Réalités Par | 07H50 | 15 mai 2013

Le long de nos frontières disparues (10/20) : 24h au Saugeais, cette folle république frontalière

C’était l’un des rares rendez-vous pris sur le parcours le long de nos frontières disparues. Parce que nous ne voulions pas louper ça. Sur la frontière franco-suisse, subsiste une drôle de République. Presqu’indépendante. Son nom ? La République du Saugeais. Récit d’une journée de reportage hors norme.

Avant de découvrir le Premier Ministre du Saugeais et son douanier, c'était portrait officiel avec Madame la Présidente. Photo : Stéphane Dubromel.

9h55. Les deux journalistes qui ont dormi dans l’excellent Formule 1 local se rendent chez la Présidente de la République du Saugeais, à Pontarlier. Georgette Bertin-Pourchet, 78 ans, nous ouvre la porte et nous accueille dans son salon. Au mur, un portrait très officiel de sa mère en Présidente. Sur l’un des fauteuils, notre interlocutrice représentée de manière toute à fait officielle sur un coussin. République héréditaire ? « Je n’ai jamais demandé à être présidente : je ne le voulais même pas. Quand ma mère est décédée, on m’a demandé de prendre la relève. Je suis tout de même passée de chauffeur du Président à Présidente. C’est une belle ascension sociale ! ». La pendule sonne les 10h. Sur les notes de l’hymne officiel du Saugeais (que vous pouvez écouter là).

10h15. Après nous avoir signé deux laissez-passer, indispensables pour circuler dans le Saugeais, espace de 128 km2 qui regroupe une dizaine de communes,  la Présidente revient brièvement sur l’histoire de cette République imaginaire. Une boutade de son père lancée au préfet à la fin des années 40, lequel l’a nommé Président dans la foulée. Un folklore entretenu depuis. Tous les médias sont déjà venus faire un tour. D’ailleurs, Georgette nous sort le press-book. Un New Look parmi le lot. « Là, ma mère s’est fait avoir. Deux journalistes, comme vous, sont venus faire son portrait. Ils n’ont jamais dit que c’était pour New Look. On était furieux ! » La présidente a même eu peur d’un montage au moment de découvrir l’intérieur du magazine. Heureusement, New Look a une morale. La maman de Georgette, déjà bien âgée, était toute habillée entre deux pages de nus. Le nom de rubrique : “la fêlée du mois“. « Vous n’êtes pas de New Look, au moins ?»

10h25. Autour de la table, on évoque l’exercice de cette Présidence quelque peu anormale. Et pas tout à fait démocratique. Car Georgette est élue à vie au Saugeais, dans cette République héréditaire tenue avant elle par sa mère, et encore avant par son père. Ce qui ne l’empêche pas de participer activement à la démocratie locale : la présidente est invitée à inaugurer des bâtiments à droite et à gauche dans le département, en compagnie des vrais édiles. « Mais l’important, c’est de ne pas se prendre au sérieux : je me balade sans escorte. On fait juste ça pour amener du tourisme, faire connaître la région. »

L’heure, c’est l’heure

Le Saugeais possède son bureau des douanes. Ses douaniers eux, aiment faire du terrain et arrêter pour rigoler des files de voitures. Photo : Stéphane Dubromel.

10h45 : Le téléphone sonne. « Ça, je sais qui c’est » C’est son Premier Ministre qui s’impatiente. Une petite séance photo en Présidente plus tard, on quitte le domicile de Pontarlier, situé en dehors de la République du Saugeais (« ma maison était construite avant ma prise de fonctions ») pour se rendre à Montbenoît, capitale officielle de la République frontalière avec la Suisse (ce qui y justifiait notre passage lors de ce roadmovie, vous l’aurez compris).

11h15 : A Montbenoît, après avoir suivi péniblement la Présidente qui n’a cure des limites de vitesse hors agglomération (« mais je ralentis dans les villages, j’ai déjà pris des PV»), on arrive devant une grande ferme… et un poste de douane. Bienvenue en République du Saugeais. Sur place : deux douaniers qui ont l’âge d’être retraités et un homme imposant, qui dirige les opérations : Jean-Marie Nicot, soit le Premier Ministre du Saugeais depuis 1990. Le voilà qui commence à taper sur sa montre : le gimmick de la journée. L’heure, c’est l’heure. Première séance photo avec les drapeaux en bord de route. Les gens klaxonnent, hilares. Apparemment, le folklore local fait marrer les locaux. Et pas que : « On arrête des cars de touristes pour 50 euros. Les douaniers fouillent et font peur aux gens ! » D’ailleurs, une fois, les faux douaniers ont même contrôlé un sous-préfet qui venait de prendre de ses fonctions. Lequel n’avait pas le sens de l’humour : il a fait demi-tour, furax, raconte la légende.

12h : Nous voici à quelques kilomètres de Montbenoit, sur une route bordée de forêt et d’un champ. « Stop, ordonne Jean-Marie. La baraque de douaniers, là, tu la vois ? » On la voit. Un dépotoir qui symbolise la vraie frontière. « Mais la profondeur de champ est belle, non avec le paysage magnifique ? Pas vrai ? » Le photographe a compris qu’il ne faut pas contredire ce Premier Ministre légèrement autoritaire : « Vrai ». « Tu vois, moi, je cerne le problème ». Pendant que le chef du gouvernement arrête les voitures qui tentent de passer, la séance photo peut commencer. Georgette pose entre ses deux douaniers. Rapidement, les automobilistes quittent les véhicules pour assister au spectacle. Les flashs fusent dans tous les sens. « Je ne connaissais pas cette histoire, c’est excellent », confie ce vacancier. La Présidente profite d’une accalmie peut cueillir un bouquet de fleurs. Jean-Marie Nicot tape sur sa montre.

Le Saugeais rivalisera bientôt avec le PSG

Avant d'atterir chez Loulou, agriculteur local dont le coffre-fort renferme la constitution de la République, il fallait attendre que la présidente distribue ses laissez-passer dans l'abbaye de Montbenoît. Photo : Stéphane Dubromel.

12h45 : On redescend vers Montbenoît avec la Présidente dans les bagages. Laquelle est perturbée : elle a oublié ses laissez-passer dans sa voiture. Pas grave, quelqu’un ira lui chercher. C’est important.

13h : Nous voilà installé dans un restaurant où une famille fête les 70 ans de mariages des aïeux. Autour de notre table : la Présidente, le Premier ministre, un douanier, Gégé, (le second était occupé cet après-midi), un Ch’ti agriculteur tombé un peu par hasard dans le Saugeais il y a quelques années et qui y est resté. Et nous. On commence par l’apéro : ce sera deux Pontarlier chacun, la boisson locale. Ça va rythmer la journée. Tout comme l’Arbois qui va arroser le saumon-avocats-crevette et la très bonne pintade. Et l’occasion d’apprendre que le Saugeais a une grande ambition d’ici 2020 : bâtir une équipe pour la Ligue 1 histoire de rivaliser avec le PSG, qui à l’époque n’était pas encore champion.

15h : Il était écrit que ce reportage devait durer toute la journée. Après le repas, on file vers l’abbaye à quelques kilomètres de là. C’est l’une des fiertés du peuple du Saugeais. On nous fait la visite. Des touristes – des vrais – entrent. Sans trop que l’on comprenne ni comment, ni pourquoi, les voici d’un seul coup avec la Présidente qui commence à signer des laissez-passer à la volée. Jean-Marie Nicot, hilare, se signe, lui, devant Dieu. Et tape sa montre.

16h : Trois véhicules de touristes se sont désormais greffés au convoi. Direction chez Loulou. Loulou, c’est un agriculteur retraité du coin qui nous présente son tuyé, 18 mètres de haut, où l’on fait sécher les jambons et les saucissons. Peu après, direction la table de la cuisine. « Qu’est-ce-que tu bois  ? » me demande le Premier Ministre. « Euh… » « Pas de l’eau en tout cas ! » Ce sera donc un nouvel Arbois pendant que l’on essaie d’engager une discussion sur l’Europe avec une touriste bulgare. D’ailleurs, Gégé le douanier veut être pris en photo avec elle. On comprendra plus tard pourquoi.

17h30 : Le Premier Ministre, qui donne une leçon de longévité par presse interposée à Jean-Marc Ayrault alors fraîchement nommé à Matignon, a décidé que les deux journalistes allaient rester avec lui encore une partie de la soirée. Direction son domicile pour continuer la discussion. « Vous dormez où ce soir ? » « Au Formule 1. » « Vous rigolez ! » Le voilà qui prend son téléphone et nous réserve un hôtel non loin de là. Et d’ajouter : « Vous comprenez, nous ça nous fait plaisir que vous soyez venu à Montbenoît, au fin fond de la France. En plus de Lille. » Gégé, le douanier, qui est toujours avec nous : « Ils sont de gauche ? »

Saucisses de Morteau et bouteilles de Pontarlier : journalistes vendus

Chez Gégé, qui nous montre son album photo de douanier. Photo : Stéphane Dubromel.

18h15 : Après la maison du Premier Ministre, direction la maison de Gégé, le douanier, toujours ouverte aux passants. On en aura la preuve. Pendant un énième Pont (le petit nom local du Pontarlier), un voisin entre, pose sa plaquette de beurre dans le frigo. Et attend. Puis s’impatiente. Ah oui, Gégé doit lui servir son petit Pont. Mais Gégé était occupé : il nous montrait ses albums photos de douanier. Son challenge, ce ne sont pas les saisies de drogue ou de contrefaçon : c’est plutôt d’être pris en photo avec tous les membres du sexe féminin qu’il arrête. Tout à fait honnêtement, on vous rassure ! On lui promet de lui donner le cliché avec la Bulgare. Qui a d’ailleurs disparu en route. Comme la Présidente, également rentrée chez elle en milieu d’après-midi.

18h45 : En partant à l’hôtel-restaurant, le Premier Ministre freine devant une supérette Vival. Il entre, discute, ressort avec deux saucisses de Morteau et deux bouteilles de Pontarlier. « C’est pour vous. Souvenirs du Saugeais aux frais de la République ! ». Pas le temps de culpabiliser d’être achetés de la sorte, Jean-Marie tape sur sa montre. On remonte en voiture.

20h : Nous voilà de nouveau à table, dans le fameux hôtel-restaurant du soir. Enfin, pas Gégé qui se lève en roulant des mécaniques. Il a repéré une famille (dont la mère et sa fille) et leur explique qu’il est douanier dans la vie. Ses interlocuteurs ne savent pas que croire. La goutte arrive. Le Premier Ministre tape sur sa montre. Pas pour sortir en boîte. A 20h30, la journée est finie, les deux comparses du Saugeais doivent se lever tôt, ils attendent deux cars de touristes demain qui viennent profiter du folklore de cette drôle de République frontalière, plus qu’attachante. Les voilà qui s’en vont. Quant à nous, pas de doute : on se souviendra longtemps de cette folle journée dans la République du Saugeais.

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

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