Réalités Par | 07H50 | 22 juillet 2013

Le long de nos frontières disparues (20/20) : Hendaye, la fin du périple

REPORTAGE. On y est. Voici l’ultime rendez-vous de notre périple “Le long de de nos frontières disparues”, entamé quelque 22 mois auparavant de la plage de Bray-Dunes. 2889 kilomètres officiellement (et bien plus officieusement…) plus tard, nous arrivons aux confins de nos frontières terrestres hexagonales, à Hendaye.

Mikel, Juan et Jon gèrent une entreprise de mécanique de précision à Hendaye, la franco-espagnole. Photos : Stéphane Dubromel.

L’endroit n’est pas très sexy. C’est le moins que l’on puisse dire. C’est pourtant là que nous a donné rendez-vous Juan Echeverria, contacté le matin-même par téléphone. La famille éloignée de la compagne du photographe, on s’est dit qu’on allait tenter le coup pour se faire un peu raconter la dernière frontière. L’endroit ? Une zone industrielle et commerciale de Hendaye, celle-là même qui borde la frontière, marquée par rivière Bidassoa. Des bâtiments sans grande âme sous le soleil de cet après-midi de septembre. Une voiture arrive. Un homme en sort, regard caché derrière ses lunettes de soleil. Il nous fait un signe. Ça doit être lui. La discussion s’engage dans le parking. Le photographe essaie d’expliquer en quoi il appartient un peu à la famille. Juan écoute, l’air suspicieux. Mais nous fait quand même entrer dans l’entreprise Echeverria qui fabrique des pièces pour l’aéronautique. Avant de monter nous présenter ses fils, Jon et Mikel, qui dirigent maintenant la société.

Frontière poreuse et parfois différente

Dans le bureau de Jon, une nouvelle et dernière discussion commence. Est-ce parce que la fin du périple est imminente ? On a l’impression d’avoir répété les questions mille fois… Devant nous, Jon et Mikel se prêtent au jeu. Et pendant que Juan, lui, observe, nous continuons à se rendre compte que malgré de nombreux points communs, chaque bout de frontière a sa propre âme, sa propre histoire, sa propre vie. Ici aussi, à Hendaye, où la frontière terrestre française se jette dans la mer, la notion de séparation est plus administrative qu’autre chose. La disparition des douanes en 1993 n’a pas changé grand chose, si ce ne sont  les éventuels contrôles de papiers. « Nous vivions déjà à cheval sur les deux pays.»

Si Hendaye et Irun ne font qu’un dans les têtes des frontaliers, il existe des différences notables. L’une des plus étonnantes, confient les deux frères, concerne la vie en soirée, bien plus importante à cinq cents mètres d’ici, en Espagne, qu’en France.”Pour sortir, il faut aller là-bas. Même juste pour se balader le soir, c’est bien plus vivant. Et s’il vous manque quelque chose dans le réfrigérateur, vous le trouverez en pleine nuit à Irun. Pas à Hendaye“. A contrario, pour travailler, il faut aller dans l’Hexagone.  75% des salariés des Echeverria sont des Espagnols, venus chercher de meilleurs salaires côté français. 20 à 30% de la population d’Hendaye serait- elle – espagnole (un chiffre impossible à vérifier même auprès de la mairie). Alors, il n’est pas rare que dans les conversations, on saute du basque au français, en passant par l’espagnol.  “On s’y retrouve, ne vous inquiétez pas pour nous !

Une vue des hauteurs. Et cette frontière au milieu. Photos : Stéphane Dubromel.

Que retenir de ce périple ?

Juan s’impatiente. Il a décidé qu’il aimait bien les deux journaleux en goguette et il va donc les emmener faire le tour de la frontière. Nous voilà avec lui dans la voiture. Pendant trois heures, nous aurons le droit à une visite unique des lieux passant sans cesse d’un côté et de l’autre. Ici, c’est l’île des faisans, gérée alternativement par la France et l’Espagne. Là, c’est la plage d’Hendaye. Là, sur ce pont, il doit y avoir une sorte de borne frontière, puisque c’est ce que l’on cherche. Un panneau marquant la frontière en fait, tout simplement. Nous nous élevons vers les hauteurs espagnoles. Juan a décidé de nous montrer le clou du spectacle : la vue de son pays depuis le club de tir où il est inscrit et où ça pétarade. En bas, la frontière majestueuse se dévoile : « Tu vois, glisse-t-il, alors que l’on boit un rafraîchissement à la buvette du club. Pourquoi partir en vacances ? Ce pays est magnifique. Moi, j’ai tout ici.»

Quand Juan dit pays, il parle lui d’une région, ici le Pays Basque. Sur les frontières françaises, en deux ans de périple, c’est une notion qui nous aura vraiment sauté aux yeux. A l’heure où la défiance européenne est de mise à l’intérieur du pays, à ses confins (franco-suisses mis à part), une véritable identité frontalière existe. Les frontaliers n’ont pas non plus des oeillères. Ils sont bien sûr conscients des défauts de l’Europe, mais ils voient plus facilement ce qu’elle a changé dans leur vie quotidienne : l’absence de contrôles aux frontières, la disparition de la double comptabilité avec la mise en place de la monnaie unique, les facilités plus importantes pour aller travailler de l’autre côté . Et ce qu’elle n’a pas changé : dans les faits, on vivait de toutes façons avec l’autre bien avant 1993. Les témoignages de défiance auront été exceptionnels et la plupart demandaient même plus de construction européenne au quotidien. Une surprise pour nous. Comme cette frontière montagneuse, que l’on imaginait séparant plus qu’elle ne rapprochait les hommes. En fait, c’est comme si c’était le contraire. La frontière paraît même bien plus abstraite dans les montagnes que dans la moitié nord du pays où elle n’épouse pourtant quasiment jamais d’obstacles naturels notables ! Question d’apprentissage de la langue du voisin peut-être (sur les frontières italienne et espagnole, chacun parlait les deux langues en général, ce qui n’était pas forcément le cas sur la franco-allemande ou franco-belge, partie flamande), mais aussi de position géographique. Perdu entre deux sommets alpins ou pyrénéens, on vivait bien plus avec son voisin le plus proche qu’avec Paris qui paraissait bien loin…

Derniers clichés de frontières, à Hendaye. Photos : Stéphane Dubromel.

Le soleil va se coucher sur Hendaye. Juan, le ténébreux, a dû nous prendre en affection, il veut nous inviter à manger des anchois. Nous déclinons l’invitation pour cette fois. Il nous reste une chose à faire, près de 22 mois après avoir marché dans les dunes entre Bray-Dunes et La Panne, 900 kilomètres à vol d’oiseau plus au nord. Emprunter la jetée d’Hendaye qui longe la frontière. Autour de nous, les pêcheurs pêchent, les joggers courent, les amoureux s’embrassent, les maîtres promènent leurs chiens. Aucun d’entre eux ne pense qu’il est sur une zone frontalière tant il a l’habitude de voir l’autre, de vivre avec l’autre. Au bout de la jetée, où est marqué un étrange « Attention, chute d’objets », quelques rochers symbolisent pour nous la fin des frontières terrestres. Ça tombe bien : le temps d’arriver au bout, la nuit est définitivement tombée sur les deux rives, la française et l’espagnole.

C’était la frontière, 20 ans après 1993.

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

Suivre les différentes étapes via la carte

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