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Le long de nos frontières disparues (4/20) : à Heer-Agimont, Cristina et Pino ont vu passer le monde

Réalités Par | 02 avril 2013

REPORTAGE. Quatrième étape le long de notre parcours le long de nos frontières disparues. Cette fois-ci, après avoir traversé le Nord – Pas-de-Calais, l’Aisne, et une partie des Ardennes, nous arrivons en haut de la Pointe de Givet, à Heer-Agimont, en Belgique. Un village frontalier qui a payé chèrement l’ouverture des frontières. Et la modernité.

Heer-Agimont, dans les Ardennes. Les alentours ont payé cher la désindustrialisation. Photo : Stéphane Dubromel.

Un mercredi midi d’été 2011. Il pleut à grosses gouttes sur la frontière franco-belge. Ce n’est d’ailleurs plus celle que nous connaissons, nous Nordistes. Nous sommes dans les Ardennes, à Heer-Agimont, village frontalier avec Givet. L’endroit n’a pas de charme particulier, si ce n’est qu’il est en bordure de Meuse. Ce jour-là, avec la pluie, pas grand monde dans la rue. On se dirige dans un café. Le Palermo. Café-Hôtel-Restaurant, même. Bonne pioche, ses propriétaires sont là. Et sont bavards. Ils tiennent depuis 40 ans les lieux et comme tous les frontaliers rencontrés, après quelques instants de surprise (« comment, vous vous intéressez à la frontière ? Mais pourquoi ? ») et une once de réflexion, ils commencent à nous donner une foule d’anecdotes sur la frontière.  Le couple se souvient par exemple spontanément des douaniers qui n’arrêtaient pas de sortir des bouteilles d’une minuscule voiture. « Jamais, nous n’aurions imaginé que l’on puisse mettre autant de bouteilles d’alcool dans un si petit espace ! D’ailleurs, après, la conductrice est venue nous voir et nous a dit : « De toutes façons, j’en ai tellement passées !»

Dans ce café à l’ancienne où trône un babyfoot usé par les âges, le temps semble s’être arrêté il y a plusieurs décennies, confirmant une impression étrange depuis que l’on est dans les Ardennes, et en particulier les environs de Givet, à longer des bâtiments déserts, des cafés  et des usines abandonnées. Ici, la modernité a frappé de plein fouet. Avec le développement des autoroutes, la pointe de Givet n’est plus le point de passage favori d’antan sur la route Liège-Paris.  Avec la désindustrialisation entamée dans les années 80, marquée notamment à quelques pas de là par les ruines de Cellatex, le secteur n’a plus guère de richesses à faire partager. La disparition des douanes et de sa quarantaine de représentants n’a finalement été qu’un coup de grâce pour Heer-Agimont, la petite commune frontalière.

Pino et Cristina dans leur café-hôtel-restaurant. Les registres témoignent de la vitalité d'antan. Photo : Stéphane Dubromel.

 “On ne fermait jamais. Quand l’un montait se coucher, l’autre prenait la relève”

Pourtant, il y a trente-quarante ans, Heer-Agimont vivait jour et nuit. Voitures particulières, camions de marchandises, bateaux sur la Meuse qui longe aujourd’hui un camping d’une tristesse infinie en ce jour grisâtre, tout le monde s’arrêtait au moment de passer la ligne de démarcation entre la Belgique et la France, dans ce territoire qui fut si stratégique pour les rois de France. Chacun en profitait alors pour déjeuner, dîner, boire un verre, faire quelques achats, voire passer la nuit sur place. « Parfois, on ne se voyait pas, se souvient la souriante Cristina, les yeux pétillants tournés vers son mari. On ne fermait jamais. Quand l’un montait se coucher, l’autre prenait la relève. C’était quasiment du 24 heures sur 24.»

A cette époque, Heer-Agimont, ses neuf cafés, ses deux restaurants pouvaient aussi compter sur les 2 000 ouvriers de l’usine voisine, ainsi que sur les bus de touristes qui s’arrêtaient à ce passage obligé. Chaque nationalité avait ses habitudes sur ce bout de frontière franco-belge : les Hollandais cherchaient à aller aux toilettes gratuitement ; les Français, eux, n’avaient pas cette délicatesse : ils jouaient à celui qui pisse le plus loin à l’extérieur ; les Allemands étaient les plus généreux avec leur mark fort ; les Italiens, et on ne pourra pas accuser Cristina et Pino de racisme, eux qui viennent de la Botte, piquaient les cendriers et les verres, obligeant parfois les cafetiers à remonter fissa dans les bus pour récupérer leurs biens.

Des Chinois, des Américains, des Anglais, le Grand Rabbin, tous passaient au Palermo

En écoutant le couple raconter cette époque dorée pour ce qui l’une des quatre frontières routières franco-belge de Givet, la triste réalité ne fait que résonner en cette après-midi de juillet.  Pendant nos deux heures de présence, seules quatre à cinq personnes ont fait un arrêt dans ce café, qui accueillait à l’époque deux cents à trois couverts chaque jour. On le fait remarquer à Pino, chemise ouverte presque jusque au nombril. Derrière sa barbe blanche, le patron  garde le sourire et fouille dans un tiroir.  Il nous sort les fiches qu’il fallait faire remplir aux dormeurs du soir à l’hôtel : des Chinois, des Américains, des Anglais, le Grand Rabbin de France… « On a vu passer le monde, conclut-il, en passant un dernier coup de chiffon sur un comptoir déjà brillant. Mais que voulez-vous… c’est l’évolution des choses.»

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

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