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Le long de nos frontières disparues (7/20) : de Rust à Rhinau, l’Europe en parc d’attractions et en barge

Réalités Par | 24 avril 2013

Frontières, kilomètre on ne sait plus combien. Dans le cadre de notre road-movie 20 ans après 1993, nouveaux arrêts cette semaine : à Rust et Rhinau, deux communes situées respectivement en Allemagne et en France. L’une célèbre l’Europe en jeu ; l’autre propose un passage frontalier quelque peu particulier pour les Nordistes que nous sommes.

Séverine Delaunay, l'une des nombreuses Françaises qui travaillent à l'Europa Park, gigantesque parc d'attractions frontalier. Photo : Stéphane Dubromel.

Petite devinette : quel parc d’attractions peut s’enorgueillir d’être le second d’Europe en terme de fréquentation, avec plus de quatre millions de touristes chaque année ? Indice : il se trouve à quelques kilomètres de la frontière, à Rust en Allemagne. La petite bourgade de 3700 habitants est dominée par l’Europa Park. Ou un parc d’attractions qui semble surgi de nulle part, des champs et de la brume, quand nous le découvrons un matin de mai. L’intérêt pour nous de s’y arrêter lors d’un reportage sur les frontières ? Il est évident : l’Europa Park propose depuis le début des années 80 des attractions sur le thème de l’Europe. Divisé en treize quartiers, les lieux, fondés par la famille Mack en 1975, permettent de déambuler en une journée entre les ambiances françaises, allemandes, italiennes, espagnoles, scandinaves, russes ou islandaises. De monter sur différents manèges, mais aussi de déguster, dans chaque quartier, la gastronomie locale dans une ambiance architecturale que ne renierait pas le pays concerné. A vrai dire, c’est plutôt bien fait, la balade y est agréable et on s’y croirait presque. « On travaille avec un Institut géographique», affirme Séverine Delaunay, directrice marketing… française, pour justifier le sens du détail. Car l’Europa Park a aussi une dimension européenne affirmée dans sa structure : la moitié des salariés sont français et font la route tous les jours pour travailler chez le plus gros employeur du secteur. « L’Europe n’a pas qu’une dimension commerciale , c’est aussi une manière de vivre et d’être».

France-Allemagne, Allemagne-France, France-Allemagne

Pour faire la route de France jusqu’au parc d’attractions, d’ailleurs, le long du Rhin, il existe plusieurs solutions : soit rejoindre les quelques ponts qui parsèment les 180 kilomètres du fleuve sur sa partie frontalière, mais en s’obligeant parfois à de longs détours ; soit emprunter les services de bac. Les bacs ? A quelques kilomètres d’Europa Park, après avoir traversé un bois, nous en croisons un, pour rejoindre Rhinau, en France. Nouvelle impression étrange, dans ce reportage qui décidément nous fait prendre conscience que la frontière du Nord – Pas-de-Calais n’a rien à voir avec celle des Ardennes ou de l’Alsace : alors qu’en général, les voitures ne ralentissent même plus en passant d’un pays à un autre, là, elles doivent carrément s’arrêter. Et attendre. Le comble pour une société qui veut toujours aller plus vite. A l’instar de nos compagnons de route, nous coupons le moteur. De l’autre côté de la rive, nous observons le drôle de manège : sur une grande barge, une petite dizaine de véhicules s’engouffrent. La barge se referme. Quitte la rive. Pour rejoindre l’autre. Les voitures descendent.

Jean-Michel pose sur le bac. Ici, pour passer la frontière, il faut savoir être patient. Photo : Stéphane Dubromel

C’est à nous de monter. Si la traversée ne dure que quelques minutes, nous allons y rester nous une bonne heure, sous un ciel à la lueur blafarde. Allemagne-France, France-Allemagne, Allemagne-France, France-Allemagne et ainsi de suite. Deux hommes sont à la manoeuvre : dans la cabine, surplombant l’ensemble, le premier impulse le mouvement à la barge. Pas question de le prendre en photo, annonce-t-il au photographe. Au milieu des voitures, un second, casquette vissée sur le crâne, s’occupe de la circulation aux entrées et sorties. Son prénom ? Jean-Michel. Après s’être assuré que nous demanderons bien son autorisation de parler a posteriori au Conseil Général, qui gère le service de bacs, il consent à nous évoquer cette drôle de frontière : « Combien j’ai passé de véhicules ? Difficile à dire ! ». Surtout que le bonhomme, plus ancien du service de Rhinau, fait cela depuis 1982. « Le matin, les jours ouvrables, on commence à 5h30. Le soir, les week-ends, c’est 21h30-22h, ça dépend.» France-Allemagne, Allemagne-France, France-Allemagne. Chaque rotation – d’un quart d’heure chacune – permet d’embarquer 25 à 27 véhicules à la fois. Ceux-ci n’ont ainsi que 5,5 kilomètres à faire pour se rendre à Kappel-Grafenhausen, la plus proche commune allemande. S’ils souhaitent passer par la route, il faut au moins faire une trentaine de kilomètres. Alors, des deux côtés de la route, entre travailleurs frontaliers, touristes en goguette en direction de l’Europa Park ou simplement habitants, en attendant le ferry, on sort des voitures et on discute. Une pause qui plus est gratuite quand c’est le Conseil Général du Bas-Rhin qui gère le service de bacs. Ceux gérés par les Allemands sont eux payants, précise notre guide.

Des cendres d’anciens combattants dispersées depuis le bac

Forcément en plus de trente ans d’exercice, Jean-Michel a vu passer du monde sur son bateau. « Avec les frontaliers, forcément, on se connaît. A l’époque, j’ai aussi transporté Kohl et Giscard qui allaient à la chasse en face. Guy Drut aussi.» Les rotations continuent de s’enchaîner, régulières, au-dessus des courants violents du Rhin. Des tracteurs municipaux de Rhinau s’en vont sur l’autre rive, où la commune possède quelques terres, étrangeté transfrontalière. Comme souvent lors de ce reportage, nous avons replongé notre interlocuteur dans ses souvenirs. Celui qui se sent européen et français à la fois nous lâche alors ses plus beaux : « Les moments où j’ai ressenti les émotions les plus fortes, c’est quand on disperse les cendres des anciens combattants qui voulaient reposer ici. Ce bac, c’est un véritable symbole de trait d’union entre les deux côtés. Et c’est grâce à tous ces gens-là qu’aujourd’hui, nous sommes en paix.» Et que le bac peut continuer sa rotation métronomique : Allemagne-France, France-Allemagne, Allemagne-France… Avant d’avoir le mal de mer, on pose enfin le pied à terre. Cap au sud.

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

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