Réalités Par | 14H00 | 20 juin 2013

Le long de nos frontières disparues (15/20) : de Bray-Dunes, ville la plus au nord de l’Hexagone, à Lamanère, village le plus au sud de France

REPORTAGE. Dernière partie du voyage le long de nos frontières disparues. En septembre 2012, les deux journalistes du collectif DailyNord découvrent les Pyrénées par l’est. L’une des premières étapes les mène à Lamanère. Le village le plus au sud de France, rapporte l’IGN. Comme nous étions partis deux ans auparavant de la commune la plus au nord, Bray-Dunes, ça valait le coup d’y faire une petite étape. 

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

Paisible Lamanère. Le chien sait-il qu'il est dans le village le plus au sud de France ? Photos : Stéphane Dubromel.

« Ils quittent un à un le pays / Pour s’en aller gagner leur vie  / Loin de la terre où ils sont nés / Depuis longtemps ils en rêvaient / De la ville et de ses secrets / Du formica et du ciné. » Au moment d’arriver à Lamanère, dans les Pyrénées-Orientales, les paroles de Jean Ferrat, pourtant adaptées à l’Ardèche, sa région, résonnent forcément dans nos têtes. Cette dernière partie du périple frontalier, le long des frontières franco-espagnole et franco-andorrane, sonne comme un écho aux Alpes où nous étions quelques semaines auparavant. Lamanère est un petit village qui ne compte guère plus qu’une cinquantaine d’habitants à l’année. Cent cinquante l’été, quand les anciens, exilés au fil des dernières décennies, viennent profiter de la douceur de vivre estivale de cette commune à 780 mètres d’altitude.

Mais Lamanère est avant tout un village symbolique pour nous, partis il y a bientôt deux ans de la borne frontière la plus septentrionale de l’Hexagone à Bray-Dunes : la commune est la plus au sud de France, à 100 mètres près. Un titre qui ne s’est pas fait sans bataille, apprendra-t-on en se baladant : Cerbère, à l’est, où nous étions le matin-même, et Coustouges, village voisin, avaient aussi revendiqué la position. L’Institut National Géographique a tranché, c’est bien Lamanère qui mérite le titre de village le plus méridional de la France métropolitaine. D’ailleurs, dès les premiers mètres, pas question de manquer d’en informer le touriste. Un panneau indique fièrement  « Commune la plus au sud de France », tandis qu’une sculpture suit, censée symboliser elle aussi le statut du village (censée, parce qu’à vrai dire, nous ne l’avons pas bien comprise !).

Marie, native du village, ravie de voir que les anciennes bâtisses sont rachetées par des Allemands, des Anglais ou des Belges. A droite, la frontière. Photos : Stéphane Dubromel.

“Combien de fois j’allais danser la sardane de l’autre côté !”

En cette fin d’après-midi, lorsque nous nous garons près d’un autre monument indiquant la distance des stades mythiques de rugby de la planète, Lamanère n’est pas très animé. Quelques passants, un café ouvert, avec un gros chien affalé sur la terrasse. Nous engageons la discussion avec le propriétaire, qui ne pense pas être le mieux placé pour nous répondre : « allez voir Marie et Jean». Disciplinés, nous obéissons et nous nous rendons à quelques mètres de là. A l’intérieur de l’habitation, Marie est installée devant sa grande table, pendant que son mari, Jean, feuillette les journaux affalé sur une banquette.  L’ambiance est paisible dans cette fin d’été, baignée par la lumière du soleil qui disparaît peu à peu derrière les montagnes environnantes. La frontière est là-bas, nous indique la souriante Marie, professeur d’espagnol durant ses années d’exercice professionnel. Native du village, l’octogénaire est la parfaite entrée en matière pour nous qui découvrons cette nouvelle frontière franco-espagnole. Car si d’ici, aucune route goudronnée ne relie Lamanère directement à l’Espagne, ça ne veut pas dire que les deux pays sont coupés l’un de l’autre. Loin de là. « Combien de fois j’allais danser la sardane, la danse traditionnelle catalane, de l’autre côté de la frontière, se souvient la riante Marie. Ou combien d’Espagnols avons-nous accueilli  durant la Retirada…» La Retirada, l’un des pires exodes qu’ait connu l’Espagne lors de la Guerre Civile faisant suite à la prise de pouvoir du général Franco. Les Républicains fuyaient le pays, franchissant  la chaîne des Pyrénées aux endroits les plus accessibles, comme Lamanère, haut lieu de la frontière depuis des décennies. Et des trafics : tissus, troupeaux, engrais, armes, huiles, etc, le village, qui fut également une cité vivant des mines et de la production d’espadrilles, était une vraie plaque tournante de toutes les combines frontalières. Contre lesquelles les douaniers ne pouvaient pas faire grand chose… D’ailleurs, nous confient encore Marie et Jean, dans un franc éclat de rire : « Ils logeaient au rez-de-chaussée de la maison. Je peux vous dire que la nuit, on ne les voyait pas dehors. Ils avaient trop peur de se faire tabasser !» Aujourd’hui, les douaniers sont partis. Numériquement, ils n’ont pas été remplacés. Mais pendant que les enfants du village allaient faire leur vie ailleurs, d’autres sont arrivés ces dernières années  : des Allemands, des Belges, des Anglais ont choisi de rénover les antiques baraques de la charmante commune. Pour le plus grand bonheur de Marie, la Catalane : « Moi, je ne fais pas de différence : je suis juste heureuse de voir quand une cheminée fume. Ça veut dire que quelqu’un fait du thé anglais ou de l’ollada (soupe traditionnelle catalane). Et qu’il reste de la vie. »

Identité catalane

Et une identité, donc. Confirmation de ce que nous avions pu ressentir dans les Alpes, sur la frontière franco-italienne, alors qu’elle pourrait apparaître comme une frontière qui sépare, la montagne rapproche plus les civilisations qu’elle n’éloigne. Malgré la neige, les sommets, les frontaliers vivent ensemble depuis des siècles et des siècles. Il est finalement plus naturel pour eux de discuter avec quelqu’un de l’autre côté de la montagne, fusse-t-il d’une nationalité différente, qu’avec le Parisien, le Lillois ou le Bordelais. Ce n’est pas une question de régionalisme exacerbé ou d’espoirs d’indépendances avortées inscrits à la marge sur les bâtisses à l’abandon. Il s’agit plutôt d’une Histoire avec un grand H et d’une question de proximité géographique, de culture commune, dans les Pyrénées-Orientales, catalanes. Les papiers d’identité, tout comme la langue, ont beau être – encore et jusqu’à quand ? – officiellement différents,  l’identité y est fortement entrelacée.

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

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