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Basse Chronique des Hauts de France : Stéphane Hessel, Norbert est seul !

Basses Chroniques des Hauts de France Par | 02 mars 2013

Vous le savez, il n’est pas dans la culture des Basses chroniques des Hauts de France de s’arroger la paternité d’un sujet quand ce n’est pas le cas. C’est le papier de Daniel Schneidermann sur Rue 89 qui nous a ouvert les yeux et pour tout dire, réveillé nos consciences et souvenirs. La disparition cette semaine de Stéphane Hessel, le plus illustre des indignés médiatiques, nous permet de faire resurgir le combat d’indignés long de six décennies. Et c’était dans notre région.

Dans le cortège d’éloges recensés sur le site de France 3 Nord/Pas-de-Calais, celui de Martine Aubry pour qui Stéphane Hessel était “un grand ami, depuis longtemps. Un ami dont l’enthousiasme et la force m’ont toujours nourrie, un homme simple et vrai, tout simplement humain“. Émouvant. D’autant que l’illustre disparu avait un lien avec la ville de Lille, une de ses petite-filles y résidant (La Voix du Nord). Stéphane Hessel était devenu en quelque sorte le successeur -laïc- de l’Abbé Pierre, celui qui interpellait les consciences, leur suggérant l’indignation. Souvent écouté, fut-il pour autant entendu ? On n’a pas senti beaucoup les lignes bouger. Le chantre de l’indignitude parti, Mme Aubry trouvera-t-elle désormais le temps de prendre connaissance de l’existence d’autres indignés, régionaux ceux là ? Parce qu’à l’instar de l’âge canonique d’Hessel, le temps presse pour ces indignés du siècle dernier, en 2011 il en restait 17 (neuf mineurs et huit veuves) sur 3000. Faut dire qu’il s’agit d’un temps que les moins de 80 ans n’ont pas connu. Nous sommes en décembre 1948. Pendant que Stéphane Hessel assiste en qualité de témoin privilégié à la signature de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, des mineurs du Nord – Pas-de-Calais sont placés sous écrous. Le 18 novembre, 80 000 mineurs en grève ne savent pas encore qu’ils vont être trahis par le PCF et par un ministre de l’Intérieur socialiste, Jules Moch, qui va lâcher 60 000 CRS pour briser la fronde. Nous sommes entre Libération et début de guerre froide, les temps sont tendus et compliqués pour la population (pour s’imprégner de l’histoire, voir ). Bilan, 3000 mineurs licenciés, emprisonnés, jetés à la rue. Dont Norbert Gilmez.

Des vrais, des tatoués

On pourrait y ajouter Daniel Amigo, Georges Carbonnier ou encore Roger Blisson, ils sont tellement nombreux à avoir vécu l’humiliation de perdre du jour au lendemain travail, logement, respect, dignité. On rembobine de nouveau l’Histoire : les Charbonnages de France possèdent une telle puissance qu’elle ferait passer Vivendi pour une épicerie de quartier. De la maternité au cimetière, le géant régit la vie du mineur, c’est sa chose. Avec l’argument imparable et non négociable qu’est le Redressement de la France. Ce droit de vie est assorti d’un pouvoir de mort sociale sur ses employés pour peu que leur docilité fasse défaut. Malheur à ceux qui osent froisser cette hiérarchie quasi féodale. Norbert Gilmez donc, employé administratif aux Houillères, et sa femme enceinte de cinq mois se retrouvent à la rue, en plein hiver. Comme ses 3000 coreligionnaires dont certains passeront par la case prison ou auront à régler une amende pour « entrave à la liberté du travail ». Quand on connaît l’incroyable dureté du métier, ses conséquences sanitaires, il faut être un vrai, un tatoué pour dédier son existence à remuer les entrailles du sous-sol. Les 3000 bannis en étaient mais les Charbonnages ont assassiné cette fierté. En toute impunité.

Un « océan d’injustices »

« Indignez-vous » qu’il disait. Ouais. Triquards dans le royaume des Houillères qui tirent les ficelles de tout, économie, politiques, institutions, clergé… Ou la corde qui soutient le pendu. La longue marche des indignés durera 63 ans, avec bien des morts en chemin, bien d’autres embûches aussi. La route aurait pu être plus légère si à mi-chemin, nos insoumis avait au moins bénéficié de l’application de la loi d’amnistie d’août 1981, contrairement aux travailleurs sanctionnés dans toutes les branches professionnelles nationalisées. Mais non, il faudra se fader trente années de procédures supplémentaires. Le 21 janvier 2011, Norbert Gilmez est le seul des survivants à se présenter au tribunal de Versailles. Seul mais au nom de tous les siens il évoque « cet océan d’injustices » (relire ce papier poignant et édifiant de l’Express.fr) dans un long monologue qui fera mouche. Le 10 mars de la même année, la cour d’appel Versaillaise qualifie ces licenciements de « discriminatoires » et condamne le liquidateur des Charbonnages à verser 30 000 euros à chacun de ceux que l’on peut désormais qualifier de victimes. Liquidateur qui aura la délicatesse de… faire appel. Qu’importe, la justice a enfin déployée ses ailes, un an après la sortie du fameux « Indignez-vous ». Un lien de cause à effets ? Allez savoir.

Ce jugement fut rapporté en bonne et due forme médiatiquement parlant sans pour autant créer un coup de tonnerre. Le temps est assassin. Pourtant ces hommes et femmes ont porté leur combat, leur foi en leur droit, au point de crever les notions de l’espace-temps. Cette pugnacité magnifiée par sa longévité est une des marques de fabrique de Stéphane Hessel. Une de ces images qui façonneront le personnage dans l’Histoire. Mais, 65 ans après, quelles tournures prendraient cette affaire ? Peut-être faudrait-il demander à Xavier Mathieu, le leader des « Contis ». Lui aussi doit se sentir bien seul, comme peut-être Édouard Martin, des « Florange », demain. Tous ces indignés, d’hier et d’aujourd ‘hui nous rappellent d’une façon cuisante d’arrêter de reporter notre indignation à demain.

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1 Commentaire

  1. Et pour rappel au département du Nord, un agent a été révoqué sur un dossier sans preuves matérielles directes, sur un dossier ne respectant pas les droits de la défense et pour de soi disant faits futiles (tracts satiriques).

    Pour comparaison, des agents publics ayant dealé ont vu leur révocation annulée.

    Pourtant le juge administratif de Lille trouve cela normal.

    L’agent a seulement voulu défendre son Humanité face aux méthodes sectaires de management employées par le directeur juridique du département.

    Et pour cela, il se retrouve au minimum social.

    Rien n’a changé dans le Nord pas de Calais sauf que les Charbonnages de France ont été remplacés par une autre féodalité (v. les affaire judiciaires en cours).

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