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Le long de nos frontières disparues (14/20) : on a marché sur Monaco, la frontière “clichés”

Réalités Par | 12 juin 2013

REPORTAGE. Monaco, ses hôtels de luxe, ses footballeurs surpayés, la douceur de vivre de la Méditerranée… et une frontière ! La plus courte de l’Hexagone, avec seulement 5 kilomètres. N’écoutant que leur courage, vos reporters de terrain l’ont parcouru à pied en intégralité dans le cadre de notre grand format “Le long des frontières disparues”. L’occasion de se rendre compte que Monaco, c’est parfois plus compliqué que l’on ne peut le penser. 

Tous les reportages du grand format sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

Suivre la frontière franco-monégasque à pied ? La mission de vos deux reporters de terrain. Photo : Stéphane Dubromel.

Parcourir l’intégralité des frontières terrestres à pied ? Un pari fou que nous n’aurons pas relevé. Pas le temps, pas l’argent… et puis, à vrai dire, pas très pratique pour faire du journalisme, notre mission première. Une nuit d’insomnie, en surfant dans un hôtel franco-suisse, nous apprendrons qu’un illuminé avait tenté ce pari : Lionel Daudet. Quasiment dans le même laps de temps que nous, cet aventurier des temps modernes s’était lancé dans le DodTour. Soit en quinze mois, le tour de la France «exacte» sans moyen motorisé, en suivant au plus près la frontière terrestre et littoral. Un drôle de périple de 5 000 kilomètres et de plus de 1 000 sommets !

A pied pour découvrir les clichés

Nous aurons réussi un exploit bien moins visible. Et moins physique. En cette fin d’après-midi de juin 2012, alors que nous observons la frontière franco-italienne des hauteurs du cimetière de Menton à l’est, de l’autre côté, vers l’ouest, une autre frontière se dessine. Une frontière que tout le monde a tendance à oublier : celle avec Monaco. D’ailleurs, du cimetière, nous nous interrogions : qu’allait-on bien pouvoir trouver ? De belles voitures ? De vieilles peaux siliconées exhibant leurs euros et leurs petits caniches tressés ? Bref, tous les clichés qui peuvent pleuvoir sur le deuxième plus petit Etat indépendant de la planète (après le Vatican). C’est alors que nous avons décidé d’aborder cette frontière d’une autre façon, en profitant de ces cinq petits kilomètres de longueur : en marchant sur la ligne de démarcation.

La première partie de la balade commence à l’ouest de Monaco, du côté de l’hôpital de la Principauté. Et d’emblée, les premiers clichés volent en éclats. Si Monaco ne s’apparente pas à une vieillotte et dégradée cité HLM de banlieue, le début du parcours n’est pas très excitant : après les marches longeant du cimetière, on croise par exemple le quartier des quelques usines, immenses et cubiques dans un emballage d’immeubles modernes. Harnachés avec les sacs photos et sacs ordinateurs, nous nous rendons également compte que, dans cet Etat le plus densément peuplé du monde, il ne reste plus vraiment d’espace pour construire. Ainsi, Monaco s’est élevé verticalement, les immeubles écrasant de toute leur hauteur les artères de la cité. Il faut descendre encore un peu plus bas pour retrouver des images d’Epinal de la Principauté : son stade Louis II, qui accueillera d’ici peu les exploits de Falcao  fait face à un stade français de l’autre côté de la route. Puis, avenue du Port, on tombe sur le port de plaisance et quelques bateaux rutilants dans les eaux françaises du Cap d’Ail, lespremiers hôtels de luxe avec piscine… Au bout, face à la mer, un hélicoptère s’élève, alors que le soleil se couche… On reprendra la marche à pied le lendemain.

 Une frontière urbaine souvent indéfinissable

Lendemain matin, dès les premières heures du jour. On revient au point de départ, près de l’hôpital. Monaco est bien plus calme que la veille au soir où le brouhaha des voitures nous avait impressionné. On reprend la marche sur la frontière, mais cette fois-ci vers l’est. La veille, nous avons bien pris soin de recharger les appareils mobiles pour pouvoir se repérer avec la balise GPS. Car la frontière monégasque est particulièrement difficile à appréhender pour le novice. Dans ce secteur particulièrement urbanisé, les villes françaises de Cap d’Ail ou de Beausoleil  se confondent avec la Principatu de Múnegu. La frontière existe certes  fiscalement et économiquement. D’ailleurs, Monaco ne fait pas partie de l’Europe. Mais dans les faits, lorsque l’on se balade, elle n’est marquée nulle part : les maisons sont les mêmes, les voitures sont identiques, les passants parlent tous français… Il ne reste alors que quelques vieilles bornes-frontières datant du dix-neuvième siècle qui subsistent parfois au ras des maisons quand elles ne sont pas carrément encastrées dans les murs, pour se repérer. Le jeu belgo-luxembourgeois du début du périple peut alors recommencer : sommes-nous en France ? Sommes-nous à Monaco ? De temps en temps, nous nous aidons de quelques symboles : les panneaux de signalisation ; les boîtes à lettres, rouges et blanches, qui affichent une précision à toutes fins utiles : « Affranchissement uniquement avec des timbres de Monaco» ; les bureaux de tabac ou magasins de journaux avec Monaco Hebdo. Parfois, c’est plus facile, notamment entre Beausoleil et Monaco. A droite, c’est la Principauté d’Albert II ; à gauche, les trottoirs de Beausoleil sont ornés d’astres aux rayons lumineux ! Pas de douaniers pour fermer cette frontière. Quelques policiers, en revanche, qui veillent au grain. Les deux pays sont imbriqués l’un dans l’autre, comme s’il ne faisaient qu’un. D’ailleurs, devant la gare, un Portugais, qui fait le pied de grue, nous le confirme : lui vit à Beausoleil et travaille à Monaco. A l’entendre, il n’a jamais pensé à cette notion de frontière entre les deux pays.

 On a trouvé des Monégasques aux revenus modestes !

Monaco vu du haut. A droite, Alexandre, Charles et Sotiris, Monégasques modestes. Photo : Stéphane Dubromel.

Nous nous engouffrons dans la gare pour voir à quoi peut ressembler celle-ci. Rien de bien différent. Et pas grand monde à se mettre sous la dent. Il est encore tôt, les voyageurs sont peu nombreux. Quelques pigeons – français ou monégasques, telle est la question – profitent donc des lieux semi-déserts. Au pied de l’escalator, on trouve un bar. Accoudé derrière le comptoir, un grand gaillard, crâne chauve, jean brut et tee-shirt clair, semble attendre le client. Nous nous dirigeons vers son comptoir. Deux cafés, 1,30 euros pièce, ça va, Monaco ne va pas nous ruiner. « Alors, vous faites quoi ?» Nous lui expliquons la démarche. Il hoche la tête. Deux hommes arrivés entretemps s’en mêlent. S’engage alors une conversation à cinq entre les deux journalistes, Sotiris, le barman, Charles, son associé et Alexandre, qui travaille, lui, dans la téléphonie. Au Patio Palace, la conversation prend d’emblée l’angle des clichés, que les trois hommes en ont marre d’entendre sur Monaco. Loin d’être pleins aux as, ils touchent des salaires normaux, peut-être un peu supérieurs au SMIC (en fait, 10 à 15% mais sur 39h) et doivent jongler avec le niveau de vie de la cité, où tout peut devenir très cher : ainsi, les Monégasques, ont, apprenons-nous, des loyers adaptés pour pouvoir se loger, comme une priorité à l’embauche (valable aussi pour les habitants des villes voisines)… Alors, forcément, l’image des médias, ça les énerve quelque peu… D’autant que dès qu’ils sortent de la Principauté et de ses alentours, les idées reçues ont pignon sur rue. La preuve, avance Alexandre ? « J’ai acheté une BMW d’occasion. A un prix normal. Elle est immatriculée MC. Dès que je vais à Nice, je la retrouve rayée !» Sûr qu’à Monaco, les incivilités sont bien moins nombreuses, ajoute d’ailleurs le trio, juste après la pose photo : ici, il y a un nombre de caméras de vidéosurveillance impressionnant au kilomètre carré. Et si les frontières sont complètement perméables avec la France (on estime à 40 000 le nombre de travailleurs quotidiens entrant dans la Principauté quotidiennement), on sait aussi les refermer quand ça arrange : les vagabonds seraient ainsi fréquemment reconduits en France pour éviter de perturber la quiétude des locaux…

Pas de mégot sur le trottoir

Arrivée en bord de mer : le Monaco des clichés apparaît enfin. Photo : Stéphane Dubromel.

La frontière, justement. Retournons-y, dans l’atmosphère lourde et orageuse qui règne en cette matinée. Elle continue de s’égrener sous nos pas. Entre nos tours et détours, nous avons déjà fait bien plus que cinq kilomètres. Mais qu’importe, on veut réussir notre «pari». Non loin de l’Ambassade de France, des panneaux temporaires d’interdiction de stationner le week-end prochain pour cause d’élections législatives rappellent qu’ici aussi vivent des Français de l’étranger. Dans un tabac-presse, nous achetons Monaco Hebdo et un magnet pour le frigo. La descente vers la mer s’amorce. Et plus l’on descend, plus le Monaco des clichés apparaît enfin. Les beaux hôtels proprets affichant leurs étoiles, les jolies demoiselles moulées dans des jeans sur-mesure, le petits vieux qui promènent leurs minuscules chiens sur la plage, le garçon d’hôtel qui enlève le seul mégot qui traîne sur le trottoir, le vendeur de voitures qui affiche en vitrine son modèle à 215 000 euros toutes taxes comprises. Pari tenu : nous avons marché sur la frontière. Ça t’en bouche un coin, Lionel Daudet ?

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