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Quand la jeunesse lensoise faisait son cinéma avec Pialat

Basses Chroniques des Hauts de France Par | 23 février 2013

Bienvenue chez les Ch’tis c’est un peu notre trilogie de Pagnol à nous même si au niveau des distinctions, ce fut plus Marius que César. Il y a presque trente-cinq ans, Maurice Pialat nous soumettait un regard diamétralement opposé avec Passe ton bac d’abord tourné à Lens et ses environs. Une oeuvre crue, du cinéma social tourné avec un budget de trois francs six sous et une pléiade d’acteurs et figurants amateurs du cru. Parmi eux, Bernard Tronczyk qui tournera ensuite avec Gérard Depardieu avant de tourner définitivement la page du 7e art. D’accord, Passe ton bac d’abord est loin d’être une carte postale pour offices de tourisme mais reflète une réalité, une vérité appartenant à notre histoire sociale. Et, qu’on le veuille ou non, ce film qui ne se voulait pas visionnaire demeure farouchement contemporain à l’image d’une jeunesse plus que sceptique et fataliste quant à son avenir. En ce lendemain de cérémonie des César et pour marquer le 10e anniversaire de la mort de Pialat, les Basses Chroniques reviennent sur cet ovni du cinéma français.


Passe ton bac d’abord – Bande Annonce par CinemaMonAmour

1979 : Jacques Mesrine tombe sous les balles des policiers ; le Liévinois Henri Darras devient le premier président du conseil général issu du Bassin minier ; le jeune Nicolas Sarkozy a-t-il feuilleté le premier numéro de Gai Pied (sorti le1er avril) tout en œuvrant à l’obtention de son diplôme de DEA de sciences politiques ? Le premier Mac Donald’s en France s’ouvre à Strasbourg. Une année banale en somme ! Pas pour Bernard Tronczyk, Lensois, fils de mineur, lycéen, parfait échantillon de cette première génération du Bassin minier pour qui l’avenir ne s’inscrit plus dans la conquête du charbon. Plus particulièrement pour lui et toute une bande d’ados, 1979 marque le parcours tant initiatique que circonstanciel – pour tout dire exceptionnel – de leur passage devant la caméra et sur l’écran. Le grand.

Tout commence comme un scénario basique de western tourné en latitude Nord. Un soir de 1978, entre chiens et loups, trois hommes sortent de la gare de Lens et poussent les portes du saloon situé en face : le Caron, fief incontournable de la jeunesse locale. Trois chasseurs de têtes, trois cowboys du cinéma français d’auteur s’installent dans le brouhaha, la lumière tamisée que griffe la fumée de cigarettes, et décryptent cette jeune population aux cheveux longs mais pas forcément aux idées courtes. Une chanson de Léo Ferré perle des enceintes de l’établissement et Bernard Tronczyk défend avec verve le père de Jolie Môme devant son auditoire. À côté, mine de rien, Maurice Pialat, Patrick Grandperret et Dominique Besnehard écoutent. Le mécanisme se met en place et Bernard est encore aux antipodes d’imaginer que dans quelques mois, sa trombine et celles d’une brochette de potes vont animer la toile du cinéma Apollo situé juste à côté. Sous la direction d’une future Palme d’or de Cannes, rien de moins.

Bassin minier et Pas-de-Calais, terres fertiles de Pialat

Une rétrospective s’impose. Le déjà enfant terrible du cinéma français ne déboule pas coiffé d’un casque d’explorateur, les fonts baptismaux de sa carrière se trouvant justement entre Lens et Hénin. C’est en cette sulfureuse année 1968, en noir et blanc, que Pialat grave la première ligne de sa filmographie dans les salles obscures, L’enfance nue. Les turpitudes d’un enfant de l’Assistance publique recueilli par un vieux couple des cités lui vaudront le prix Jean Vigo. Le style hors-norme, écorché vif, du réalisateur plus soucieux de l’esprit que la lettre d’un script suintent déjà dans cette chronique sociale. Suivront Nous ne vieillirons pas ensemble en 1972 (avec à la clef le prix d’interprétation pour Jean Yanne au Festival de Cannes) puis La gueule ouverte en 1974. Ce dernier est un bide, 12 000 entrées. Peut-être la raison pour laquelle Pialat, tel un poisson dans son bocal tourne en rond. L’idée de la veille est jetée à la poubelle au bénéfice de l’inspiration du lendemain et ainsi de suite. Arrive alors une manne financière dédiée à un projet de film constipé avant l’heure, sans convictions ni certitudes (il s’agissait de Les filles du faubourg. Partie remise puisque l’esquisse deviendra plus tard Sans toit ni loi). Éternel insatisfait, le cinéaste danse d’un pied sur l’autre pendant que l’argent récolté coule doucement dans le tonneau des Danaïdes. Le temps passe, le temps presse, le virus de la copie blanche a dépassé depuis longtemps le stade de l’incubation. Alors c’est un hasard, peut-être frappé du sceau du destin, qui s’en mêle. Les deux jeunes acteurs de L’enfance nue rendent visite au réalisateur auvergnat et lui parlent de leur vie à Lens. C’est la rencontre fondatrice de Passe ton bac d’abord. Jamais deux sans trois, Maurice Pialat reviendra dans le Pas-de-Calais pour tourner dans le Montreuillois le chef-d’oeuvre de Georges Bernanos Sous le soleil de Satan, couronné par la Palme d’or de Cannes 1987. Ça ne s’invente pas, cette année là, Pialat a… 62 ans !

En attendant, il est aussi motivé pour tourner Passe ton bac que Marie-Antoinette l’était pour monter à l’échafaud. « C’était une commande, il l’a fait en traînant les pieds » confirmera plus tard Bernard Tronczyk. On avait compris.

LE FILM

Lens. En début d’année scolaire, le professeur de philosophie fait un discours qui se veut décontracté et familier mais qui est le même chaque année. Ce qui ne contribue pas à motiver des adolescents à la fois angoissés par le futur examen et peu mobilisés par un diplôme insuffisant pour les protéger contre les emplois médiocres ou le chômage.

Également déçus par les adultes, ils trouvent refuge dans leur groupe, leurs rencontres au café. Mais leur fuite n’échappe pas à la routine qu’ils reprochent à leurs aînés. Bernard passe sans passion d’une fille à l’autre pendant que Patrick affecte de mépriser ces jeux. Une fille tente de se libérer et d’oublier Bernard en se mariant à un adulte, mais cela se traduit déjà par des déboires, trois mois plus tard.

Pour échapper à Lens et ses usines, Bernard et Patrick « émigrent » à Paris où ils ne trouvent pour l’instant que le chômage et la quête de petits boulots.

Le film a été édité en DVD chez Gaumont. Il peut être commandé sur le site officiel de Maurice Pialat (www.maurice-pialat.net)

Un tournage au jour le jour

Retour au Caron. Pialat, Grandperret (assistant réalisateur) et Besnehart (directeur de casting) s’invitent à la table de Bernard et sondent cette bande de jeunes quant à leurs motivations pour s’investir dans un challenge cinématographique. Il faut se mettre à leurs places, c’est comme si un martien leur demandait du feu. Rappelons que nous sommes sous la France de Giscard, la télé-réalité ne pollue pas encore les programmations et les esprits, le PAF revendique trois chaînes, l’apparition des petits personnages volants de Jean-Michel Folon sur Antenne 2 précède la neige sur l’écran, été comme hiver. Pas de magnétoscopes, lecteurs de DVD ou programmations en boucles, le cinéma et les bistrots vivent encore des moments privilégiés. C’est oui pour la plupart sauf que Bernard accuse un entrain de retard. Il s’investira mais pas devant la caméra, sa pierre à l’édifice se réduisant à aider Pialat dans la détection des lieux de tournages. Deux acteurs professionnels, Sabine Haudepin et Philippe Marlaud montent de Paris, loin d’imaginer le Koh-Lanta avant l’heure qui les attend. Le scénario tient sur un timbre-poste (une quinzaine de pages) et ce n’est rien de dire que le capitaine Pialat navigue à vue. Tout se tourne au jour le jour et Bernard constatera que « parfois on retrouvait des discussions de la veille dans le scénario ». Pialat mériterait le label de psycho-maniaque bordélique et lunaire. Ses colères, parfois ses caprices, reflètent son refus total de soumission à l’improvisation. Comme un chasseur de papillon, il veut coincer dans ses filets de silicone ces instants de vérité qui planent, cadré à « l’arrache », et au diable les décors léchés, les dialogues ciselés. De nos jours, cette méthode de bric et de broc ferait avaler son cigare au premier producteur venu. Qu’on se le dise, Pialat se revendique artisan et gare aux suppôts du calibrage, formatage et autres marketings de l’émotionnel. Bref, la barque tangue dans tous les sens et le tournage avance en zig-zag en deux vagues de tournages (la première en décembre et janvier 79, la seconde de mars à avril) entre Lens, Bray-Dunes et Sainte-Catherine-lez-Arras. Sur le chemin, Sabine Haudepin et Philippe Marlaud ont été aspirés dans les sables mouvants de cette histoire d’une jeunesse désabusée, désorientée, sympa mais en quête d’épaisseur à défaut d’absolu. À bien y regarder, l’accouchement de Passe ton bac est à la mesure de sa conception dantesque. En attendant les jeunes amateurs lensois ont pris le pouvoir et Bernard Tronczyck en sera le porte-drapeau. Ce n’était pas contractualisé mais très certainement écrit.

Le « tombeur » sera le frère de Depardieu dans Loulou

Car ce que Pialat veut ou plutôt ressent ! Avec Dominique Besnehard, il se rend dans la maison de coron de Bernard pour effectuer des essais. C’est toujours niet pour le Nanard. Et puis… Bernard Tronczyck cède, devenant même la pierre angulaire du film dans un rôle de « tombeur » de la gente féminine. D’ailleurs, la première femme de sa vie, sa mère Stanislawa met la main à la pâte dans une scène en l’engueulant copieusement dans la cuisine familiale. Motif : Bernard s’était levé à l’heure où les maraîchers remballent leurs marchandises. La routine. Le « tombeur » a pourtant mis un genou à terre. Entre les deux tournages, son père est parti, emporté par la silicose. Le choc est rude mais va débrider sa sensibilité devant la caméra. Dans une scène intimiste sur la plage, alors qu’il devise avec une petite bourgeoise, cible de ses velléités séductrices, il lui parle de son père avec qui il le courant ne passe pas, de sa ville, Lens, avec pour corollaire que c’est une ville de m… Cette tirade a particulièrement irrité le maire de l’époque, André Delelis, très chatouilleux lorsqu’il s’agit de la probité de sa ville. L’ensemble a bouleversé le réalisateur Éric Rohmer, auréolé du succès de son Perceval le Gallois (prix Méliès) qui cherchera à le joindre. Jean-Jacques Beineix l’envisagera dans le rôle phare du facteur de Diva. Entretemps, Bernard Tronczyk s’est glissé dans le rôle du frère de Gérard Depardieu dans Loulou (1980). Pialat l’a pris sous son aile sans jamais la refermer. Et il va prendre son envol pour sa vie d’homme, hors champs des caméras. Clap de fin, juste perforé par une pige d’assistant de Dominique Besnehard sur le plateau de L’entourloupe (avec Jean-Pierre Marielle, Jacques Dutronc et Gérard Lanvin). « Je n’avais pas de formation de comédien et c’était pour moi trop difficile d’être devant la caméra. » Net et précis. Cap sur une vie plus encline à la noblesse de l’anonymat. Bernard, Patrick, Patrice, Agnès, Nathalie… sont devenus des citoyens aux destins contrastés. À quelques encablures de devenir grands-parents, ces ados millésime 79 creusent le sillon de Passe ton bac d’abord. Une vie, leur vie dont Maurice Pialat n’en fut que le témoin passager. La vie continue, vas où tu veux, meurs où tu dois.

Et après ? La vie, le bac en poche

Prof de maths. Une coopération en Afrique avant un amarrage sur Béthune, Bernard dispense le savoir, c’est son tour. Le « tombeur » est mort avant même d’avoir existé, il vit avec sa compagne de toujours. Leur fille veut devenir scénariste. Patrick Lepcynski , le copain de Bernard dans le film, est rentré dans les ordres après avoir participé à Sans toi ni loi. Confessions de ce dernier : « Ce film m’a permis de renouer avec mon père », François, jouant son propre rôle, devenant acteur après ses journées de travail à la mine. Une gueule, une présence dans l’espace dignes d’un Jean Gabin résidant Cité des fleurs à Lens. Et assumant sans fard le rôle de sa vie laborieuse.

On les aperçoit une micro-seconde dans ce long métrage. Nathalie est directrice d’école à Lens, Patrice anime son studio d’enregistrement… Les autres on ne sait pas, on ne sait plus.

Agnès, un rôle plus conséquent, est devenue professeur d’arts plastiques. Patrick dit « Rocky » est parti dans un accident de voiture. Après leur jugement dernier, là haut, Maurice, mort le 11 janvier 2003, les attend pour un debriefing. Pensionnaire du commun des mortels, Bernard Tronczyck continue d’écrire sa vie, sans renier que « Pialat est le personnage le plus important que j’ai rencontré ».

Trente ans plus tard, que reste-t-il de Passe ton bac ? Sa singularité aurait d’abord bien eu du mal à obtenir les faveurs des complexes cinématographiques, distributeurs de produits formatés. Palme d’or 2008 à Cannes, Entre les murs de Laurent Cantet a réactualisé le genre avec la radioscopie de collégiens en difficulté, orphelins de repères et de perspectives. S’il n’a pas connu le succès en salle (excepté à Paris) Passe ton bac d’abord a survécu en devenant le titre d’un épisode de la série Striptease puis d’une émission de la Chaîne Parlementaire.

À l’époque, Pialat a tourné des scènes du film au lycée Condorcet de Lens, l’un des tous meilleurs établissements de la région à la différence du lycée privé Saint-Paul. Depuis, les rôles se sont inversés… En trente ans, ce qui n’était que l’instantané d’un malaise social n’a fait qu’empirer. Que donnerait alors un Passe ton bac d’abord 2, à l’ombre du Louvre-Lens? Les Ch’tis de W9 peut-être…

Cet article est une reprise d’un papier de l’auteur publié sur le site lens-infos.com le 29 décembre 2009.

 

 

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