SHOW RIFKIN, DROIT DE SUITE

Réflexions Par | 12H00 | 05 novembre 2013

B.Cassoret à propos du Master plan pour la Troisième révolution industrielle : “Il est très dangereux de parier sur des technologies qui n’existent pas”

On en parlait déjà il y a quelques semaines : le conseil régional a fait appel à l’équipe de l’économiste Jeremy Rifkin pour faire entrer le Nord-Pas-de-Calais dans la “troisième révolution industrielle”. Le plan propose notamment que l’on réduise de 60% nos consommations d’énergie et que l’on satisfasse la totalité de nos besoins par des énergies renouvelables en 2050. Mais est-ce réellement possible ? Nous avons demandé à Bertrand Cassoret, un spécialiste de l’énergie, qui enseigne en licence et master de génie électrique à Béthune.

DailyNord : Le 25 octobre dernier, vous avez assisté à la conférence qui a dévoilé le master plan concernant la troisième révolution industrielle dans le Nord-Pas de Calais. Vous avez lu le résumé d’une cinquantaine de pages. Quelles sont vos premières impressions ?

Bertrand Cassoret : Après un discours creux de Jeremy Rifkin expliquant de manière vague comment le “pouvoir latéral” va changer le monde, Philippe Vasseur, président de la chambre régionale de commerce et d’industrie, a annoncé des projets concrets. Le Master plan, auquel ont participé 125 personnes de la région, semble beaucoup plus intéressant que le livre de J. Rifkin (qu’il évoquait d’ailleurs dans une tribune de Rue 89). Des propositions pertinentes ont été annoncées : rénover des milliers de logements pour les isoler, favoriser l’efficacité énergétique (en particulier dans l’industrie), favoriser l’éolien offshore (en mer), les énergies marines, la méthanisation, l’économie circulaire, les véhicules électriques, la recherche sur le stockage de l’énergie…

“Les mesures les plus importantes ne sont pas dans le livre de Rifkin”

DailyNord : Vous qui avez également lu le livre de Rifkin sur la troisième révolution industrielle, avez-vous constaté de nouvelles avancées par rapport à sa théorie initiale ?

Bertrand Cassoret : Il est amusant de constater que les mesures annoncées les plus importantes, à savoir l’efficacité énergétique et l’isolation des logements visant à réduire nos besoins en énergie, ne sont pas dans le livre de Jeremy Rifkin ! De même celui-ci est essentiellement axé sur des bâtiments producteurs d’énergie de manière décentralisée permettant à chacun de devenir producteur, alors que ce plan encourage (sans doute à juste titre) un projet de 500 énormes éoliennes en mer. A l’échelle de la région, équiper un million de bâtiments (il y a 1.8 million de logements dans la région) de 20m² de panneaux photovoltaïques permettrait la production de moins de 1.5% des besoins actuels en énergie. Heureusement que le plan ne s’en contente pas ! De même, le potentiel éolien est estimé dans la région à 3GWh (giga watts-heures) par an alors que la consommation annuelle est de 160 000 Gwh…

DailyNord : Le plan annonce également un objectif de réduction de 60% des besoins énergétiques de la région. Est-ce réalisable ?

Bertrand Cassoret : Je suis extrêmement perplexe sur l’objectif annoncé de réduire de 60% la consommation d’énergie de la région d’ici 2050 de manière à produire la totalité de nos besoins avec les renouvelables, sans baisse du niveau de vie. Voilà déjà une bonne dizaine d’années que la population est sensibilisée à l’importance des problèmes énergétiques (mettre des ampoules basse consommation, éteindre les appareils en veille, ne pas appuyer trop fort sur l’accélérateur, ne pas chauffer trop..). Voilà des années que les constructeurs de véhicules développent des technologies visant à réduire la consommation (injection électronique, véhicules hybrides..). Voilà bien longtemps que les industriels, qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs d’énergies dans la région, ont remarqué depuis longtemps l’importance du coût de l’énergie dans leurs charges financières et cherchent à les réduire. Et pourtant, malgré la crise et de nombreuses fermetures d’usines énergivores, la consommation d’énergie ne baisse pas, elle stagne. En sidérurgie par exemple,on ne peut pas abaisser plus les consommations. Il faudra toujours chauffer pour produire de l’acier.

“Le danger est grand que les solutions techniques ne soient pas à la hauteur des enjeux”

DailyNord : Qu’en est-il des technologies avancées par le plan ?

Bertrand Cassoret : Je pense aussi qu’il est très dangereux de parier sur des technologies qui n’existent pas. Ainsi, Philippe Vasseur, parlant du problème de l’intermittence des énergies éoliennes et photovoltaïques dont il faudrait pouvoir stocker la production, a déclaré “on a des problèmes sur le stockage, on va les résoudre”. Idem en parlant du stockage de l’énergie par l’hydrogène, qui n’est qu’une piste aujourd’hui. J’ai peur qu’à l’horizon 2050, dans plus de 30 ans, soit on ait oublié ce projet, soit qu’on soit déçu.

Il faut chercher, mais le danger est grand que les solutions techniques ne soient pas à la hauteur des enjeux, que l’efficacité énergétique ne progresse pas autant qu’on l’espère et que les énergies renouvelables ne puissent pas produire la totalité des besoins. Dans ce cas, les conséquences énormes du manque d’énergie obligeront les humains à palier aux problèmes en “urgence” en utilisant des techniques traditionnelles éprouvées et rapides à mettre en oeuvre, fonctionnant au gaz naturel, voire au charbon dont la consommation est actuellement en forte croissance.

DailyNord : Que retenir donc de ce plan ?

Bertrand Cassoret : Ce master plan très ambitieux est globalement positif car il faut chercher à diminuer les conséquences désastreuses de la raréfaction des énergies fossiles et du réchauffement climatique. Mais il est dommage d’avoir eu besoin de faire appel au “prophète” J. Rifkin pour créer une dynamique ambitieuse alors même que de nombreux projets étaient déjà en cours (notamment sur l’isolation et la construction d’éco-quartier, au travers du projet Villenavenir notamment). Ce qui me dérange, c’est que l’on soit allé chercher cet économiste américain alors que nous avons en France d’éminents spécialistes, à commencer par Jean-Marc Jancovici, aujourd’hui l’un des meilleurs sur le sujet à mes yeux.

Au final, on peut également se dire qu’il y a une énorme différence entre les deux premières révolutions industrielles et celle qui est annoncé comme la troisième : les deux premières sont venus d’une abondance et non d’un manque d’énergie.

Vous avez un avis sur ce plan ? N’hésitez pas à le partager avec nous dans les commentaires.

Relire également : Jeremy Rifkin, le monsieur “masterplan” du Nord-Pas-de-Calais, pour les nuls

Crédit photo : Stephan Röhl sur Wikipedia 

4 Commentaires

  1. bonjour,
    totalement idiot, à l’image des politiques irresponsable de la région
    mais d’où vient les quelques centaines de mille d’euros déjà versés simplement pour une étude, à quoi servent nos spécialiste et qui paye
    en attendant !!!!
    économie = virer tous les incompétants.
    cordialement AC

  2. Bonjour,
    voilà qui me laisse bien perplexe… Au vu de l’Histoire, il semblerait que ce soit les évolutions dans le confort énergétique qui ont apporté un monde dans une paix relative. Or, aujourd’hui, il semble d’en difficile produire suffisamment pour maintenir cette zone de confort que les politiques tentent vaille que vaille de faire perdurer (c’est plus pratique de gérer des mecs dans un canap’). Cela peut-il signifier que nous courons tout droit vers de nouveaux affrontements (qui toucheraient également les pays développés, parce que des affrontements pour l’énergie et les sources d’énergies, y’en a un peu tout le temps loin de chez nous) ?
    Le problème semble donc venir de la production et surtout du stockage de l’énergie. Mais aussi de la nécessité d’économiser. Il me semble pourtant que de nombreuses innovations, recherches, ont, au fil des siècles, offert des méthodes de production autres et variées (notamment dans l’automobile où d’autres moyens de faire avancer les véhicules existent). Mais cela n’arrange guère les producteurs traditionnels, institutionnels, qui ont préféré préserver leurs intérêts plutôt que de réfléchir à la viabilité d’un avenir. Ne faudrait-il pas expliquer à nos têtes pensantes et autres élites industrielles et financières qu’en sciant la branche sur laquelle ils sont assis, certes elle tombera sur le petit peuple, qui le nez penché sur ses problèmes ne la verra pas arriver, mais ils tomberont également de leur perchoir. Peut-être espèrent-ils que le matelas de nos souffrances et de nos cris (je dis nous car je suis un peu de ce petit peuple) sera suffisamment confortable pour ne pas se froisser le séant.
    J’arrête là la métaphore tout en espérant qu’elle parlera.
    La troisième révolution industrielle, à mon sens, doit passer par une évolution du projet sociétal dans lequel nous végétons. Une autre vision du monde que les politiques sont incapables d’apporter, de visualiser et encore moins (forcément) de mettre en place. Je n’ose imaginer où nous en serions si les moyens mis pour faire des missiles en tout genre (tiens d’ailleurs, comment ils stockent autant d’énergie dans un missile ?) avaient été mis dans des projets de recherche d’énergies nouvelles, d’isolation, bref ailleurs.
    Bref, je suis un utopiste, à tel point que je pense que c’est l’utopie la solution. Car au final, cette histoire de Rifkin et tout le toutim, c’est bien le reflet d’une urgence et d’un manque de solutions qui ne ont qu’un manque de moyens, donc d’argent et de redistribution et donc de perception.
    En attendant, mes impôts ont augmenté, faut qu’j’retourne bosser, paraît qu’c’est d’not’ faute et qu’on doit se sacrifier…

  3. Je vais être désolé pour lui de dire ça, mais on voit surtout que votre interlocuteur ne maîtrise pas son sujet et que son opinion est plutôt lié a une idéologie politique qu’à un discours technique…

    Le rôle d’un master plan n’est pas là pour décider des choix technologiques, mais il est là pour permettre à toutes les parties prenantes d’avoir le même langage et de voir comment on le finance. C’est tout à fait logique d’avoir un économiste. A partir de ce moment là il est bien évident qu’on utilisera les développements locaux, y compris des développement outre-quievrain qui sont bien plus en avance que nous sur les bâtiments performants à bas coût avec des bâtiments passif qui n’ont pas besoin de chauffage qui sortent au même prix que des bâtiments conventionnels.

    Et je ne suis pas du tout d’accord avec ce que raconte votre interlocuteur. Par exemple, contrairement à ce qu’il écrit il y a beaucoup de chose qui sont et ont été faite dans la sidérurgie, par exemple la récupération des gaz de sidérurgie pour alimenter une centrale électrique à Dunkerque (DK6), et même si Ecopal n’est pas encore Kalundborg, on peut quand même se dire qu’on est sur une voie qui mériterait d’être travaillé beaucoup plus.

    De la même façon si vous voulez vous convaincre des économies d’énergie possible allez demander aux archives départementales du Nord quel était la consommation de leur ancien bâtiment et comparez là avec l’absence de consommation du nouveau…

  4. Je réagis à cet article car je pense que même s’il est critiquable de donner 350000 euros, pour un projet de quelques pages, il faut relativiser cette somme, car ramenée à chaque habitant du Nord-Pas-De-Calais, cela représente 8c€. Une somme partagée par une équipe qui a travaillé pendant des mois qui a permis d’organiser un débat constructif, de donner un espoir aux habitants de ce territoire, de mettre en symbiose des personnes de bord politique différent.
    Ce rapport ne donne pas de solutions miracles, d’ailleurs il montre que les forces vives existent déjà, il faut juste les connecter, vous avez par exemple les pôles de compétitivité MAUD (sur les matériaux plus durables), TEAM2 (sur les éco-technologies), I-TRANS (sur le transport durable) et d’autres, mais également le pôle d’excellence régional ENERGIE 2020, dont l’une des thématique qui me semble la plus pertinente est l’écologie industrielle et territoriale. Il y a aussi le CD2E de Loos-en-Gohelle auquel j’ai assisté à leur 10ième anniversaire, et ayant, dans les premières années participé dans le club solaire et le club économie d’énergie.

    Pour la Troisième Révolution Industrielle, je donne mon point de vue modéré sur le canal suivant :
    http://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/autre-lecture-de-la-troisieme-142413

    Je ne critique pas le contenu mais apporte des éléments supplémentaires.

    L’essentielle de la baisse de la consommation énergétique ne sera pas faite par les particuliers, mais bien par la réorganisation de la société. Jean-Marc Jancovici, l’un des meilleurs expert en énergie, admet lors de son entrevue parlementaire, ne pas donner de solutions, il laisse les parlementaires s’en charger. Il donne ses solutions générales, la réorganisation de la société, certainement avec une densification des villes moyennes, mais pas par le développement des grandes villes (grand paris par exemple qui induit un étalement urbain). Il vante également des modèles d’entraide comme les AMAP.

    Parler des ampoules basse-consommation, est anecdotique. Un foyer consomme (hors chauffage) 3500 kWh d’électricité par an, mais en réalité les français travaillent dans les usines, les bureaux, ont des loisirs, consomment en grande surface, prennent le train, aiment les décorations de noël, ont des autoroutes éclairées, participent aux concerts, matchs de football, ……., ils consomment donc par foyer à peu près 19000 kWh d’électricité, soit 5 fois plus. C’est bel et bien en dehors de son logement que le potentiel est énorme. Dans son foyer, on paye ses factures, on fait donc attention. Mais en dehors, c’est l’ensemble de la collectivité qui paye indirectement, donc le levier d’économie d’énergie électrique est énorme. Il faudra bien développer des systèmes intelligents qui limitent ces consommations. Le rapport de Rifkin n’est donc pas en contradiction avec la baisse de la consommation possible.
    La société devra travailler en Symbiose, les industries également, même si l’acier est gourmand en énergie, de même les cimenteries, les papeteries. Ces industries devront se connecter avec d’autres. C’est ce qu’on appelle la Symbiose Industrielle. L’économie peut continuer de se développer à condition qu’elle intègre l’économie circulaire. Rifkin est un économiste, il est prospectiviste, certains disent « futurologue », d’autres disent ‘gourou’, moi je dis « visionnaire », car il a réussi à fédérer les acteurs industriels et sociaux de notre région. Même si, en tant que scientifique, l’aspect matières premières me préoccupe plus particulièrement, il nous interpelle et nous oblige à travailler en symbiose sur notre territoire. Certains ont déjà commencé à le faire, mais là, on le fera de manière plus systématique, ce qui est pour moi une bonne chose.

    Vincent F.A. Molcrette, co-responsable (avec Vincent R.B. Autier) de la Licence Génie Energétique – Energies Renouvelables, Faculté des Sciences Appliquées, Béthune.

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