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INTERVIEW

Didier Specq, chroniqueur judiciaire : “Avant, c’était une déviance de voler. Aujourd’hui, c’est normal”

Réflexions Par | 07 janvier 2014

Départ en retraite dans le groupe Voix du Nord : le chroniqueur judiciaire historique de Nord Eclair (passé par Libération, Le Matin du Nord, Nord Matin, puis La Voix du Nord ces derniers mois) rend son tablier. L’occasion idéale pour DailyNord d’interviewer un fin observateur de l’évolution de la justice sous nos latitudes. Entretien.

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Didier Specq, chroniqueur judiciaire pendant de longues années, devant le magnifique Palais de Justice de Lille que la France, voire le monde, nous envie.

DailyNord : Comment vous êtes-vous retrouvé chroniqueur judiciaire ?

Didier Specq : J’ai toujours aimé la justice. Quand je travaillais pour Libération dans les années 70, je me suis pas mal intéressé à l’implantation du syndicat de la magistrature à Béthune. J’ai ainsi découvert que comme il pouvait y avoir un regard de journaliste sur le monde, il y a aussi un regard judiciaire, avec le respect absolu du contradictoire. C’est un monde que je n’ai plus quitté : du Matin du Nord à Nord Eclair et La Voix du Nord en passant par Nord Matin, même si c’est à Nord Eclair que j’ai réellement commencé à m’occuper de justice à plein temps.

Les évolutions de la justice : des affaires de violences conjugales aux comportements des délinquants

DailyNord : Vous parlez d’un autre regard. Qu’avez-vous observé ces quarante dernières années ?

Didier Specq : La montée des affaires de violences conjugales, mais aussi la montée d’un certain féminisme engagé dans la justice. Il y a désormais de plus en plus de mise en cause de la sexualité masculine. Ce n’est pas forcément un tort, mais dans certaines affaires, c’est dangereux. Regardez Loïc Sécher qui a toujours clamé son innocence. Et quand sa victime l’innocente, on pense qu’elle subit des pressions. On a vu également le regard sur la délinquance routière complètement changer : à l’époque, on donnait des permis blancs. Aujourd’hui, c’est parfois la prison directement. Mais d’ailleurs, dans ce domaine, les chiffres sont là pour prouver l’efficacité de la répression.

DailyNord : D’autres choses ont-elles changé ?

Didier Specq : Quand je suis arrivé dans les années 80,  l’enquête du juge d’instruction primait. Il partait d’une énigme, il faisait son enquête et purgeait au bout les résultats de cette enquête. Si un marin-pêcheur était reconnu coupable d’un assassinat, on n’allait pas chercher à montrer les difficultés de la profession. Aujourd’hui, ça s’emballe… Et parallèlement, j’ai l’impression qu’on contient la délinquance en tapant un peu à droite, un peu à gauche, sans réellement s’intéresser aux réseaux. C’est le cas dans le débat sur la prostitution par exemple.

DailyNord : Peut-on dire qu’il y a plus de délinquance aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans ?

Didier Specq : Oui, et une délinquance qui n’atteint d’ailleurs même plus les tribunaux. Il y a quarante ans, tu piquais un truc à Auchan, tu te faisais prendre à la caisse, tu remboursais, et en plus, Auchan portait plainte et tu étais condamné devant le tribunal. Aujourd’hui, Auchan ne porte même plus plainte : ce délit n’existe plus.

DailyNord : Une hausse de la petite délinquance, donc ?

Didier Specq : Moi je parle de la délinquance de masse, celle de rue : cambriolages, vols, agressions… D’ailleurs, elle n’est même plus vécue de la même façon par ceux qui la pratiquent. Avant, c’était une déviance de voler. Aujourd’hui, le délinquant va considérer que c’est normal, que c’est impossible de faire autrement, que c’est même la confirmation de son milieu social. Il y a une espèce de relativisation générale, et la justice ne s’occupe plus d’un tas de toutes petites affaires. On est très loin du tout carcéral…

Avocats, juges, journalistes, la trop grande proximité ?

DailyNord : À première vue, chroniqueur judiciaire, c’est l’assurance d’une habitude : toujours le même lieu, toujours les mêmes histoires, toujours les mêmes interlocuteurs… Est-ce plus varié qu’on ne l’imagine ?

Didier Specq : Dans le monde de la presse, vous avez des gens qui suivent la politique, le sport, la culture. A priori, on se dit que c’est en justice que l’on voit le moins de choses différentes… Et pourtant : même s’il y a une unité de lieu, les acteurs changent énormément au gré des mutations, tout comme les histoires que tu traites. Je n’ai jamais ressenti d’usure. D’ailleurs, ça m’intéresse toujours.

DailyNord : N’y-a-t-il pas pour autant un risque de trop grande proximité à force de voir les mêmes avocats, les mêmes juges ?


Didier Specq : Contrairement à la culture ou la politique, la justice est contradictoire. Tu écoutes les avocats des parties civiles, de la défense, du juge, du procureur. Personne ne dit la même chose. Chacun a sa vision du dossier, donc la connivence est dépassée car il n’y a pas qu’un seul discours. Je n’ai jamais été Dupond-Moretti ou Berton, point à la ligne.

“Je me demande si votre intérêt est absolument de prendre Dupont-Moretti !”



DailyNord : Justement, Dupond-Moretti, la star des barreaux…

Didier Specq : C’est un avocat très doué. Il fait partie des meilleurs. Mais en même temps, quand on met en avant son nombre de relaxes, il faudrait faire une vraie étude. C’est quand même lui qui est le plus aux Assises, donc c’est normal qu’il ait le plus d’acquittements. Et évidemment, il ne communique pas sur ses échecs, comme la dernière fois dans l’affaire Clélia, où il a pris 20 ans à Douai, 20 ans à Saint-Omer. En revanche, quand il est à Strasbourg pour l’affaire du docteur Muller et qu’il gagne, on en parle peut-être plus. Franchement, si demain vous avez besoin d’un avocat, je me demande si votre intérêt est absolument de prendre Dupond-Moretti !

DailyNord : Quels sont les autres grands avocats du moment ?

Didier Specq : C’est compliqué. Dupond-Moretti, Berton, Pianezza, certainement. Mais il ne faut pas oublier certains avocats très bons dans les comparutions immédiates.  Puis, des avocats réussissent de vrais tours de force, mais on n’en parle pas…. Pourquoi ? C’est aussi dû à la profession : on manque de plus en plus de temps. On a bien plus de médias qu’avant, moins de journalistes… Et en étant moins bons dans le suivi quotidien, ça finit par poser problème et on passe à côté de sujets. Et un jour, il y aura des endroits où on ne saura pas ce qu’il se passe.

DailyNord : Quels grands noms de la justice nordiste ?


Didier Specq : C’est difficile, il y en a beaucoup.

DailyNord : Plus facile : quelques noms de ceux qui ont plombé la justice nordiste ?

Didier Specq : Sans rire, tu ne connais pas tous les assesseurs. Mais en correctionnelle, à Lille, tous les présidents sont très bons, depuis un moment. Honnêtement, il y a une très bonne qualité, ce qui est aussi dû à la taille du tribunal.

“Quand Rachida Dati ferme quelques tribunaux, elle n’a pas (forcément) tort”

DailyNord : C’est-à-dire ?

Didier Specq : Quand Rachida Dati a voulu fermer quelques tribunaux, tout le monde – ou presque – a crié au scandale. Du genre, le tribunal, c’est important pour la vie d’Hazebrouck, c’est un service de proximité. Est-ce qu’on peut réellement dire qu’un tribunal est un service de proximité au même titre qu’une banque ou une épicerie ? En général, dans une vie, on va deux ou trois fois au tribunal : pour un divorce, une fois où on est victime… Donc, en l’occurrence, d’Hazebrouck, vous pouvez aller à Dunkerque.

Par ailleurs, je pense que le petit tribunal est beaucoup plus dangereux. Il y a trois ou quatre personnes qui jugent, qui se connaissent, qui sont en connivence totale. Tandis que dans un gros tribunal, un président va trouver que l’autre exagère, la police va donner son avis, le Parquet va être beaucoup moins maqué avec la magistrature assise. A Lille, ils n’hésitent pas à s’engueuler : l’avocate peut dire que c’est n’importe quoi, le juge peut annuler sans couvrir ses collègues. Tandis que dans un petit tribunal, ce n’est plus forcément le procureur : c’est Michel qui a bouffé avec le juge hier, leurs femmes sont de grandes copines. Donc, quand Rachida Dati ferme quelques tribunaux, de ce point de vue-là, elle n’a pas tort.

DailyNord : On a souvent dit que l’affaire d’Outreau n’aurait pas pu avoir lieu à Lille…

Didier Specq : Je pense que l’affaire d’Outreau n’était pas possible à Lille, en effet. Autant d’erreurs pendant trois ans… Ici, il y aurait des garde-fous au sein même du tribunal. La presse aurait également démarré plus vite. D’ailleurs, les articles les plus critiques sont parus dans la presse nationale. Pour en revenir à ce que je disais sur la proximité, souvenez-vous qu’après guerre, on avait supprimé le juge de paix, que l’on trouvait dans les communes. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient copains comme cochons avec les notables. Donc, si vous étiez l’emmerdeur du coin, vous en preniez plus pour votre pomme. A Lille, ils jugent des mecs de Roubaix et Ronchin. Il n’y a donc pas de proximité, le juge voit les choses de façon bien plus désincarnée.

DailyNord : En parlant d’Outreau, fait-elle à vos yeux partie des affaires les plus marquantes des quarante dernières années ?

Didier Specq : Sans aucun doute. L’ORCEP, affaire politico-judiciaire avec Noël Josèphe, président de Région, également. D’ailleurs, à l’époque, Marie-Christine Blandin venait d’arriver à la Région, une chape de plomb était moins forte, plusieurs affaires sont parties de là. L’affaire DSK aussi est très importante. Comme celle de Festina.

Le Palais de Justice : “Moi, je ne le trouve pas laid”

DailyNord : Et quelle affaire vous a marqué le plus, personnellement ?


Didier Specq : Celle de Sydney Manoka, à la fin des années 90. C’était un boxeur d’origine zaïroise qui faisait du skate. Il heurte le rétroviseur d’une voiture particulière, qui appartenait à un retraité de la police. Des collègues arrivent, le mettent par terre, le menottent en s’asseyant dessus. Quand il est arrivé au commissariat, il était mort. Ça m’a beaucoup marqué pour plusieurs raisons : les condamnations ont été très légères, le défenseur des policiers était d’ailleurs Dupond-Moretti. Mais c’est surtout l’attitude de sa femme. Il y a eu une manifestation de SOS Racisme. Elle a dit : « Honnêtement, je ne peux pas dire que c’est parce qu’il est noir qu’il a été traité ainsi, je veux qu’on arrête ça ». Il n’y a donc pas eu d’émeutes, pas de mouvement de protestation. Et du coup, la justice s’est sentie les mains libres, puisque la veuve était raisonnable… C’était ahurissant.

DailyNord : Ça veut dire qu’il faut faire du bruit ? Est-ce que vous avez cette impression que les politiques ou le contexte social influencent de plus en plus la justice ?

Didier Specq : Oui. L’affaire de l’agression dans le  bar gay du Vieux-Lille en est l’exemple : il n’y avait rien dans cette histoire, que de légers coups réciproques. Les médias n’auraient même pas dû en parler… C’est un problème : tu as tendance de parler de plus en plus de la même affaire même si elle ne vaut pas le coup. Mais c’est encore un problème d’effectif : il faudrait des gens qui soient de fins observateurs du sujet qu’ils traitent pour pouvoir identifier ce qui est réellement important ou non.

DailyNord : On parle de plus en plus de paupérisation des avocats, notamment à Lille.

Didier Specq : Il ne faut pas exagérer… Je pense en revanche que la justice en général se paupérise et entre dans une dimension à deux vitesses. Quand le député-maire de Wattrelos se fait cambrioler, dans la journée, on relève les empreintes et on arrête l’auteur. Quand une vieille dame de plus de 80 ans se fait agresser dans la rue, il faut attendre un an et demi pour l’empreinte. Ça ne tourne pas rond. La justice se fait à deux vitesses, mais c’est aussi parce que le législateur ne met plus les pieds dans les tribunaux. Il croit que ça se passe comme dans les Experts.

DailyNord : Un dernier mot : DailyNord avait pointé il y a quelques années la verrue architecturale du Palais de Justice de Lille. Ça fait quoi d’avoir effectué sa carrière dans l’un des bâtiments les plus laids de la région ?

Didier Specq : Moi, je ne le trouve pas laid. C’est même l’un des plus beaux. Bon, c’est moderne, on peut pas comparer avec l’Hospice Gantois, mais dans la catégorie des bâtiments modernes, c’est pas mal. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, on parlait de raser tout ce qu’il y avait autour… Puis, dans l’ordonnancement des lieux, il y a quelque chose de fascinant. Tous les ascenseurs, tous les escaliers mènent à la salle des pas perdus : délinquants, divorcés, juges, avocats, journalistes se retrouvent là. Alors, certes, c’est du béton, mais c’est aussi la justice, sereine, débarrassée de tous ses oripeaux.

On peut toujours lire les écrits de Didier Specq sur son blog, Péripéties Judiciaires.

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4 Commentaires

  1. La presse perd le Chabrol des chroniqueurs judiciaires, le Daumier de Nord Eclair ! Il sait camper un fait divers dans le contexte en 2 lignes ou on admire la concision du style, l’empathie de l’auteur et le fin observateur des autorités et du petit monde de la basoche. On est d’accord avec lui sur l’affaire du Vice Versa ( des horions d’après boire car là bas ça picole sec) et avec lui le palais de justice le chef d’oeuvre de Willerval . L’amenagement interieur n’a pas pris une ride et du haut, on a une vue magnifique sur la ville.

  2. Specq constate « la montée d’un certain féminisme engagé dans la justice. Il y a désormais de plus en plus de mise en cause de la sexualité masculine. Ce n’est pas forcément un tort, mais dans certaines affaires, c’est dangereux. »

    Il regrette le passé, le temps où « Si un marin-pêcheur était reconnu coupable d’un assassinat, on n’allait pas chercher à montrer les difficultés de la profession. » L’excuse sociologique…

    Nostalgique aussi du bon vieux temps de la matraque : « Il y a quarante ans, tu piquais un truc à Auchan, tu te faisais prendre à la caisse, tu remboursais, et en plus, Auchan portait plainte et tu étais condamné devant le tribunal. Aujourd’hui, Auchan ne porte même plus plainte : ce délit n’existe plus. »

    La délinquance ? « Avant, c’était une déviance de voler. Aujourd’hui, le délinquant va considérer que c’est normal, que c’est impossible de faire autrement, que c’est même la confirmation de son milieu social. Il y a une espèce de relativisation générale, et la justice ne s’occupe plus d’un tas de toutes petites affaires. On est très loin du tout carcéral… »

    Une connivence avec la justice ? « Tu écoutes les avocats des parties civiles, de la défense, du juge, du procureur. Personne ne dit la même chose. Chacun a sa vision du dossier, donc la connivence est dépassée car il n’y a pas qu’un seul discours. » Pour les prévenus, on repassera la prochaine fois…

    L’agression homophobe au Vice-versa ? « Il n’y avait rien dans cette histoire, que de légers coups réciproques. Les médias n’auraient même pas dû en parler… »

    Il n’est pas le plus emblématique de ceux qui sont passés du col mao au Rotary. Ses homologues nationaux (July, Glucksman, etc.) et locaux (Bretonnier) le dépassent encore largement. Mais à lire cette interview en forme de clap de fin, Didider Specq et sans doute un de ceux qui ont viré le plus brutalement leur veste. Il part à la retraite ? Tant mieux !

  3. Allons Fredi, ni dans ses articles ni sur la photo, D Specq ne ressemble à Lavrenti Beria, à Enver Hodja, à Mao , ou à Kim il Sung. Se coltiner les audiences des tribunaux où defile la misère humaine, faut un mental en inox avec une vraie plume pour intéresser le lecteur.

  4. Avec les rouflaquettes, Louis-Philippe ? Non ?….Non… bon….je sors…

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