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Le long de nos frontières disparues (2/20) : René Kinoo, véritable fraudeur d’après-guerre

Réalités Par | 20 mars 2013

REPORTAGE. Deuxième épisode de notre grand format “De borne en borne, road-movie le long de nos frontières disparues“. A quelques pas d’Houtkerque, où nos contemporains jouent aux fraudeurs et aux douaniers, nous avons rencontré  un octogénaire qui pourrait être leur grand-père. Dans les années d’après-guerre, René Kinoo était fraudeur. Un vrai de vrai. Portrait.

René Kinoo, fraudeur d'après-guerre, à Het Blauwershof, estaminet de Godewaersvelde, haut lieu de la fraude d'antan. Photo : Stéphane Dubromel

René, nous l’avons rencontré aux prémices de notre reportage le long de nos frontières disparues. En 2010, signe d’une époque définitivement révolue, c’est par l’intermédiaire d’un ancien fonctionnaire des douanes que nous avions pu avoir un rendez-vous avec lui, au Het Blauwershof, repère du contrebandier dans le texte. Le lieu, qui attire les amateurs de carbonnade flamande, potjevleesch et frites à la nordiste, semble figé dans le temps, avec ses boiseries d’époque et son carrelage d’antan. René Kinoo arrive à l’heure dite, béret vissé sur la tête. Il commande un café à la belge. Après en avoir dégusté quelques gorgées, il va bien vite l’oublier en replongeant dans ses souvenirs. Car René était fraudeur. Un vrai de vrai. Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quand la France manque de tout, le jeune homme devient à l’instar de tant d’autres sur ces zones frontalières, hors-la-loi.  Deux fois par semaine, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, il se rend en Belgique en fin de journée. Le plus légalement du monde, il s’approvisionne en café les premières années, puis en tabac, denrées qu’il glisse ensuite dans son sac. Poids total de la cargaison ? Dix à vingt kilos, ça dépendait des époques. Une fois la nuit tombée, la course peut commencer. Accompagné de sa fidèle chienne Dolly, spécialement dressée pour éviter les douaniers, René s’enfonce dans les champs flamands. Il lui faut alors être vigilant et ruser : éviter les douaniers postés dans les champs, les bosquets, les fossés. Parfois se mettre à courir pour leur échapper. D’autres fois, lâcher complètement la marchandise pour détaler encore plus vite si le besoin se faisait ressentir. A de rares reprises, se terrer pendant des heures dans un champ de maïs. Et attendre. Mais la plupart du temps, à l’entendre, cette longue marche de trente kilomètres se déroule parfaitement. Au bout du chemin, du côté de Steenbecque, non loin d’Hazebrouck, c’est un autre manège qui commence : ” Je retrouvais mes contacts du Bassin Minier. Ils étaient de grands consommateurs de contrebande belge !“. Là, René le fraudeur se transforme en commerçant nocturne. Il revend la marchandise au détail en réalisant une bien jolie culbute :  « J’achetais en gros pour trois cents francs le kilo ; je revendais pour la même quantité pour 1400 francs. Une ceinture de café (un sac) représentait une semaine de travail en laiterie… Et quand tu en perdais une dans les champs, tu pouvais être sûr que deux voyages plus loin, tu rentrais dans tes frais ! »

C’est dans ces estaminets que se scellaient les grandes et petites histoires de fraude

Au fur et à mesure que René déroule son récit, on se sent comme transporté dans cette autre époque, nous qui n’avons connu les frontières d’antan qu’une petite dizaine d’années, et encore quand les contrôles s’étaient déjà largement adoucis dans les années 80. Le cadre de l’interview ajoute à cette sensation : c’est dans des estaminets de ce type que se scellaient les petites et grandes histoires de fraude du siècle dernier. Ici où les groupes de contrebandiers se formaient. Là où on échangeait quelques bons plans. Encore ici où les douaniers, présents en nombre dans ce village frontalier de 2000 âmes, laissaient traîner leurs oreilles pour ramasser quelques informations précieuses. Qu’ils décidaient de partager ou non avec leurs collègues. Souvent, le long des frontières, les familles étaient écartelées : quand un fils vivait de la fraude, l’autre était payé par l’administration des douanes. Et quand ce n’était pas dans la famille, c’était le voisin ou le copain. De quoi susciter quelques tensions. « Ça enflammait les familles du village », se souvient René.

Fraudeur dès le berceau

Une fois que René Kinoo est parti... difficile de l'arrêter. Comme quand il fraudait du tabac et du café dans les champs flamands ! Photo : Stéphane Dubromel

Lui, avait choisi son camp naturellement. Doté d’un esprit frondeur que l’on devine encore dans son regard pétillant, il était aussi prédestiné : à la fin de la Première Guerre Mondiale, son grand-père faisait passer des vaches de Belgique jusqu’en France. « Les Allemands nous les avaient piquées !». A sa naissance, lui, l’aîné de neuf enfants, sa mère n’hésitait pas à glisser quelques marchandises illégales dans le fond du landau. Histoire d’agrémenter les fins de mois. René, un fraudeur dès le berceau sur une frontière qui, si elle était officiellement infranchissable dans l’Europe d’alors, était une véritable passoire pour les gens du pays, habitués à se rendre d’un côté ou de l’autre de cette ligne tracée artificiellement au gré des conflits et des traités, dont celui d’Utrecht, signé il y a tout juste 300 ans, préfigurant la frontière franco-belge d’aujourd’hui.

D’ailleurs, la carte d’identité de René prouve bien cette double culture : son père était belge, sa mère française. Lui possède aujourd’hui les deux nationalités. Car, au bout de quelques années de fraude, c’est la Belgique qui le sauvera de l’enfermement républicain. A force de flirter avec l’illégalité, mais sans jamais s’être fait prendre directement tient-il à préciser fièrement, le jeune homme se rend compte qu’il ne pourra plus échapper à une peine de prison d’importance pour l’ensemble de son oeuvre. Il prend alors le train jusqu’à Aubagne pour s’engager dans la Légion Etrangère. L’aventure ne dure que quelques semaines pour cet esprit indépendant, qui ne signe pas le deuxième papier scellant son lien avec le corps d’armée. Retour dans le Nord, à la gare de Lille, puis passage de l’autre côté de la frontière en Belgique. Intouchable pour la vie, René commencera plus tard une nouvelle carrière de chauffeur routier… international. Avec toujours des contrôles aux douanes : « J’avais toujours une petite boîte de cigares dans la boîte à gants, plaisante-t-il, l’oeil malicieux. J’en partageais avec les douaniers. Ils savaient bien qui j’étais, mais ils ne pouvaient plus rien faire !» Pour lui, ce qui était à la fois un jeu et un gagne-pain s’arrête donc officiellement le 1er avril 54, une petite dizaine d’années après ses débuts.

L’entretien aussi touche à sa fin, c’est l’heure pour René d’aller déjeuner. On lui demande s’il aimerait recommencer : « Je n’ai plus les jambes !» Et de toutes façons, soixante ans après ses exploits, les frontières ne sont plus là. L’économie de cette contrebande à papa n’a plus lieu d’être à une époque où l’on peut passer nombre de marchandises le plus légalement du monde sans croiser l’ombre d’un douanier. La preuve encore ? L’Union Européenne vient de contraindre l’Hexagone à assouplir ses règles d’importation de cigarettes. Les fraudeurs d’antan n’ont décidément plus lieu d’être.

Tous les reportages sont disponibles sur la page “Le long de nos frontières disparues”

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1 Commentaire

  1. Merci pour ce reportage, très vivant, ça fait du bien. Et dire que c’était hier à peine…
    Vivement la suite !

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