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PORTRAIT

Benoît Boussemart, l’inspecteur Columbo des enquêtes Mulliez

Petite histoire Par | 20 février 2014

Il a consacré dix années de sa vie à dévoiler les arcanes du groupe Mulliez et à faire la lumière sur la seconde fortune de France. Acharnement ? L’économiste Benoît Boussemart affirme n’avoir rien contre les riches : seulement le besoin de rappeler que la loi s’applique aussi aux puissants. Portrait d’un économiste marxiste parti en croisade contre un capitalisme familial prétendument qualifié de plus humain.

Benoit Boussemart

Il a beau être critique sur les Mulliez, Benoît Boussemart fait toujours ses courses chez Auchan !

Il ne se voit ni en Zorro ni en Robin des Bois. Pourtant, Benoît Boussemart combat les riches depuis des années. Ou plutôt : lutte contre le sentiment de puissance qui les conduit parfois à faire « n’importe quoi ». La bataille vise la famille Mulliez, qui pèse la bagatelle de 25 milliards d’euros et emploie 300 000 personnes dans le monde. L’économiste de 63 ans mène l’assaut, avec ses armes : des livres un peu abscons à la rigueur toute universitaire, truffés de chiffres patiemment glanés à partir d’informations officielles légales. Un travail de fourmi qui a un prix : pour chaque publication, la facture atteint 10 000 € de consultation des comptes sur les sites internet des tribunaux de commerce – qu’il paie avec ses droits d’auteurs. Le reste n’est que recoupement d’informations et analyses financières au long cours, patiemment menés en parallèle à une discrète carrière de professeur de faculté à Paris. « Je suis comme Gérard Mulliez : je n’ai nul besoin ostentatoire et je fuis les mondanités. Par contre, l’opacité des fortunes familiales m’a toujours agacée. Surtout quand le but recherché est d’échapper à l’impôt ou de se soustraire aux obligations sociales. » Au demeurant, son enquête sur la famille Mulliez prolongent ses recherches universitaires, orientées sur l’évolution du capitalisme, en particulier dans le domaine du textile.

Sa thèse de doctorat d’État (Industrie de main-d’œuvre et division internationale du travail: l’avenir de l’industrie textile de la région Nord-Pas-de-Calais), soutenue en 1984 à Paris X- Nanterre, consacrait déjà 50 pages à la famille Mulliez. Mais c’est surtout à partir de 2000 qu’il se familiarisera avec le « système » Mulliez : « Des entreprises autoproclamées “sociales” parce qu’elles pratiquent l’intéressement, mais où les salaires restent scotchés au plancher des minima sociaux. Le discours est pervers : le partage du capital est limité et, surtout, il n’y a absolument aucun partage du pouvoir. »

Vivons Auchan, vivons cachés

Son indignation n’a rien d’une vengeance, même s’il est issu d’un milieu populaire, avec un père apprêteur en teinturerie et une mère qu’il perdra à l’âge de 7 ans. Au lycée Turgot de Roubaix, il avale 12 h de comptabilité par semaine, puis devient pion pour continuer ses études de sciences économiques à Lille, tout en se passionnant pour le structuralisme et le marxisme (son mémoire de maîtrise porte sur Louis Athusser). Dans les années 1970, il est en première ligne de la coordination syndicale qui revendique la titularisation des assistants universitaires de droit et d’économie. De ces années de conflit, il gardera un goût prononcé pour le syndicalisme et un dégoût affiché de la politique. « J’ai un problème : je suis intègre et il y a trop de compromission dans la vie politique. En revanche, il y a dans l’action syndicale une proximité et un aspect concret qui me plaisent. » Les lois Auroux de 1982 seront une invitation à poursuivre cette voie. Dès lors, il réalise des audits financiers et sociaux pour le compte des cabinets d’expertise Secafi puis Syndex (proches de la CGT et de la CFDT), sous le mandat de comités d’entreprises de grands groupes textiles comme Chargeurs, DMC ou Derveloy. « De façon tout à fait légale puisque cela n’a jamais représenté plus que mon salaire de prof. » Entre temps, il publie une Introduction aux sciences économiques (Erasme) et même des Cours et exercices de la comptabilité privée (Ellipses). Il participe également à des missions de contre-expertise des plans du FMI pour le compte des Nations Unies, au Togo et à Madagascar.

En quelques dates

  • 1949 Naissance à Hem (Nord). Études secondaires à Roubaix
  • 1965 Début de ses études universitaires de sciences économiques à Lille, puis à Paris X-Nanterre
  • 1983 Publie avec Jean-Claude Rabier Le dossier Agache-Willot, un capitalisme à contre-courant (Presses de la Fondation Nationale Des Sciences Politiques)
  • 2006 Co-publie Le secret des Mulliez (La Borne Seize), devenu collector
  • 2008 Publie La richesse des Mulliez, l’exploitation du travail dans un groupe familial (Estaimpuis)
  • 2011 Publie Le groupe Mulliez, pour en finir avec le conte familial (Estaimpuis)
  • 2012 Publie La collusion des pouvoirs face à la crise (Estaimpuis)

L’extinction progressive de la filière textile régionale le conduit à collaborer avec le CE de Pimkie. Face à l’obstruction de la direction à livrer la moindre information, il part en guerre… et décide de se pencher sérieusement sur la « galaxie » Mulliez : s’en suivront des années d’un travail de bénédictin à compiler des chiffres dans le bureau de sa maison d’Orchies. Tenace et obstiné, l’homme remonte progressivement dans la nébuleuse des sociétés de la famille nordiste…

Des annexes pas si accessoires

Un projet d’édition germe. Jusqu’au jour où un délégué syndical d’Auchan le met en contact avec Bertrand Gobin, qui prépare son livre sur Le secret des Mulliez. Benoît Boussemart accepte de collaborer avec le journaliste sans décliner sa véritable identité. « J’ai pris un pseudo pour éviter tout amalgame avec mon activité chez Syndex. Mais je n’ai jamais utilisé aucune information obtenue par le biais de mon travail avec les CE : toutes les données contenues dans tous mes livres proviennent de sources légales. Gérard Mulliez a d’ailleurs tenté d’empêcher la sortie de mon livre avec cet argument. Mais la Justice a tranché en ma faveur et il a dû me faire un chèque de 2 000 € de dommages et intérêts. » Sorti fin 2006, l’ouvrage fait un carton (21 000 exemplaires), mais Boussemart se sent trahi : 60 pages d’annexes qui pouvaient servir aux salariés ont disparu. Indigeste et trop éloigné des préoccupations du grand public, jugeait Gobin. Mais Boussemart saisit la justice pour faire retirer le livre des librairies. « Ce n’était pas pour une question d’argent. Frustré de ne pas voir figurer ces annexes, je voulais absolument publier ces chiffres de mon côté. Mais pour ne pas être accusé de plagiat, il me fallait faire reconnaître ma qualité de co-auteur. » Faut-il préciser qu’il a gardé une dent contre Gobin ? Aux journalistes de Capital ou des Echos auxquels il livre ses analyses, il exige que leurs deux noms soient à jamais dissociés…

Fin 2008, paraît son imposant La richesse des Mulliez. Un pavé de 500 pages difficile à lire, pourtant vendu à 3 500 exemplaires. Le groupe Mulliez paraît en 2011 (2 000 ex. à ce jour) afin de « boucler la boucle » : « J’avais envie d’avoir raison sur le fond démontrant comment les Mulliez exploitent les failles de la législation en matière de transparence financière et prouver que le groupe Mulliez est bel et bien une réalité économique, financière, juridique et sociale. Mon travail est désormais fini. Aux syndicats de poursuivre la partie… » De fait, l’avocat Stéphane Ducrocq a repris les arguments à son compte pour assigner les Mulliez en justice, en juin 2013. En face, sept des meilleurs cabinets lillois organisent la parade d’un bras de fer qui promet de s’éterniser…

Une famille parmi tant d’autres

En attendant, Benoît Boussemart poursuit sa croisade en élargissant son champ d’action. Son dernier ouvrage, paru avant les élections présidentielles, pointe du doigt La collusion des pouvoirs face à la crise, en décortiquant les origines et la vraie valeur des plus grandes fortunes de France : encore les Mulliez, mais aussi les familles Hermès, Pinault, Arnault, Naouri, Dassault, etc. Un florilège destiné à démythifier l’aura du capitalisme familial, « surtout celle qui donne des leçons sur le partage du savoir, de l’avoir et du pouvoir ». Suivez mon regard… « Familial par intérêt, ce capitalisme reste du capitalisme : un modèle longtemps synonyme de progrès, mais qui, aujourd’hui, détruit ce qu’il a créé. » À la retraite depuis deux ans, il se donne encore deux bouquins pour préciser sa conception de l’économie. Tout en continuant de faire ses courses chez Auchan. Car il l’admet : « sur le plan commercial, les Mulliez sont les meilleurs ! »

Thierry Butzbach

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1 Commentaire

  1. Très belle enquête ..je suis moi même victime ..après +25 ans franchisé du groupe du Nord … J’aurai une très belle histoire à vous raconter… le fond de l’histoire ???.détournement d’argent au détriment de son franchisé et aujourd’hui même risque de licencié une partie de mon personnel …c très dur pour mon personnels …je suis très très abattu pour mon personnel …

    A très bientôt de vous lire …

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