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Un éléphant est mort : que restera-t-il de Pierre Mauroy?

Réflexions Par | 07 juin 2013

ANALYSE. Pierre Mauroy n’est plus. L’ancien Premier Ministre, mythique maire de Lille et président de LMCU, s’est éteint il y a quelques heures après avoir été hospitalisé en début de semaine. L’occasion pour l’auteur du “Petit Théâtre de Pierre Mauroy”, paru il y a quelques années, et aujourd’hui journaliste pour DailyNord, de revenir sur l’empreinte qu’aura laissé l’éléphant dans le paysage national et régional. A l’instar d’un Chaban-Delmas à Bordeaux ou un Defferre à Marseille.

Pierre Mauroy est décédé. Quelles traces laissera-t-il dans le paysage national et régional ? Photos Une et Texte : Baziz Chibane

De Pierre Mauroy, il restera une pratique politique. Faite de consensus et de concorde, à défaut de grand élan fusionnel. A Lille, il inaugurera un système d’alliances allant des communistes aux chrétiens de gauche et même au-delà, rompant avec le mollettisme finissant de son prédécesseur Augustin Laurent, et arrivant enfin – à la longue – à composer avec ces écolos du small is beautiful, lui le thuriféraire de la bagnole émancipatrice et du socialisme industriel et ouvrier, ses centrales nucléaires et ses cathédrales de béton. Une seule exception et de taille : Arthur Notebart, maire de Lomme et président de la communauté urbaine, avec qui les relations seront toujours teintées de nitroglycérine. L’arène était trop petite pour le rétiaire lillois et le mirmillon lommois. Et le choc entre ces deux géants du socialisme inévitable*. Justement, à la communauté urbaine, il reprit la pratique des petits arrangements entre faux amis et vrais ennemis et des palabres à l’heure (son fameux costume de scaphandrier…) des jeux télévisés. “Majorité de gestion…” répétait-il…

Génération Mauroy

De Michel Delebarre à Bernard Roman en passant par Alain Cacheux, Patrick Kanner et Bernard Derosier, nombreux sont ceux qui lui doivent…tout. Delebarre reproduisit à Dunkerque ce qu’il avait fait pour Mauroy à Lille, un socialisme municipal, versant autocratique pour lui, version pateline pour son mentor, tissant réseaux influents et militantisme associatif actif dans les deux cas. Faiseur de carrières mais pas accoucheur de dauphins car le vieux gladiateur, qui savait qu’il devrait quitter l’arène un jour, ira chercher dans la capitale le recours dont il avait besoin pour garder sa ville à gauche à un moment où son camp vacillait. Au-delà du bilan positif pour Lille et sa métropole (on se reportera aux abondantes éditions de presse en préparation), que restera-t-il de Pierre Mauroy ? On mesure l’influence d’un homme politique à celle qu’il a imprimé jusque chez ses adversaires. On peut dire qu’un Alex Türk, un Christian Decocq ou un Marc-Philippe Daubresse, des noms de l’opposition de droite, ont bâti leur notoriété sur leur opposition – ô combien respectueuse et non dénuée d’arrières-pensées – au maire de Lille. Quand il défiera Martine Aubry à LMCU en 2008, le dernier nommé se réclamera de la méthode, sinon de la silhouette de l’ancien patron de la communauté urbaine. Mais la triangulation ne prendra pas et il subira un cuisant échec. A l’avenir, nul doute que son nom agira comme un mantra dès qu’il s’agira d’argumenter au coeur d’un débat délicat. Voire comme un sésame. Dans mon livre paru en octobre 2007 (Le petit théâtre de Pierre Mauroy – ed. Les lumières de Lille), je dépeins le maire de la capitale des Flandres comme un grand marionnettiste à la mode balzacienne. Scène et coulisses.

De sacrées contradictions

La décentralisation, outre qu’elle figurait dans les propositions du candidat Mitterrand, apparaissait comme un progrès nécessaire pour une gauche victorieuse éprise de places fortes et de mandats locaux. Les lois Mauroy/Defferre (le maire de Marseille était ministre de l’intérieur dans le gouvernement qu’il dirigeait) témoignent de cet engouement mal maîtrisé des socialistes pour une réforme : émergence de féodalités locales éparpillées, fiscalité explosive, et surtout absence de barrière au cumul des mandats dont on parle encore aujourd’hui et pour cause. Mauroy et les socialistes d’alors, indécrottables cumulards devant l’éternel jacobin, ont ainsi perdu la plus belle occasion de réformer la vie publique alors encombrée par les créations de nouveaux scrutins supplémentaires européens et régionaux. Et c’est l’Etat et Paris qui préserveront leur pré très carré. Dans l’esprit centralisateur en diable, on peut rapprocher cette incohérence du combat perdu contre l’école libre en 1984: “un grand service public, laïc et unifié de l’éducation nationale “, clamait un Pierre Mauroy, amoureux de la préfectorale napoléonienne, qui déclara toujours s’être bien entendu avec Dieu et qui vérifie maintenant son intuition. Dans les deux cas, le vieux tropisme jacobin venait de ressurgir, tel un oxymore fatal. De même, lui, social-démocrate affiché nourri au lait du syndicalisme enseignant, signera le programme de l’Union de la gauche avec les communistes qui, d’ailleurs, l’aimaient bien.

Rennes

Rennes ou le congrès de la haine. Pierre Mauroy, qui avait conquis le parti contre l’avis de Mitterrand qui préférait Fabius, y vécut probablement ses heures les plus difficiles. C’était en 1990. Lui, le grand manitou du consensus se rendit à la dure évidence de la politique. Déchirés par la guerre entre les clans Fabius et Jospin (auxquels il faut ajouter le clan Rocard), qui flairent déjà la succession Mitterrand, les socialistes offrent un spectacle pitoyable et le parti manque d’imploser. Mauroy rendit les armes l’année suivante avant que l’affaire Urba ne secoue leur microcosme et au-delà. Ronchin, en 2003, le “Rennes local”, ce fut une foire d’empoigne pour la désignation du ” premier fédéral” entre Marc Dolez, le sortant très critique envers le mauroyisme et Bernard Roman, cornaqué par Mauroy. Les affaires partisanes furent probablement  les plus douloureuses.

 

Urba et le camp socialiste

Mauroy fut un inspirateur du système Urba qui faillit emporter le camp socialiste au début des années 90. Après le congrès d’Epinay en 1971, Mauroy est numéro deux du PS derrière François Mitterrand qui aurait bien voulu que le futur maire de Lille occupe sa place, et devant les impératifs financiers et techniques des campagnes électorales de plus en plus coûteuses, les partis politiques imaginent des solutions pour remplir les caisses. Au début, c’était légal et tout ronronnait comme matou en sieste. Puis le système se mit à déraper et suscita la curiosité des juges. D’ailleurs, justice passa. Ce qui donna des sueurs froides à beaucoup de hiérarques dont le maire de Lille qui n’a jamais prisé l’autorité judiciaire surtout quand elle posait les yeux sur lui. Dans un registre différent, il sera condamné bien plus tard dans l’affaire de l’emploi fictif d’une salariée à LMCU dont il était le patron. Et témoigna en tant qu’ancien premier ministre  dans l’affaires des écoutes téléphoniques dites “de l’Elysée” en faveur de son collaborateur de l’époque Michel Delebarre. Il fera de même dans l’affaire plus locale de l’ORCEP qui impliqua nombre de socialistes dont le patron de la région Noël Josèphe. Autant d’exemples qui montrent la difficile quête de l’accommodement entre la morale et les réalités. On rappellera fielleusement que Mauroy avait eu les yeux de Chimène pour…Bernard Tapie quand celui-ci devait sauver le mitterrandisme de la débacle aux régionales de 1992 : “tout ce qui est bon pour l’OM est bon pour le PS”. Avant que Nanard ne fasse les gros titres des rubriques judiciaires.

L’Elysée, un éléphant sur la piste

Oui, c’est vrai, le maire de Lille d’alors avait un profil de président de la République. Mitterrand avait même songé à lui pour sa succession en 1995 après le retrait inopiné de Delors. Beau combat que celui opposant Chirac et Mauroy, qui se sont toujours appréciés et partagent beaucoup de points en commun. Mais les dieux de la politique en décidèrent autrement et les municipales lilloises étaient prioritaires.

 * Il y eut également Marc Wolf, à l’époque maire de Mons-en-Baroeul, inspiré par un socialisme autogestionnaire proche des administrés, véritable révolution à l’heure du socialisme conquérant et dominateur. Autant dire aux antipodes du mauroyisme triomphant ou du notebartisme finissant. Wolf s’éleva publiquement contre les dérives des pouvoirs municipaux de ses voisins et des pratiques communautaires parfois régies par le clientèlisme.  “Socialisme fric” eut-il l’audace de murmurer ! Parmi les acteurs de la scène politique régionale qui doivent beaucoup à Mauroy, on citera les écologistes dont les idées tranchent souvent avec celles du socialisme mauroyiste (voir plus haut) et qui se sont souvent affrontés au Goliath lillois. Tels Guy Hascoët, qui deviendra secrétaire d’état de Martine Aubry, numéro deux du gouvernement Jospin, aujourd’hui recyclé en Bretagne et que Mauroy avait embauché à la maison de la nature et de l’environnement de Lille, et Marie-Christine Blandin, présidente par surprise de la région Nord-Pas de Calais en 1992 après une incroyable partie de politique-menteur dans laquelle Pierre Mauroy distribua une bonne partie des cartes. Et qui se rangera gentiment au milieu des listes Mauroy en 2001, puis Delebarre, envers lesquels elle ne fut pas avare de critiques, tous pour aller couler une pré-retraite bien méritée au Sénat.

Le Petit Théâtre de Pierre Mauroy, publié en 2007, est toujours disponible à la vente sur le site des Lumières de Lille.

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5 Commentaires

  1. tout le monde meurt un jour ou l’autre..
    mais j’ai un grand respect pour cet homme
    j’habite en face de sa maison rue Voltaire à Lille

  2. Préparons nous à des obsèques grandioses ( hugoliennes ou brejneviennes ?) Pour les opposants au projet de stade de foot sur le site de la citadelle, il restera celui qui venait aux conseils de LMCU en pantoufles Damart . Et qui s’etait livré le 21 janvier 2005 à des attaques perverses envers ceux ci qui etaient présents dans la tribune du public . Opposants qu’il accusait de “recevoir des subventions municipales” (?) et de rendre “un mauvais service à la ville de Lille”. Il ajoutait, apothéose de ce conseil, la revelation des factures des achats de joueurs du Losc alors municipal qu’un huissier lui passait discrètement en plein conseil municipal. Les opposants mirent Mauroy KO au Consel d’Etat,lui qui en avait été le president de droit lorsqu’il etait premier ministre. L’Histoire gardera le souvenir que ce 29 décembre 2005, ce sont trois magistrates qui donnèrent la victoire à Vauban… en pleine trêve des confiseurs… car les elephants sont susceptibles.

  3. Le gros quinquin s’en est allé….
    il va nous manquer

  4. La vieillesse est souvent un nauffrage. Avec tout le respect que j ai pour ce grand homme, je ne peux m’empêcher de penser qu’il aurait dû laisser la place bien plus tôt. Nous aurions pu échapper à sa dernière décision : le financement public du Grand stade du Losc que nous, et nos enfants, allons devoir payer par centaines de millions d’euros, pendant 30 ans encore. Bien entendu Martine Aubry pouvait rectifier cette mauvaise décision, prise suite à des calculs politiques au sein de LMCU qui ont su déboussoler Pierre Mauroy. Martine Aubry ne l’a pas fait et elle n’a même pas l’excuse de l’age mais pourtant elle a largement l’age de prendre sa retraite, elle aussi, pour laisser sa place aux jeunes qui espérons le, ne suivront pas son mauvais exemple. que Pierre Mauroy repose en paix. Il doit bien se marrer de voir tous les faux-jetons qui lui ont tendu tant de pièges, faire, pour la majorité, semblant aujourd hui de le pleurer!

  5. 18.5 pages lacrymales dans VDN depuis le debut et ce n’est pas fini. …

    “C’est un Geant ! “clame VDN.Nous serions donc des nains ? “Il etait Lille, il etait le Nord” titre encore VDN. 4 millions d’habts passent à la trappe. Si on etait mechant, on penserait à la Corée du Nord car il s’agit bien du culte de la personnalité.
    La palme de la flagornerie revient au PC. M Roussel secretaire Fede à la section du Nord confie (page 20 VDN dimanche ) que ” C’etait un personnage impressionnant, d’une envergure nationale Je me souviens qu’en montant les escaliers de la mairie à ses côtés, je me suis rendu compte que ses pieds etaient plus grands que les marches”(sic). Voilà Mauroy qui rejoint Berthe au grand Pied mère de Charlemagne dans les images d’Epinal.

    ON repense à Bertold Brecht qui faisait dire à Galilée dans une de ses pièces ” Malheur au peuple qui a besoin de héros” ; On vous sert encore une tranche ? Car n’oublions pas que Mauroy avait fait un pacte avec ” Dieu”. Tournent tournent les rotatives…

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