PATRIMOINE LITTÉRAIRE

Les livres avec Eulalie Par | 10H00 | 06 février 2014

Manon Lescaut : sortilège littéraire de L’abbé Prévost

Antoine François Prévost, dit l’abbé Prévost, né en 1697 à Hesdin dans le Pas-de-Calais, se doutait-il, en écrivant L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, qu’il donnerait naissance à l’une des plus troublantes et des plus fascinantes héroïnes de la littérature française ?

François Boucher

François Boucher, Marie-Louise O’Murphy, 1752

Quelle était la couleur des cheveux de Manon? On l’ignore, comme on ignore celle des ses yeux. Avait- elle le nez retroussé? Un grain de beauté sur la nuque? Avivait-elle l’éclat de son visage à l’aide de rouge ? Y collait-elle des mouches ? L’abbé Prévost ne la décrit pas. On la rêve sous les traits de Marie-Louise O’Murphy, qui servit de modèle à Boucher ou, la préfère-t-on plus sage, sous ceux de La fillette au volant de Chardin. On l’imagine aussi à partir des portraits d’actrices des frères Goncourt: mademoiselle Clairon, madame Saint-Huberty, Sophie Arnould ou encore la Guimard. Ces mêmes frères Goncourt qui, dans La Femme au XVIIIe siècle, distinguaient trois types féminins. Laissons de côté le premier qui dessine la figure cruelle des «belles inhumaines » au front buté qui « fascinent par une certaine majesté
d’impudeur». Manon, assurément, n’en fait pas partie. Restent celles qui cherchent avant tout « à piquer, par une légère irrégularité des lignes, par la fraîcheur, l’enjouement, l’étourderie, par tout ce qui sauve de l’admiration ou du respect », — et les beautés touchantes, indolentes et mélancoliques. Manon, au cours du roman, glisse de l’une à l’autre de ces figures. Pas plus qu’on ne peut représenter la divinité, sauf à la déformer et à la limiter, on ne peut peindre Manon : « Ses charmes dépassaient tout ce qu’on peut décrire. C’était un air si fin, si doux, si engageant, l’air de l’Amour même.»

Un art de la vitesse

Le roman, en ce premier tiers du XVIIIe siècle, n’a pas encore succombé aux séductions de la description. Avançant à vive allure, L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ne souffrirait pas d’en être ralentie. Tout va très vite. Les actions se succèdent, s’enchaînent, se précipitent : on est poursuivi, on s’enfuit, on est arrêté, on est emprisonné, on s’évade, on vole, on est volé, on triche, on se bat en duel, on assassine, on est banni. On aime aussi. Il se passe toujours quelque chose dans Manon Lescaut. Le recours au dialogue accélère le rythme de la narration, comme la phrase, limpide et souple, qui préfère le verbe au nom et à l’adjectif. «Le récit de des Grieux coule de source », a-t-on dit à juste titre pour en vanter le caractère naturel et spontané, l’« accorte négligence » et « la fraîcheur sans fard », pour reprendre les mots de Sainte-Beuve. Un récit subjectif qui, plutôt que des actions et des réflexions, rapporte, dans des phrases ponctuées d’exclamations et d’inter- rogations, des émotions, et souligne leur mobilité. Le corps de nos héros est sans cesse débordé et troublé par l’intensité des affects : la première fois que des Grieux voit Manon, il se trouve « enflammé tout d’un coup jusqu’au transport », et lorsqu’il apprend qu’elle est enfermée à la Salpêtrière, il se précipite sur celui qu’ils ont dupé pour l’étrangler. De l’amour au meurtre, il n’y a qu’un pas. L’époque exige qu’on pleure beaucoup : des larmes par ruisseaux, qui, parfois, se transforment en torrents. à moins d’être tellement anéanti qu’on ne soit même plus capable de pleurer ainsi qu’il arrive à des Grieux ensevelissant Manon. L’âme sensible, au faîte de la joie ou dans les abîmes de la tristesse, n’est jamais en repos. Rien, en elle, qui soit modéré.

L’amour fou

À commencer par l’amour absolu qu’éprouve des Grieux pour sa Manon, qui le conduira, de compromissions en compromissions, à déchoir du rang de chevalier à celui de chevalier d’industrie et à accepter qu’elle lui soit infidèle. Si Manon est une « étrange fille », si elle est « incompréhensible », l’amour que lui porte des Grieux l’est tout autant. Il relève de la religion. Manon n’est-elle pas dotée d’une « figure capable de ramener l’univers à l’idolâtrie » ? Ce mot n’est pas à prendre à la légère et à verser au compte du vocabulaire galant: il est écrit par un bénédictin. Amour quasi mystique ou amour névrotique? L’attachement indéfectible de des Grieux à Manon, sa dépendance, rappelle ce qu’un enfant éprouve pour sa mère. Ne dirait-on pas, également, que des Grieux est acharné à sa propre perte et qu’il y court? « Il court à la flamme comme un papillon grisé, poudré, soyeux », remarque Cocteau. Il en a bien conscience, mais n’en a cure.
Ce qui sépare les amants, c’est qu’il faut à Manon, de toute nécessité, « du plaisir et des passe-temps » : les toilettes chatoyantes, les bijoux scintillants, le brouhaha de l’Opéra, les soupers sous les lustres en feu. S’il n’y a qu’un plaisir pour des Grieux, celui d’aimer, il en existe bien d’autres pour Manon, inégalité que le chevalier résume par cette formule : « Manon était passionnée pour le plaisir ; je l’étais pour elle. » Ce jeune couple, qui a pour lui toutes les séductions de la jeunesse, est le premier couple romantique de la littérature : amour éperdu, intensité des sentiments, hostilité du monde. Tantôt « idole », « souveraine », « amante incomparable », tantôt « perfide maîtresse » ou « fille ingrate », Manon est, avant la lettre, une femme fatale. Le roman annonce un changement dans les mœurs : si l’on aime, tout est permis. Dumas fils songera à Manon en écrivant La Dame aux camélias. Au reste, il préfacera le roman dont il dira, assez drôlement, qu’il est « le paroissien des courtisanes ».

Fortune de Manon

Le livre refermé, deux scènes demeurent dans la mémoire du lecteur, deux scènes pittoresques, c’est-à-dire dignes d’être peintes, qui ont fait l’objet de nombreuses gravures. La première, au seuil du roman, montre une Manon enchaînée avec d’autres filles galantes que l’on mène au Havre afin de les déporter en Louisiane. En dépit de ces circonstances avilissantes, Manon reste assez belle pour être remarquée par l’homme de qualité qui rapporte son histoire. Et par le lecteur. La seconde est celle de sa mort dont Chateaubriand se souviendra lorsqu’il organisera les funérailles d’Atala. En fuite de la Nouvelle-Orléans, Manon meurt d’épuisement dans le désert et le chevalier creuse sa tombe de ses mains et de son épée : « Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. […] J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. » Qui ne serait ému par ces lignes pathétiques ?
Sade, en tout cas, pleurait en lisant Manon Lescaut : « Quelles larmes, s’écrie-t-il, que celles qu’on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage ! […] dirait-on trop, ajoute-t-il, en osant assurer que cet ouvrage a des droits au titre de notre meilleur roman ? » De ses héros, Montesquieu affirmera rudement que l’un est un fripon, l’autre une catin. Pourtant, Cocteau, évoquant le Paris frelaté de la Régence, celui des tripots, du luxe et des plaisirs où évoluent les amants, les innocente en les montrant miraculeusement protégés de cette boue par l’amour. Opéras, ballets, films n’ont cessé de mettre en scène la belle infidèle. Manon, l’inoubliable Manon, est une figure mythologique. à telle enseigne que l’industrie, pour vendre, s’est emparée de son image. En 1890, les parfums Bourjois lancent la première poudre de riz compacte. Comment la baptisent- ils ? Manon Lescaut.

Gérard Farasse

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