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Le long de nos frontières disparues (1/20) : jeu du gendarme et du voleur à la mode frontalière

Réalités Par | 12 mars 2013

REPORTAGE. Comme promis, voici donc le premier épisode de notre road-movie “De borne en borne, reportage le long de nos frontières disparues“. Avec justement une manifestation qui célèbre à sa manière la frontière, vingt ans après sa “disparition”. Chaque automne, dans les Flandres, une centaine de personnes s’affrontent dans un jeu du gendarme et du voleur à la mode frontalière : la Nuit des Fraudeurs.

Avant de partir dans la nuit, détente et jeu de la grenouille, dans un estaminet sur la frontière franco-belge. Photo : Stéphane Dubromel.

Un gyrophare tournoie. Dans la nuit noire, on ne voit que lui. Ainsi que quelques rares rais de lumière fuyant par les volets calfeutrés des fermes alentours. Presqu’aucun bruit, si ce n’est l’aboiement d’un chien dans une cour lointaine. Brusquement, un jeune homme, veste militaire sur le dos, bonnet chaudement vissé sur le crâne, surgit de l’atmosphère glaciale. Autour de son cou, cinq rondelles. Sur son dos, un sac rempli de quatre kilos de sable. Dans l’une de ses poches, la photocopie d’une carte des environs. Il reprend son souffle, difficilement. « Je suis le premier ? », nous interroge-t-il, tout étonné. Oui, il est bien le vainqueur d’étape. Très rapidement, d’autres ombres se matérialisent, quittant les champs environnants. Des lampes frontales se rallument. Peu de femmes. Beaucoup d’hommes. L’un d’eux, visage partiellement recouvert de boue, semble frigorifié. Il vient de glisser dans un fossé rempli d’eau stagnante. Entre deux lampées de whisky, contenu dans une flasque restée au sec dans sa poche, il raconte ses mésaventures. Voulant échapper à l’un de ses poursuivants, il n’a pas vu l’obstacle et a plongé la tête la première. Un peu Marseillais sur les bords, il a failli se noyer dans cinquante centimètres d’eau. Heureusement, la bonne fée lancée sur ses traces l’a empêché de trépasser en le sortant vigoureusement de ce mauvais pas. Qu’à cela ne tienne : « J’arrête. La soirée est finie pour moi. J’ai eu trop peur

La majorité joue aux fraudeurs, la minorité aux douaniers

Plus que cinq jetons pour le vainqueur d'étape. Celui qui arrive avec le plus de jetons au bout de la nuit est le Fraudeur de l'année. Photo : Stéphane Dubromel.

Bienvenue à Houtkerque, dans les Flandres, en octobre 2011. Flandre française ou Flandre belge ? La soirée se passe justement entre les deux, dans ce qui était jusqu’à la fin du XVIIIème siècle l’ancien comté de Flandres. Cette nuit-là, comme chaque année à pareille époque, se déroule un drôle de manège : la Nuit des Fraudeurs. Le principe est simple comme le jeu que tous les enfants de ce monde ont pratiqué : le gendarme et le voleur. Sauf qu’il est à la mode frontalière. L’immense majorité de la centaine de participants revêt pour la soirée un costume de fraudeur, constitué d’un sac à dos, de rondelles autour du cou, de baskets et de vêtements chauds qui ne craignent plus grand chose. L’immense minorité, elle, se pare de képis, de sifflets et d’uniformes de douaniers. Règle du jeu, vous avez bien compris : les seconds doivent attraper les premiers et les empêcher d’arriver à bon port, du côté français de la frontière. A la fin de la nuit, le fraudeur qui a gardé le plus de jetons est désigné grand vainqueur de la soirée. Le douanier qui en a ramassé le plus est son alter-ego du soir. Il n’y a d’ailleurs pas grand chose à gagner : juste quelques bières brassées dans la région. L’essentiel est ailleurs.

Pantalons déchirés, tenues de camouflages intactes

Pour faire durer le plaisir, la soirée se déroule en plusieurs étapes. Après le départ d’un estaminet situé sur la frontière franco-belge, où chacun établit des plans de bataille qui éclateront aux premières rencontres avec les faux douaniers, et ce premier point de contrôle établi en plein champ, le prochain rendez-vous a lieu à Watou. En se réchauffant dans la voiture, pendant que certains fraudeurs disparaissent dans les fossés quand d’autres ont décidé de slalomer directement entre les hauts plans de maïs avec une discrétion à faire retourner dans leurs tombes les contrebandiers d’antan, on en profite pour discuter avec l’un des responsables, Jean-Marie Campagne : “Houtkerque organise cette manifestation depuis onze éditions (il y en a eu une douzième depuis le reportage, Ndlr). Avant, c’était le voisin de Godewaersvelde qui faisait ça.” Bien en a pris aux Houtkerquois. La Nuit des Fraudeurs fait le plein chaque année, des participants sont même refusés. Une partie vient des alentours, d’autres d’Arras, Tourcoing, Lille.  Parfois de plus loin. Peu de Belges cette année-là. Le plus souvent, des bandes de potes, des frères et soeurs,  qui ont envie de s’amuser le temps d’une nuit, dans une ambiance bon enfant, que rien ne doit perturber : les riverains et chasseurs du coin sont prévenus pour éviter un coup de feu malencontreux !

Carte obligatoire pour la Nuit des Fraudeurs. Même si ça ne permet pas d'éviter les fossés. Photo : Stéphane Dubromel.

Nous arrivons sur la place de Watou et l’un de ses estaminets typiques, le Gasthof de Eendracht. Peu à peu, les fraudeurs débarquent dans le centre-village, en rangs clairsemés. Certains ont encore leur tenue de camouflage, soigneusement confectionnée pour le grand jour. D’autres sont en plus piteux état, comme ce contrebandier à qui il ne reste plus qu’un quart de son pantalon alors que la température avoisine les zéro degrés. Pas de quoi altérer sa bonne humeur en fumant la clope du guerrier, avant de rentrer dans le café. Au menu, à l’intérieur, un sandwich et plusieurs bières pour se réchauffer. Alcool aidant, l’ambiance monte, chacun racontant le plus fort possible ses exploits, ses tactiques, ses échecs. “Moi, je suis passé par là” “Moi, je l’ai évité comme ça“. Dans le café bondé, douaniers et fraudeurs du soir, pourtant âgés de 20 à 60 ans, voire plus, ont des yeux d’enfants, qui ne soucient pas de la vie quotidienne, ni du lendemain, juste du temps présent. Et de la prochaine étape de cette Nuit des Fraudeurs. D’ailleurs, il est l’heure de repartir dans l’atmosphère glaciale…

La semaine prochaine, retrouvez le témoignage d’un vrai fraudeur. Pour lui aussi, la fraude était un jeu. Mais bien plus dangereux.

Tous les reportages de ce très très grand format sont accessibles, au fur et à mesure de leur publication, via cette page : Le long de nos frontières disparues. Une réalisation du collectif DailyNord.

 

Suivre les différentes étapes via la carte


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