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Le long de nos frontières disparues (12/20) : de col en col, sur la frontière franco-italienne

Réalités Par | 29 mai 2013

REPORTAGE. Après un détour sur une frontière souterraine (celle du Tunnel du Mont-Blanc), le périple le long de nos frontières disparues continue. Dans les Alpes, altitude aidant, les passages frontaliers se raréfient pour les journalistes du collectif DailyNord. Le reportage prend des allures de cimes abandonnées. 

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

Au col du Petit Saint-Bernard, Paul, cycliste fier de son ascension. Côté italien, les case cantoniere sont désertées depuis longtemps. Photos : Stéphane Dubromel.

Fin mai, au col du Petit-Saint-Bernard, qui sépare la Vallée de l’Isère française et la Vallée d’Aoste italienne, nous allons avoir une légère vision de ce que peut-être une frontière en hiver. Le col, annoncé dans la dernière station de la Rosière par un Saint-Bernard statufié, est seulement ouvert depuis le matin-même. En s’élevant vers les cimes, la majesté de la montagne s’apprécie grandeur nature. De véritables murs de neige nous encerclent, les eaux suivent sur la route. On dépasse quelques cyclistes courageux, en plein effort pour atteindre le sommet, à 2188 mètres. Le bout du chemin apparaît… enfin. Peu après un hospice à l’abandon, qui servait jusqu’à la Seconde guerre mondiale des repas aux passants qui franchissaient le col, la frontière s’affiche. Un minuscule poste de contrôle blanc se détache au milieu de la route, surmonté d’un côté de la route par d’anciens bâtiments de douanes désertés. L’impression d’abandon est d’autant plus surréaliste avec la route gorgée de l’eau des neiges fondantes, se reflétant avec le soleil printanier. Une paisible animation règne. Au niveau de l’hospice, sous une statue de Saint-Bernard-de-Menthon, qui fonda les lieux il y a mille ans, un groupe de motards prend la pose pour la postérité numérique. A côté du poste de douanes, des camping-caristes prennent, eux, leur pause déjeuner. Non loin de là, un cycliste s’est allongé sur un endroit sec, pour profiter du soleil… et reposer ses muscles. On engage la conversation en français. Raté. En italien. Raté. Paul est néerlandais, la discussion continuera donc en anglais : habitant à quelques kilomètres de la frontière avec l’Allemagne aux Pays-Bas, le trentenaire est en vacances dans le secteur pour une semaine. Pas exactement pour se reposer. Durant ces quelques jours, il s’amuse, avec ses copains de deux roues, à monter les cols de la région. S’il savait qu’il se rendait sur une frontière ? Non, il n’en avait aucune idée. D’ailleurs, il n’a pas son passeport. Il fut un temps pourtant où le Col du Petit-Saint-Bernard était l’un des points préférés des frontaliers pour son altitude plutôt moyenne. Et ce même dans l’Antiquité. En 2012, alors qu’il vient de réouvrir pour la belle saison, les véhicules ne se bousculent pas encore pour passer en France ou en Italie.

Des cols délaissés pour les tunnels

Sur l'unique voie du tunnel de Tende. La ville, elle, est ancrée dans la roche. Photos : Stéphane Dubromel.

Et ils ne se bousculent plus. Dans les Alpes franco-italiennes, alors que les cols les plus accessibles ont été pendant des siècles les lieux de passages favoris des armées ou des marchands, depuis cent cinquante ans, les autorités privilégient le passage sous la terre. Si les plus connus sont le Tunnel du Mont Blanc, ouvert en 1965 (relire notre reportage précédent), ou celui du Fréjus, construit en 1980, le plus ancien passage frontalier sous la terre est celui de Tende : inauguré en 1882, il était le plus long tunnel routier de son temps avec un peu plus de trois kilomètres. Aujourd’hui encore, pour le traverser, il faut patienter un bon quart d’heure  : le tunnel est tellement étroit que l’on ne peut passer que d’un sens à fois ! Quant à l’ancienne frontière au-dessus, elle est presque complètement désertée et on déconseille à quiconque de s’y engager sans véhicule adéquat. Peu à peu, les tunnels ont entraîné la désaffection des cols, conduisant à la désertion des douaniers.

Au Mont-Cenis, cette impression d’abandon se vit encore grandeur nature. Elle commence dès la montée depuis l’Italie avec les Case Cantoniere, les maisons de cantonniers qui devaient déneiger les cols au XIXème siècle. Aujourd’hui, les bâtisses sont ouvertes aux quatre vents et taguées d’inscriptions séparatistes pour une Padanie libre.  Un peu plus haut, au niveau de la borne frontière datant de 1963, dans un silence assourdissant à peine troublé par les rares motos qui passent, la vie n’a plus cours non plus. L’hôtel-restaurant est à l’abandon, l’affiche « Vende» semble être d’un autre âge. A côté, un tunnel lui aussi abandonné serpente dans la roche pendant quelques dizaines de mètres. Une affiche défraîchie représentant une locomotive nous met sur la piste de son utilisation passée. Ici, au Mont-Cenis, Napoléon III se laissa convaincre de l’intérêt d’une ligne ferroviaire passant par les cols, le tunnel de Modane mettant trop de temps à être creusé. Les travaux furent confiés à l’ingénieur Fell, qui en 1868, mit en service son train entre Saint-Michel (F) et Suze (I) sur 77 kilomètres. Soit cinq heures de transports dont ont pu profiter 100 000 voyageurs, dont l’Impératrice Eugénie, le Prince de Galles futur Edouard VIII… jusqu’en 1871. A cette date-là, le Tunnel de Modane, sous les roches, est enfin terminé. Et le Train Fell, après seulement trois ans d’exploitation, laissé à l’abandon…

Au Mont-Cenis, un paysage lunaire et magnifique

Sur les rives du lac du barrage du Mont-Cenis, le hameau fantôme de Grand-Croix. En bas, à Lanslebourg, Pierre Suiffet se souvient de toute l'histoire des lieux. Photos : Stéphane Dubromel.

On pensait avoir tout vu. Pourtant, au-dessus de la frontière, le paysage est encore plus grandiose. Un lac surmonte un barrage. Autour, les roches luisent dans une ambiance lunaire. Devant nos yeux, à deux pas d’une barrière de douane défraîchie, les ruines d’un village abandonné. A côté, une immense barre d’hôtel, typique des années 60. Il a l’air aussi à l’abandon. L’ensemble fait penser à un village de western américain, déserté après la bataille. Seuls les cris des marmottes tranchent dans ce silence à la fois magnifique et pesant. Devant l’hôtel, pourtant, une silhouette fantomatique se dessine. Quelqu’un est là, en train de réparer une rambarde brinquebalante. Il a racheté il y a quelques années cet établissement de plusieurs centaines de chambres édifié pour accueillir les 2 000 ouvriers qui construisaient le barrage du Mont-Cenis. Lui a retapé une trentaine de chambres, plébiscitées par les Turinois en été. Mais personne pour le moment. Qu’importe, le maître des lieux n’est pas bavard. Il doit vaquer à ses occupations.

L’Euro, le vrai facteur d’Europe ?

Le col de la Lombarde et son improbable snack perché à 2300m d'altitude.

Le lendemain, c’est dans la petite station de ski de Lanslebourg, déserte aussi, à cette époque de l’année que nous aurons quelques explications. Pierre Suiffet, à la retraite, a été appelé par le restaurateur à qui nous confiions nos interrogations sur ce Mont-Cenis. Il arrive à l’heure du petit déjeuner. Abandonnée alors cette frontière ? «Non, vous devriez venir en été, c’est noir de monde. Les Turinois adorent venir là-haut. C’est leur jardin. » Lui aussi y passait souvent dans ses jeunes années pour rallier l’autre côté de la frontière. Son objectif premier ? Draguer les Italiennes ! Enfin, quand la météo le permettait. Car en hiver, pas question de passer et les tunnels sont loin… et « chers». « C’est pour ça qu’à l’automne, on faisait aussi des provisions de pâtes ou de riz de l’autre côté.»

Devant nos cafés, on a l’impression d’avoir replongé Pierre Suiffet dans ses souvenirs des frontières. Un peu de nostalgie dans le regard et la voix, il réfléchit à ce qu’a changé cette disparition des frontières, 20 ans après 1993, dans sa vie quotidienne. Pas grand chose à l’entendre. « Paradoxalement, j’ai l’impression que l’on se fréquente moins qu’avant aujourd’hui que par le passé. Mais est-ce à lier à l’ouverture des frontières ? Vous savez pour moi, et pour nous, tous les gens d’ici, ce qui a vraiment changé les choses, ce n’est pas la disparition des douanes. Mais plutôt l’Euro.» L’Euro. Et si c’était ça le vrai facteur d’Europe ? On s’en rendra compte tout au long du périple en discutant avec les frontaliers qu’ils soient français, luxembourgeois, belges, italiens, espagnols ou allemands. Non, 1993 n’a finalement pas changé grand chose dans leurs vies respectives. Les contrôles aux frontières s’étaient de toutes façons déjà bien adoucis dans les années 80. 1993 aura juste contribué à faire dégringoler – parfois – l’activité économique des villages. L’Euro, en revanche, décidé en 1999 et institué officiellement en 2002, il y a un peu plus de dix ans, les a beaucoup plus marqués. Pas forcément pour les mêmes raisons que les Français de l’intérieur des terres, qui eux, fustigent la hausse du coût de la vie. Les frontaliers, eux, y ont vu une sacrée différence dans la manière de vivre au jour le jour. Plus besoin de double comptabilité dans les magasins, plus besoin d’avoir des francs et des lires sur la frontière franco-italienne par exemple. Avec la monnaie unique, cette fois, ceux qui vivaient déjà ensemble ont eu une traduction réelle et concrète de la construction européenne au quotidien.

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