Réalités Par | 14H30 | 08 mai 2013

Le long de nos frontières disparues (9/20) : à Goumois, entre France et Suisse, un pont et deux civilisations ?

Un roadmovie sur les frontières laisse une grande place au hasard. En cette journée de mai, les deux journalistes débarquent donc à l’improviste à Goumois, dans la vallée du Doubs, en fin d’après-midi. Un village séparé en deux par la frontière. Et deux civilisations bien différentes pour l’ex-première édile, un brin provocatrice. 

Pont de Goumois, entre France et Suisse. 900 véhicules y passent chaque jour pour aller travailler de l'autre côté de la frontière. Photo : Stéphane Dubromel.

Etrange ligne de démarcation franco-suisse. Elle est certainement la frontière la plus paradoxale que nous aurons eu à parcourir : car si la Suisse ne fait pas partie de l’Europe, elle a adouci les contrôles aux frontières, provoquant ainsi un nouvel afflux de travailleurs français allant chercher meilleures fortunes : 130 000, soit la plus grande proportion de travailleurs transfrontaliers de l’Hexagone et un chiffre qui a presque doublé en quinze ans ! Pas mal pour un pays qui ne fait pas partie de l’Europe !

Alors, forcément, en descendant le long de cette frontière, c’est le travail qui revient constamment dans les conversations. Interrogez n’importe quel Français, il officie soit de l’autre côté de la frontière, soit a une compagne, un fils, un parent, un ami qui gagne sa vie en francs suisses… pour des salaires bien plus confortables. Un travailleur peut gagner jusqu’à 50% supplémentaires chez nos voisins helvètes. Ce qui justifie de faire parfois de longues heures de route sur une frontière où parfois les grandes villes ou industries sont plutôt éloignées. Comme à Goumois, en Franche-Comté. La charmante cité verdoyante, traversée par le Doubs, fait office de frontière en cultivant le souvenir de Jean-Jacques Rousseau qui venait herboriser sur ces terres. Sur la rive gauche, la France. Sur la rive droite, la Suisse. Au milieu, un pont. Sur le bitume, en cette fin d’après-midi de printemps, un flot quasiment ininterrompu de voitures qui se rendent majoritairement en France. Avec des plaques françaises. Un véhicule est arrêté devant le poste de douane, ouvert. Deux hommes sont dehors, assis près de l’eau, pendant que quelques touristes immortalisent en photo cette frontière, haut lieu du passage du courrier entre Paris et Berne en son temps. On s’approche des deux bonshommes. Ils ont le temps de parler : voilà une demie-heure que leur chauffeur est dans la guérite des douaniers. La raison ? Ils n’en savent rien. Peut-être une amende non payée, avancent-ils l’air pas franchement inquiets de ce contretemps, qui va retarder leur arrivée à domicile. Car ils ont encore une cinquantaine de kilomètres à faire pour rentrer chez eux, après les trente déjà effectués chez nos voisins. « Ça fait quatre-vingt kilomètres aller, quatre-vingt retours pour aller travailler», confient ceux qui exercent dans l’horlogerie. La raison à cette délocalisation volontaire ? Les salaires sont bien meilleurs chez les Helvètes. « Un jeune sans expérience peut facilement gagner jusqu’à 2 500- 3000 euros, contre un SMIC en France. C’est pour cela que nous allons travailler là-bas». Chaque jour de la semaine, tandis que le week-end, ils poussent parfois jusqu’à la frontière pour aller patiner ou nager suisse, où les équipements sont bien meilleurs. Et acheter du chocolat. De véritables frontaliers qui avouent cependant que si on leur proposait un salaire de 2 000 euros en France sans l’obligation d’utiliser la voiture, ils reconsidéreraient quand même la question.

Jeanne-Marie Taillard : un phénomène frontalier à rebrousse-poil

Le chauffeur est enfin libre et n’a pas l’air mal en point. On laisse filer les travailleurs vers un week-end bien mérité. Nous nous baladons entre France et Suisse. Il n’y a pas grand chose à faire à Goumois, si ce n’est profiter de la vue, s’installer dans l’un des cafés qui parsèment les deux rives ou acheter du chocolat suisse… en France. Une dame est dans son jardin, côté suisse. On l’interpelle. Elle n’a pas le temps, ne s’estime pas forcément la plus appropriée pour parler de la frontière. Elle nous aiguille alors vers la France où l’on pourrait interviewer, si elle est là, Jeanne-Marie Taillard, l’ex-première édile du village hexagonal. « La mémoire des lieux», paraît-il. Pour se rendre chez elle, il faut repasser le pont en voiture. Tourner à droite vers l’hôtel qui surplombe la vallée. La maison est un peu avant. Une voiture tente de quitter les lieux. On accélère pour la bloquer. Jeanne-Marie Taillard, immenses lunettes sur le nez, se demande ce que nous voulons. Parler de la frontière. Bonne pioche : « J’ai une course à faire. Mais allez à la terrasse de l’hôtel, je reviens dans un quart d’heure».

Jeanne-Marie Taillard, ex-première édile de Goumois France : pour elle, le pont symbolise la différence entre deux civilisations. Photo : Stéphane Dubromel.

Un quart d’heure transformé en demie-heure plus tard, voilà donc Jeanne-Marie Taillard qui débarque. Cheveux grisonnants, la truculente ex-première édile pendant trois décennies est également une Européenne convaincue. Avec une mère italienne et une grand-mère autrichienne, comment pourrait-il en être autrement, nous fait-elle comprendre ? Pourtant, son regard sur la frontière détonne avec tout ce que nous avions pu entendre auparavant, notamment entre France et Belgique qui connaissent plusieurs villes ou villages dans la même configuration que Goumois. Ici, entre Franche-Comté et Canton du Jura, elle sent comme une séparation : « A rebrousse-poil des phénomènes frontaliers que vous pouvez observer ailleurs, je pense qu’ici, plus le temps passe, plus l’on s’éloigne ». Comme si le lit du Doubs s’agrandissait d’année en année, repoussant toujours plus Goumois-France vers l’Hexagone, Goumois-Suisse vers la Confédération Helvétique. Les premières raisons qu’elle invoque ne sont pas liées à la frontière. Il y a la baisse de la pratique religieuse, qui cimentait à l’époque la vie des villages dans une même église d’une part ; mais aussi la désertification rurale en général d’autre part : à Goumois, qui possédait par exemple un bureau de Poste et une garderie, ces services ont disparu. Du coup, aujourd’hui, enfants comme adultes ne se fréquentent plus beaucoup, chacun partant à l’intérieur des terres de son propre pays pour y chercher le service public.

Mais ce ne sont pas les seules causes de l’éloignement, assure celle qui envisage d’écrire un livre sur le véritable pouvoir des maires, un brin provocatrice : il y a aussi les profondes différences entre Français et Suisses. « Il y a un pont, mais ce sont deux civilisations ». Dans la torpeur de cette fin d’après-midi, alors qu’un vent frais commence à souffler sur les deux Goumois qui s’étalent en contrebas, elle égrène les exemples : ces Suisses qui ne viennent ici que pour les prix dans les supermarchés, qui marchent beaucoup, qui utilisent beaucoup plus les transports en commun, qui marchent à toute heure, qui ne traversent pas quand le feu est rouge. On se rassure, les Français en prennent aussi pour leur grade : quand elle était maire, Jeanne-Marie Taillard adorait organiser des expositions d’art contemporain en France. « Heureusement qu’il y avait les Suisses pour venir voir l’exposition», s’exclame la mémoire du village !

Deux modes de vies et de pensées qui s’affrontent

Une vision simpliste et unique ? Non. Le long de la frontière suisse, du tripoint industriel de Bâle jusqu’au Lac Léman, en passant par les frontières jurassiennes aussi désertes que carillonnantes avec les vaches Milka, nous nous en rendrons compte. D’un côté et de l’autre, malgré les échanges séculaires, deux modes de vie et de pensées s’affrontent encore. Même si chacun profite économiquement de l’autre et a besoin des voisins, les reproches fusent bien plus que sur les autres frontières. Les Français estiment que les Suisses font grimper les prix de leurs supermarchés, qui d’ailleurs pullulent en zones frontalières ; les Suisses n’aiment pas beaucoup ces Français qui viennent prendre les emplois qualifiés aux leurs, ce qui crée parfois des tensions comme à Genève, où la polémique a pris une autre ampleur depuis quelques mois envers les travailleurs transfrontaliers (voir par exemple sur Le Monde). La vision de l’Europe, forcément, y est aussi différente. Parlez d’Union européenne à un frontalier français, il s’y reconnaîtra, comme sur toutes les frontières parcourues. Parlez d’Europe à un Suisse et vous êtes partis pour un discours anti-européen, même si celui-ci ne vit qu’à une cinquantaine de mètres de la France : tous ceux que nous avons rencontrés étaient fondamentalement opposés à une entrée dans l’Europe à terme. L’argument-massue, pour les plus âgés comme pour les plus jeunes ? « Notre système est le meilleur. Pas question de le fondre dans le vôtre ! » Drôle de frontière.

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

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