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Les Babayagas, des Lady Gaga du 3e âge ?

Basses Chroniques des Hauts de France Par | 09 mars 2013

CHRONIQUE. Un lieu de vie pour des femmes aux cheveux blancs ou poivre et sel auto-gérées, citoyennes solidaires, laïques et d’orientation écologique, cela paraît aussi incongru que Lady Gaga défilant avec une robe de viandes (bœuf ou cheval ?). Elles ont pourtant un point commun, celui de casser les codes, tracer une autre voie. Les Babayagas sont les cobayes d’une autre définition du mot vieillir. Exorciser ces paroles de Jacques Brel : « Mourir cela n’est rien mais vieillir, ô vieillir ! » et faire de la vieillesse une continuité plutôt qu’une fatalité, ou la trame de ces Basses Chroniques des Hauts de France qui souhaitent que les jeunes d’aujourd’hui se préparent à devenir les vieux sereins de demain.

La maquette du projet, qui vient de voir le jour (extrait du site des Babayagas).

Bon sang, à un jour près, notre rubrique était pile poil dans les clous de la Journée des droits de la femme. Si une grande partie de nos dames ont encore, sur le terrain social, plusieurs trains de retard (relire l’enquête édifiante sur la présence des femmes aux comités de direction régionaux), d’autres font figures de véritables locomotives.Et des femmes de la trempe des Babayagas nous démontrent qu’en plus du pouvoir de donner la vie, elles peuvent en créer une nouvelle, face au soleil couchant de leurs existences. « Nous voulons changer le regard des vieux et des vieilles sur eux-mêmes et sur la société et surtout le regard de la société sur la vieillesse » est l’un des défis majeurs figurant sur leur profession de foi. Elles parlent même de « projet politique ». Carrément. Autant dire qu’elles adressent un signal fort à cette nécessaire réforme de nos vies, individuelles et de citoyen(ne)s. Et soulèvent un vrai problème. Entre maisons de retraite synonymes pour nombre d’entre elles de mouroirs (franchement, après en avoir visité, cela vous tente d’y finir votre dernière ligne droite ?) et la problématique de l’isolement du maintien à domicile, il manquait une vraie alternative, propre aux aspirations de l’hiver d’une vie digne et… méritant d’être vécue. Les Babayagas* posent les premières balises d’une vieillesse remplie de sens. Épilogue d’un combat long de 15 ans !

À la fin des années 90, une poignée de féministes lancent l’idée de créer une résidence autogérée pour femmes âgées à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Attachées à leur indépendance, ces mamies flingueuses entendent « vieillir ensemble, en toute liberté » et surtout pas lassivement installées dans leurs fauteuils à regarder Jean-Pierre Pernaut, un filet de bave aux commissures des lèvres,.ou à attendre le dimanche et Michel Drucker, à défaut d’une visite improbable de la famille. C’est là que le terme ”autogestion” prend tout son sens, chacune devant mettre la main àla pâte, selon ses possibilités, pour faire fonctionner la collectivité.

Les collectivités concrétisent le projet

Avec Thérèse Clerc, initiatrice et porte-drapeau du projet (voir le site des Babayagas) le dossier doit passer sous les Fourches Caudines, vaincre le scepticisme, des institutions. Vieillesse n’est pas faiblesse et progressivement, les collectivités (la ville, l’État, le conseil régional et l’office public de l’habitat montreuillois) intègrent progressivement l’intérêt d’un tel laboratoire (le choc de la canicule de 2003 est aussi passé par là). Le coût du bâtiment n’est pas négligeable (4 millions d’euros) mais c’est pour du long terme. Résultat, début 2013 les premières Babayagas investissent les 25 studios d’environ 35 m² mais aussi des locaux associatifs, destinés à recevoir une «université du savoir des vieux». Révolutionnaire. Sachant que les studios sont  loués en moyenne 420 euros, autant dire aux antipodes du coût d’une maison de retraite, il s’agit d’une réelle opportunité pour des personnes âgées disposant de faibles revenus. Voilà qui risque de fortement déplaire aux détrousseurs de pensions, aux vampires de l’argent public pour qui « l’or gris » représente un fromage bien gras, une activité bien plus rémunératrice que d’investir dans le lait de brebis bio. Ces prédateurs se reconnaîtront  (à ce sujet, réécouter impérativement l’émission en trois volets de Là bas si j’y suis sur France Inter. Ça fait froid dans le dos). Voilà aussi qui devrait faire revoir leurs copies à ces palanquées d’élus obnubilés par la construction d’une maison de retraite, d’une MAPAD et autre EHPAD dans leurs communes, incapables ou impuissants à trouver une autre martingale pourvoyeuse d’emplois. Ne leur jetons pas la pierre, les chiffres sont ténus : le quart de la France a plus de 60 ans, 17 millions de vieux. Ajoutez le jeunisme ambiant (et manipulé) de notre société dont on n’a pas encore mesuré les effets dévastateurs, et vous comprendrez que le coût de la vieillesse, assumée ou arbitrairement décrétée, est proche de l’implosion. Et si d’utopique, le sillon creusé par les Babayagas n’était pas finalement devenu pragmatique ?

Et chez nous ?

On se calme, la concrétisation a eu lieu il y a quelques semaines. Ces pionnières disposent -enfin- de l’outil, reste à savoir si son usage sera à la hauteur des espérances. La maison des Babayagas se remplit progressivement, sachant que les places restantes seront attribuées sur des critères sociaux et… en fonction du degré d’adhésion au projet. Logique mais ciblé quand même. Et puis cela se passe aux portes de Paris avec tous les agréments qu’offre la capitale. Difficile de proposer un concept aussi fidèle en le transférant à Saint-Pol-sur-Ternoise… quoique. Des projets similaires ont échoué  mais d’autres devraient voir le jour prochainement à Lyon, Marseille et en Bretagne. Quid du Nord – Pas-de-Calais ? L’idée de cette initiative « subversive », « politiquement incorrecte » (Thérèse Clerc) mériterait au moins réflexion non ? Parce que préparer son passage dans l’espace-temps du 3e âge n’est pas que l’affaire d’un compte-épargne retraite, spectre agité avec frénésie par nos banques et assurances qui, comme chacun sait, ne sont animées que par un pur objectif philantropique. Les Babayagas tentent de prendre leurs destins en mains, à quand le tour des hommes ? À quand un projet mixte ? Nous n’en sommes qu’aux premiers kilomètres d’ascension du col. Et d’ici l’arrivée, des associations comme les Petits frères des pauvres auront du pain sur la planche pour endiguer notre idéologie individualiste. Bâtir des alternatives prend du temps. Et la vie est courte.

*En russe, le terme Babayaga fait référence aux sorcières des contes de fée qui mangent les enfants et désigne aussi des femmes qui ne se laissent pas faire.

Pour en savoir plus sur les Babayagas :

Le site d’Arte

Le site de Libération

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