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MUNICIPALES 2014

Portraits de grands maires : à Béthune, Jacques Mellick accélère, dérape et cale

Petite histoire Par | 10 décembre 2013

L’un des maires les plus marquants du Pas-de-Calais, c’est bien sûr Jacques Mellick. Celui qui présida aux destinées de Béthune, en devenant aussi le premier édile le plus rapide de France, a laissé une trace indélébile dans le paysage politique régional.

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Jacques Mellick

Jacques Mellick sur le plateau de Thierry Ardisson, en 2000. Capture d’écran Ina.fr.

De Jacques Mellick, l’histoire retiendra probablement qu’il fut le maire le plus rapide de France  – Paris-Béthune en 1 heure ?  – à une époque où les radars ne couvraient pas encore le pays. Son faux témoignage dans l’affaire du match truqué OM/VA lui aurait valu la paille d’un cachot aux Etats-Unis où le mensonge est considéré comme plus noir que crime de sang.

Mellick, l’un des yearlings préférés de Percheron

Une sacrée carrière que celle de l’ancien chevau-léger des jeunesses socialistes pendant les années soixante, à l’époque où Guy Mollet et Léon Fatous, qui se succédèrent à la mairie d’Arras, le tandem à la barre de la SFIO agonisante, n’avaient pas encore discerné la stratégie Mitterrand, ni remarqué les étoiles montantes nommées Mellick ou Percheron*. Ce dernier, homme d’influence et de coulisses à la tête de la fédération du Pas-de-Calais, n’aura de cesse de retenir la main du bourreau menaçant la tête du baron de Béthune quand celui-ci devra répondre devant la justice de quelques peccadilles, selon son mentor, jouant les louravis plus vrais que nature et déroulant une hagiographie qui aurait fait pâlir d’envie un Stéphane Bern sous euphorisants. Le meilleur avocat de la défense de Mellick, c’était le futur président de la région, qui, pour rien au monde n’aurait voulu renier celui qui fut un de ses yearlings préférés, si doué et qui prenait si bien la lumière de la gloire.

Béthune bien servie

Le Panoramix des socialistes n’avait pas lésiné sur sa potion magique pour aider son jeune poulain à bouter hors de Béthune les communistes dans la plus pure et dure ligne d’Epinay. On lui prête ce mot décisif : « Si Mellick tombe, il entraînera la nappe et le couvert« . D’ailleurs, la toute-puissante fédé lavera le pestiféré de son péché de langue fourchue pour lui permettre de reprendre le chemin de l’arène. Jusqu’à ce vaudeville judiciaire** joué pendant les années 90 en plusieurs actes sur le mode sketch comique Grosses Têtes avec un Bernard Tapie, investi sur Béthune dans une entreprise de pèse-personnes, dans un rôle taillé à sa juste (!) mesure, Jacques Mellick n’avait jamais dérapé. Il avait toujours contrôlé une trajectoire placée sous le signe de la vitesse qui devait le mener aux sommets de la république. Plusieurs fois ministre sous Mitterrand II, l’homme jouait de son bagout et d’un indéniable savoir-faire politique. Et pas question d’oublier la cité de Buridan, parée des plus beaux atours culturels, universitaires, économiques et artistiques grâce à l’entregent d’un maire-roi qui avait compris que le rayonnement d’une cité passe par la brillance des opérations de rénovation*** et l’éclat de ses grands noms du spectacle dont il faisait évidemment partie. On y compte une densité record de théâtres et de lieux de cultures. Béthune, c’était Mellick. Les observateurs parisiens qui venaient étudier le phénomène fait de charisme et de gnaque à la Tapie, justement, parlaient de culte, évoquaient un gourou, se risquaient à pointer un « dieu vivant »… . Mellick, c’était Béthune. Une dévotion savamment cultivée à coup de prébendes, petits boulots et secours généreusement distribués dans les quartiers populaires de Béthune comme le Mont-Liébaut, et judicieusement avant une consultation électorale. Socialisme municipal dévoyé ? Certes. Dérive d’un pouvoir personnel ? Peut-être. Clientélisme ? Ma foi…

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Je pars, je reviens, je pars…

Pour quelqu’un qui a fait de la politique une foire d’empoigne où tous les coups sont permis, et en premier celui de s’accommoder de la réalité, le suffrage universel vaut sérum de vérité. Réélu maire en 1995, dans l’oeil du cyclone de la justice (il écopera de cinq ans d’inéligibilité après le jugement sur OM/VA), Mellick doit abandonner son fauteuil l’année suivante, pour cause de défusion avec la voisine Beuvry, à son ancien premier et ex-fidèle adjoint Bernard Seux, arc-bouté sur une ligne tout sauf Mellick, avec lequel il entame alors un chassé-croisé qui tient du gymkhana électoral que ce soit pour les municipales ou les législatives, à coup de recours en annulation pour causes diverses et variées, de coups fourrés qui font paraître la cour des Médicis comme un jardin d’enfants, de batailles de colleurs d’affiches, et même d’incendies non élucidés de bâtiments municipaux. Chacun d’eux avait même sa propre section de militants, officielle ou pas…Comme souvent, c’est la balance de la justice – parfois jusqu’au Conseil d’Etat  – qui régle les dévolutions. L’ancien ministre Mellick regagne « sa » mairie en 2002. Mais les finances sont devenues, au gré d’un pharaonisme sans états d’âme et d’une bétonnite aigüe affichée, un tonneau des Danaïdes, qui attire les foudres de la chambre régionale des comptes. Le mandat retrouvé ne commence pas sous les meilleurs auspices. Une telle déliquescence du pouvoir municipal attise les convoitises d’une Marie-Noëlle Lienemann, égérie de la gauche du PS, qui tentera sans succès une greffe béthunoise aux législatives de la même année.

En 2008, le vieux lion, fatigué et longtemps dans la main de la justice, déjà maire en 1977, cède son fauteuil non sans combattre, au profit d’un ancien collaborateur de Bernard Seux, Stéphane Saint-André, qui arbore l’étiquette radical de gauche et qui nouera une alliance contre nature avec la droite. Là encore, le combat électoral trouvera un prolongement dans les prétoires, cette fois à base de tract présumé antisémite…Et le nom du clan Mellick sortira encore du chapeau à l’occasion de la tentaculaire affaire DSK/Carlton/PS du Pas de Calais qui n’a toujours pas livré tous ses secrets. Après le soutien de Ségolène Royal en 2007, les Mellick, père et fils, qui ont tous éveillé la curiosité du juge ou de la maréchaussée, s’étaient rangés dans la roue de l’ancien patron du FMI, qui, porté par la vague de l’opinion, avait devancé l’appel de son camp dans l’investiture pour 2012. On ne sait ce que le flamboyant Jacques réserve à l’électeur béthunois pour l’année prochaine.

Mellick, l’un des rares à faire le lien entre les socialistes du Nord et du Pas-de-Calais

Contrairement à une idée facile, Jacques Mellick n’est pas une pure créature du système PS même s’il fut un responsable des jeunes socialistes et un cadre Leo-Lagrange, l’académie des socialistes. Il a débuté dans le privé et y est même retourné pour meubler une de ces longues traversées du désert apanage des aventuriers qui ne disent jamais leur dernier mot. Spécialiste à ses débuts de la construction et du logement dans des sociétés coopératives, on le retrouve ainsi quelque part dans l’ex-Allemagne de l’est s’occupant de dossiers d’urbanisme (il reste discret sur cet épisode) et on a longtemps voulu l’imaginer – parfois à tort – comme l’un des principaux aiguilleurs de fonds pour le compte de son parti. Rocardien flamboyant pendant les années 80, deuxième gauche oblige, ce qui ne l’empêchera pas d’arracher de haute lutte le siège de Voies navigables de France à Béthune contre Conflans Sainte-Honorine, la ville de…Rocard, il se mue en fabiusien de raison, tout en demeurant mitterrandien de coeur et mauroyiste par fidélité (il sera un des rares caciques régionaux à pouvoir converser avec ses amis du Pas-de-Calais et ceux du Nord sans devoir systématiquement porter un gilet pare-balles). Michel Delebarre, grand manitou de l’équipement et des transports, l’abrite sous son aile tutélaire en le faisant ministre de la mer.

Un parterre de célébrités à ses pieds

D’ailleurs, honni par son propre camp après l’affaire Tapie/OM/VA, l’élu aux semelles de vent retournera la situation à son profit et, au vu du parterre de célébrités nationales qui ont cautionné son come-back à l’orée des années 2000, on se surprend à laisser échapper un sifflement d’admiration : François Hollande, Jack Lang, Dominique Strauss-Kahn, Claude Bartolone,…. Un vrai talent. Anecdote : après s’être aiguisé les canines au conseil municipal de Bruay-en-Artois, en 1965, notre louveteau avait étudié quelques années plus tard, une implantation à …Hénin-Beaumont. Le maire Fernand Darchicourt, qui décédera en 1968, lui avait, semble-t-il, quasiment promis sa succession****. Le destin en décida autrement. Hénin-Beaumont ? Etonnante ruse de l’histoire, si l’on considère que la pièce de Béthune fut comme une sorte de répétition, dix ans auparavant, du drame héninois qui n’a pas encore livré son dernier acte.

* Auto-proclamés missionnaires en bons offices peu avant le congrès d’Epinay, les deux compères pousseront la porte du vieux satrape et lui enjoindront de se ranger dans la roue de François Mitterrand… Jacques Mellick à adhéré à la SFIO en 1959 à l’âge de 19 ans, dans le sillage de son père, lui-même ancien collaborateur de Jean Monnet à Bruxelles.

** Quand, à la barre du tribunal, le président lui demande de décliner son identité, Jacques Mellick énonce son nom assorti d’un tonitruant  « petit-fils de moujiks ! ». Moins drôle, les pressions allant jusqu’à la subornation exercées à l’encontre de son ex-attachée parlementaire Corinne, fille de Jean-Marie Krajewski, figure du socialisme dans le département, vice-président du conseil général. Celle-ci sera littéralement et symboliquement lynchée, avec force insultes, par la meute déchaînée des mellickiens sur le perron du palais de justice après s’être désolidarisée de son ancien patron qui l’avait incitée à un faux témoignage. Quelques années plus tard, Jacques Mellick convoquera les hautes figures de Jacques Pilhan et de François de Grossouvre, ombres damnées de l’Elysée de François Mitterrand, désormais évanouies, comme les véritables instigateurs de l’opération Tapie. A ces quatre-là, il ne pouvait rien refuser et il leur céda même la vérité…

*** Il pulvérisera ainsi façon puzzle une barre de logements insalubres sans attendre l’autorisation préfectorale. L’opération Auchan-La Rotonde – un ancien entrepôt SNCF –  hissera Béthune sur la rampe de la notoriété.

**** Raconté dans Chauds les Beffrois, par Guy Durieux (ed. Publi-Nord). Ironie du sort, à Hénin-Liétard (ancien nom d’Hénin-Beaumont), c’est Jacques Piette, résistant, haut fonctionnaire et ancien directeur de cabinet de Guy Mollet, qui succèdera à Fernand Darchicourt, avant que le fils de ce dernier, Pierre, ne prenne la relève en 1989. Une autre histoire.

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1 Commentaire

  1. Sifflement d’admiration devant la tapisserie de Bethune qui se deroule devant nous. . C’est un scenario à la Enki Bilal que cette histoire.

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