Lens

«Au Nord, c’étaient les corons, La terre, c’était le charbon, Au Nord, vivait et vivra toujours un homme et un élu d’exception, André Delelis, député-Maire de Lens. » Ou la conclusion de l’éloge de Daniel Percheron le 8 septembre 2012, jour des adieux à l’élu défunt. Seule la passion inoxydable pour les couleurs Sang et or unissait les deux hommes, pour le reste ce n’était pas le grand amour. Verbatim : « Daniel Percheron n’hésite pas à tourner en dérision le premier secrétaire du parti, Pierre Mauroy […] Dans une mécanique de type totalitaire, la fraternité ne reprend jamais ses droits. » Ou encore : « On se sent ici de plus en plus mal dans nos habits de socialistes. La base commence à ronchonner… Jaurès n’est quand même pas mort pour qu’on ait un parti stalinien dans le Pas-de-Calais ! Que Percheron laisse la démocratie se réinstaller. »** Rhabillé pour l’hiver « le cardinal de fer »**.

Mais il savait lui offrir un smoking de gala quand cela l’arrangeait, surtout pour tailler des croupières à son successeur désigné Guy Delcourt. Ce dernier garde encore en travers de la gorge cet interview de Nord-Éclair où il attribue clairement le mérite de l’obtention du Louvre-Lens… au président de la Région. Avant de poursuivre, perfide : « Je lui (Guy Delcourt) avais dit: ”fais attention, la ville que je te transmets a trois pôles importants que peu de villes de 35 000 habitants possèdent et auxquels il ne faut pas toucher : la fac, le centre hospitalier et le stade Bollaert”. Sans compter la rocade minière. Il a fait le contraire de ce que je lui avais recommandé : il a abandonné deux fois la présidence du conseil d’administration de l’hôpital, il a signé un bail emphytéotique pour le stade Bollaert, il refuse l’Euro 2016 et maintenant il parle de privatiser l’A21… J’ai le sentiment qu’il s’attaque à tout ce qui faisait ma fierté. Il a une volonté de détruire qui m’étonne et soulève une très forte réprobation de ma part. Je l’appelle le démolisseur. » Guy Delcourt ne lui a jamais pardonné.

Personne ne devait le contrarier

Il était comme ça l’ex gamin de Cauchy-à-La-Tour, rien ni personne ne pouvait lui résister, encore moins le contrarier. Flashback : en 1983, une de ses adjointe, Claudette Erouart, conseillère générale et rocardienne jusque là bien en cour, se voit brutalement désavouée puis dégradée car elle a le malheur de ne pas convaincre son mari chef d’édition à La Voix du Nord, et dont les articles irritaient le maire irascible et passablement macho. De même, il bridera les ambitions majorales de Jean-Claude Bois qui lui avait succédé à l’Assemblée nationale quand il entre au Sénat. Le Canard Enchaîné embraiera par un amusant sobriquet, le « sécateur-maire »…Celui qui se définissait politiquement parlant comme un « autodidacte sans complexe » laisse un souvenir justement… très complexe. Cet homme qui voulait tout contrôler directement ou indirectement était en tout cas un champion toutes catégories des urnes : il a toujours été élu au premier tour. Lors des dernières municipales, ils n’étaient pas moins de 5 sur la grille du deuxième tour (un cas unique en France). La multiplicité des listes de gauche engagées cette année démontre que l’héritage delelisien s’est bel et bien évaporé. La statue du commandeur n’en demeure que plus indéboulonnable.

Olivier Averlant (avec Marc Prévost)

*Membre du bureau du PCF lensois, il reçut en 68 un jeune politique fougueux du nom de Daniel Percheron, candidat pour intégrer les rangs du parti à condition d’obtenir immédiatement un poste à responsabilités. On devine a posteriori la réponse.

**In « Le petit théâtre de Pierre Mauroy » de Marc Prevost, éditions Les Lumières de Lille. Une anecdote qui vaut son pesant d’ironie : pendant un congrès fédéral en 1974, Guy Mollet et Daniel Percheron s’étripent sur un codicille de procédure. La main de Mollet fuse vers Percheron qui esquive le coup et s’en va gifler…le malheureux Delelis qui tentait de trouver un compromis entre les deux pugilistes.

Un peu plus de DailyNord ?

2 Commentaires

  1. Bravo pour cette page sur André Delelis, voilà du vrai journalisme, ça rassure G Delcourt

  2. Remarquable résumé. Et regard pertinent sur une carrière politique qui a laissé beaucoup de friches.

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