Le petit dico décalé du Nord-Pas-de-Calais : bistouille

Si vous n’êtes pas habitués des rites ch’tis et qu’on vous propose une bistouille en guise de bienvenue, alors là, méfiance. La bistouille, ça ressemble à du café, ça sent comme le café, c’est servi dans une tasse comme le café, mais ça peut.. vous faire tousser.

Et oui, pour faire une bistouille dans ch’grand Nord, on additionne le café d’un petit peu d’alcool, genre une eau-de-vie, histoire de se bien digérer (et non pas pour se réveiller forcément). Dans la plus pure tradition nordiste, le café contient à parts égales café mais aussi chicorée (Leroux fabriquée à Orchies, du côté de Douai) et genièvre de Loos (tout droit venu non pas de Loos mais de Wambrechies, dans la banlieue lilloise). La recette se décline à l’envi avec du genièvre de Houlle (produit dans l’audomarois) ou tout autre schnaps de bonne tenue. Même si par extension, la bistouille désigne aujourd’hui une mauvaise eau de vie.

La bistouille s’emploie aussi comme un verbe : je bistouille, tu bistouilles, nous bistouillons, pour expliquer que l’on peut se préparer un « café arrosé » pour soi et pour les autres. Mais on lui préférera l’expression « faire la bistouille », c’est à dire mettre un peu d’eau de vie dans son café et une fois que la potion est presque terminée, touiller à nouveau en rajoutant de l’eau de vie tiède (c’est de là que viendrait l’étymologie du mot avec les mots bis et touiller). Bref, le trou normand et l’irish coffee n’ont rien inventé.

Le poète du Crotoy Ferdinand Poidevin en avait même fait un poème au début du 20e siècle : “Un bistouille est un composé, (on devrait dire ratatouille), c’est un mélange osé, dans lequel entre, peu dosé, le café. Voilà la bistouille. Ca vous rabotte le gésier, ça vous fait tourner la citrouille, quand ça descend dans la gosier, ça vous brûle comme un brasier. C’est du pétrole, la bistouille.”

Le mot bistouille a également été utilisé dans une chanson d’un artiste nordiste Patrice Grevet, intitulée « Eune bonne bistouille » (à écouter ici) L’interprète rappelle les différentes étapes de la confection d’une bistouille : « Tu mets du g’nievre dans tin café et puis tu l’touilles. Et puis tu l’touilles, et puis tu l’touilles. Q’tu sois du Nord, du Pas-de-Calais ch’est cha l’bistouille
Eune bonn’ bistouille, ah c’est si bon! Mais pou’l bistouille ah chuis champion ! ».

Dans le roman de science-fiction Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de  Philip K Dick (qui a inspiré le film Blade Runner), le mot a d’ailleurs connu son heure de gloire puisqu’il désigne dans la traduction un processus fascinant qui transforme des objets pimpants en trucs inutiles. L’un des personnages JR Isidore, se résigne : « Personne ne peut gagner contre la bistouille. Ou alors, provisoirement. Dans un endroit donné. Comme chez moi, par exemple, j’ai réussi à créer une espèce de stase, d’arrêt des hostilités entre bistouille et non-bistouille. Mais je finirai par mourir, ou je m’en irai, et la bistouille vaincra. C’est un principe universel, à l’oeuvre dans l’univers tout entier. » A croire que le personnage en avait déjà trop consommé, de bistouilles. Parce que voilà le résultat : il raconte des carabistouilles.

Photo Ferdinand Poidevin, 1901.

3 Commentaires

  1. Et on ne mesurera sans doute jamais les vertus de la bistouille. Sans elle, il n’y aurait peut-être jamais eu de Louvre-Lens. Remember, été 2003, le ministre de la culture de l’époque (euh Aillagon?) sillonne les différentes places en lice pour accueillir le musée. Dont Lens. Avec tout l’aéropage d’élus locaux à ses baskets. La visite est terminée sur la fosse 9-9bis, on retourne aux voitures quand trois veuves de mineurs alpaguent ch’ministre pour lui “proposer eune tiote bistouille”. Sueurs froides chez nos élus locaux, mais le ministre avait, semble-t-il, bien apprécié cet instant d’authenticité (si rare dans la triste vie d’un sinistre). Ces trois dames avec leur bistouille ont peut-être été les meilleurs ambassadeurs de Lens. D’ailleurs, Guy Delcourt ne s’était pas trompé: le jour où Lens obtenait le Louvre (fin 2004), il s’était précipité chez les trois dames pour les remercier…

  2. J’ai entendu jadis parler. De bistouile par des mécaniciens automobiles qui relançaient un moteur récalcitrant par une bistouile d’essence versée dans je crois les ou le cylindres du moteur afin de favoriser l’allumage. Vrai ou non, je ne me souviens que de films notamment et aussi de dialogues entre mécano et client sur le trottoir près d kiné voiture refusant de demarrer̀

  3. Une petite rectification à l’article.
    L’équivalent en Normandie de la bistouille n’est pas le trou normand, comme indiqué, mais le p’tit sou.
    En effet, le trou normand, c’est le coup de gnôle (calva) qu’on prend en plein repas, généralement entre les entrées et les plats dans un grand banquet, afin de mieux faire digérer ce qui précède pour apprécier la suite.
    Le p’tit sou, ça se sert le matin : un café mélangé dans un verre de calva.

Réagir à cet article

La rédaction de DailyNord modère tous les commentaires, ce qui explique qu'ils n'apparaissent pas immédiatement (le délai peut être de quelques heures). Pour qu'un commentaire soit validé, nous vous rappelons qu'il doit être en corrélation avec le sujet, constructif et respectueux vis-à-vis des journalistes comme des précédents commentateurs. Tout commentaire qui ne respecterait pas ce cadre ne sera pas publié. Evidemment, DailyNord ne publiera aucun contenu illicite. N'hésitez pas à avertir la rédaction à info(at)dailynord.fr (remplacer le "at" par "@") si vous jugiez un propos ou contenu illicite, diffamatoire, injurieux, xénophobe, etc.

Abonnez-vous à notre newsletter

Bienvenue dans la ville la plus étrange des Hauts-de-France

Elle pourrait loger 5 000 personnes, mais cette ville n'aura jamais d'habitants. Découvrez pourquoi.

Les tops DailyNord

Les Livres avec Eulalie

Contacter la rédaction

Ça se passe par là